mouvoir avec cette extraordinaire vitesse, sans voiles ni
hélice... Le voici qui émerge, son infatigable propulseur, après
l'avoir entraînée depuis le littoral américain jusqu'à l'archipel
des Bermudes... Il est là, flottant à son côté... C'est un bateau
submersible, un remorqueur sous-marin, un «tug», mû par une
hélice, sous l'action du courant d'une batterie d'accumulateurs ou
des puissantes piles en usage à cette époque...
À la partie supérieure de ce tug, -- long fuseau de tôle, --
s'étend une plate-forme, au centre de laquelle un panneau établit
la communication avec l'intérieur. À l'avant de cette plate-forme
saillit un périscope, un «look-out», sorte d'habitacle dont les
parois, percées de hublots à verres lenticulaires, permettent
d'éclairer électriquement les couches sous-marines. Maintenant,
allégé de son lest d'eau, le tug est revenu à la surface. Son
panneau supérieur va s'ouvrir, -- un air pur le pénétrera tout
entier. Et même, ne peut-on supposer que, s'il est immergé pendant
le jour, il émerge la nuit et remorque l'_Ebba_ en restant à la
surface de la mer?...
Une question, cependant. Si c'est l'électricité qui produit la
force mécanique de ce tug, il est indispensable qu'une fabrique
d'énergie la lui fournisse, quelle que soit son origine. Or, cette
fabrique, où se trouve-t-elle?... Ce n'est pas sur l'îlot de Back-
Cup, je suppose...
Et puis, pourquoi la goélette recourt-elle à ce genre de
remorqueur qui se meut sous les eaux?... Pourquoi n'a-t-elle pas
en elle-même sa puissance de locomotion, comme tant d'autres
yachts de plaisance?...
Mais je n'ai pas, en cet instant, le loisir de me livrer à de
telles réflexions, ou plutôt de chercher l'explication de tant
d'inexplicables choses.
Le tug est le long de l'_Ebba_. Le panneau vient de s'ouvrir.
Plusieurs hommes ont apparu sur la plate-forme, -- l'équipage de
ce bateau sous-marin avec lequel le capitaine Spade peut
communiquer au moyen des signaux électriques disposés sur l'avant
de la goélette, et qu'un fil relie au tug. C'est de l'_Ebba_, en
effet, que partent les indications sur la direction à suivre.
L'ingénieur Serkö s'approche alors de moi, et il me dit ce seul
mot:
«Embarquons.
-- Embarquer?... ai-je répliqué.
-- Oui... dans le tug... vite!» Comme toujours, je n'ai qu'à obéir
à ces paroles impératives, et je me hâte d'enjamber les
bastingages. En ce moment, Thomas Roch remonte sur le pont,
accompagné de l'un des hommes. Il me paraît très calme, très
indifférent aussi, et n'oppose aucune résistance à son passage à
bord du remorqueur. Lorsqu'il est près de moi, à l'orifice du
panneau, le comte d'Artigas et l'ingénieur Serkö nous rejoignent.
Quant au capitaine Spade et à l'équipage, ils demeurent sur la
goélette, -- moins quatre hommes qui descendent dans le petit
canot, lequel vient d'être mis à la mer. Ces hommes emportent une
longue aussière, probablement destinée à touer l'_Ebba _à travers
les récifs. Existe-t-il donc, au milieu de ces roches, une crique
où le yacht du comte d'Artigas trouve un sûr abri contre les
houles du large?... Est-ce là son port d'attache?... L'_Ebba_
séparée du tug, l'aussière qui la relie au canot se tend, et, une
demi-encablure plus loin, des matelots vont l'amarrer sur des
organeaux de fer fixés aux récifs. Alors l'équipage, halant
dessus, toue lentement la goélette.
Cinq minutes après, l'_Ebba_ a disparu derrière l'amoncellement
des roches, et il est certain que, du large, on ne peut même pas
apercevoir l'extrémité de sa mâture.
Qui se douterait, aux Bermudes, qu'un navire vient d'habitude
relâcher en cette crique secrète?... Qui se douterait, en
Amérique, que le riche yachtman, si connu dans tous les ports de
l'ouest, est l'hôte des solitudes de Back-Cup?...
Vingt minutes plus tard, le canot revient vers le tug, ramenant
les quatre hommes.
Il est clair que le bateau sous-marin les attendait avant de
repartir... pour aller... où?...
En effet, l'équipage au complet passe sur la plate-forme, le canot
est mis à la traîne, un mouvement se produit, l'hélice bat à
petits tours, et, à la surface des eaux, le tug se dirige vers
Back-Cup, en contournant les récifs par le sud.
À trois encablures de là se dessine une seconde passe qui aboutit
à l'îlot, et dont le tug suit les sinuosités. Dès qu'il accoste
les premières assises de la base, ordre est donné à deux hommes de
tirer le canot sur une étroite grève de sable que ne peuvent
atteindre ni la houle ni le ressac, et où il est aisé de venir le
reprendre, lorsque recommencent les campagnes de l'_Ebba_.
Cela fait, ces deux matelots remontent à bord du tug, et
l'ingénieur Serkö me fait signe de descendre à l'intérieur.
Quelques marches d'un escalier de fer accèdent à une salle
centrale, où sont entassés divers colis et ballots qui, sans
doute, n'ont pu trouver place dans la cale déjà encombrée. Je suis
poussé vers une cabine latérale, la porte se referme, et me voici
de nouveau plongé au milieu d'une obscurité profonde.
Je l'ai reconnue, cette cabine, au moment où j'y suis entré. C'est
bien celle où j'ai passé de si longues heures, après l'enlèvement
de Healthful-House, et dont je ne suis sorti qu'au large du
Pamplico-Sound.
Il est évident qu'il doit en être de Thomas Roch comme de moi,
qu'il est chambré dans un autre compartiment.
Un bruit sonore se produit -- le bruit du panneau qui se referme,
et l'appareil ne tarde pas à s'immerger.
En effet, je sens un mouvement descensionnel, dû à l'introduction
de l'eau dans les caissons du tug.
À ce mouvement en succède un autre, -- un mouvement qui pousse le
bateau sous-marin à travers les couches liquides.
Trois minutes plus tard, il stoppe, et j'ai l'impression que nous
remontons à la surface...
Nouveau bruit du panneau, qui se rouvre cette fois.
La porte de ma cabine me livre passage, et, en quelques bonds, me
voici sur la plate-forme.
Je regarde...
Le tug vient de pénétrer à l'intérieur même de l'îlot de Back-Cup.
Là est cette mystérieuse retraite, où le comte d'Artigas vit avec
ses compagnons, -- pour ainsi dire, -- en dehors de l'humanité!
IX
Dedans
Le lendemain, sans que personne m'ait empêché d'aller et de venir,
j'ai pu opérer une première reconnaissance à travers la vaste
caverne de Back-Cup.
Quelle nuit j'ai passée sous l'empire de visions étranges, et avec
quelle impatience j'attendais le jour!
On m'avait conduit au fond d'une grotte, à une centaine de pas de
la berge près de laquelle s'était arrêté le tug. À cette grotte,
de dix pieds sur douze, qu'éclairait une ampoule à incandescence,
on accédait par une porte qui fut refermée derrière moi.
Je n'ai pas à m'étonner que l'électricité soit employée comme
agent lumineux à l'intérieur de cette caverne, puisqu'elle l'est
également à bord du remorqueur sous-marin. Mais où la fabrique-t-
on?... D'où vient-elle?... Est-ce qu'une usine est installée à
l'intérieur de cette énorme crypte, avec sa machinerie, ses
dynamos, ses accumulateurs?...
Ma cellule est meublée d'une table sur laquelle des aliments sont
déposés, d'un cadre et de sa literie, d'un fauteuil d'osier, d'une
armoire contenant du linge et divers vêtements de rechange. Dans
le tiroir de la table, du papier, un encrier, des plumes. Au coin
de droite, une toilette garnie de ses ustensiles. Le tout très
propre.
Du poisson frais, des conserves de viande, du pain de bonne
qualité, de l'ale et du whisky, voilà le menu de ce premier repas.
Je n'ai mangé que du bout des lèvres, -- à mi-dents comme on dit,
-- tant je me sens énervé.
Il faudra pourtant que je me ressaisisse, que je revienne au calme
de l'esprit et du coeur, que le moral reprenne le dessus. Le
secret de cette poignée d'hommes, enfouis dans les entrailles de
cet îlot, je veux le découvrir... je le découvrirai...
Ainsi, c'est sous la carapace de Back-Cup que le comte d'Artigas
est venu s'établir. Cette cavité dont personne ne soupçonne
l'existence, lui sert de demeure habituelle, lorsque l'_Ebba _ne
le promène pas le long du littoral du nouveau monde et peut-être
jusqu'aux parages de l'ancien. Là est la retraite inconnue qu'il a
découverte, et où l'on accède par cette entrée sous-marine, cette
porte d'eau, qui s'ouvre à douze ou quinze pieds au-dessous de la
surface océanique.
Pourquoi s'être séparé des habitants de la terre?... Que
trouverait-on dans le passé de ce personnage?... Si ce nom
d'Artigas, ce titre de comte, ne sont qu'empruntés, comme je
l'imagine, quel motif cet homme a-t-il eu de cacher son
identité?... Est-il un banni, un proscrit, qui a préféré ce lieu
d'exil à tout autre?... N'ai-je pas plutôt affaire à un
malfaiteur, soucieux d'assurer l'impunité de ses crimes, l'inanité
des poursuites judiciaires, en se terrant au fond de cette
substruction indécouvrable?... Mon droit est de tout supposer,
quand il s'agit de cet étranger suspect, et je suppose tout.
Alors revient à mon esprit cette question à laquelle je ne puis
encore trouver une réponse satisfaisante. Pourquoi Thomas Roch a-
t-il été enlevé de Healthful-House dans les conditions que l'on
sait?... Le comte d'Artigas espère-t-il lui arracher le secret de
son Fulgurateur, l'utiliser pour défendre Back-Cup, au cas qu'un
hasard trahirait le lieu de sa retraite?... Mais, si cela
arrivait, on saurait bien réduire par la famine l'îlot de Back-
Cup, que le tug ne suffirait pas à ravitailler!... La goélette,
d'autre part, n'aurait plus aucune chance de franchir la ligne
d'investissement, et, d'ailleurs, elle serait signalée dans tous
les ports!... Dès lors, à quoi pourrait servir l'invention de
Thomas Roch entre les mains du comte d'Artigas?... Décidément, je
ne comprends pas!
Vers sept heures du matin, je saute hors de mon lit. Si je suis
emprisonné entre les parois de cette caverne, du moins ne le suis-
je pas à l'intérieur de ma cellule. Rien ne m'empêche de la
quitter, et j'en sors...
À trente mètres en avant se prolonge un entablement rocheux, une
sorte de quai, qui se développe à droite et à gauche.
Plusieurs matelots de l'_Ebba_ sont occupés à débarquer les
ballots, à vider la cale du tug, lequel stationne à fleur d'eau le
long d'une petite jetée de pierre.
Un demi-jour, auquel mes yeux s'habituent graduellement, éclaire
la caverne, qui est ouverte à la partie centrale de sa voûte.
«C'est par là, me dis-je, que s'échappaient ces vapeurs, ou plutôt
cette fumée, qui nous a signalé l'îlot à une distance de trois ou
quatre milles.»
Et, à l'instant même, toute cette série de réflexions me traverse
l'esprit.
«Ce n'est donc pas un volcan, comme on l'a cru, ce Back-Cup, comme
je l'ai cru moi-même... Les vapeurs, les flammes qui ont été
aperçues, il y a quelques années, n'étaient qu'artificielles. Les
grondements qui épouvantèrent les pêcheurs bermudiens n'avaient
point pour cause une lutte des forces souterraines... Ces divers
phénomènes étaient factices... Ils se manifestaient à la seule
volonté du maître de cet îlot, de celui qui voulait en éloigner
les habitants installés sur son littoral... Et il y a réussi, ce
comte d'Artigas... Il est resté l'unique maître de Back-Cup...
Rien qu'avec le bruit de ces détonations, rien qu'en dirigeant
vers ce faux cratère la fumée de ces varechs et des sargasses que
les courants lui apportent, il a pu laisser croire à l'existence
d'un volcan, à son réveil inattendu, à l'imminence d'une éruption
qui ne s'est jamais produite!...»
Telles les choses ont dû se passer, et, en effet, depuis le départ
des pêcheurs bermudiens, Back-Cup n'a cessé d'entretenir
d'épaisses volutes de fumée à sa cime.
Cependant la clarté interne s'accroît, le jour pénètre par le faux
cratère, à mesure que le soleil monte sur l'horizon. Il me sera
donc possible d'évaluer d'une manière assez précise les dimensions
de cette caverne. Voici, d'ailleurs, les chiffres que j'ai pu
établir par la suite.
Extérieurement, l'îlot de Back-Cup, de forme à peu près
circulaire, mesure douze cents mètres de circonférence et présente
une superficie intérieure de cinquante mille mètres ou cinq
hectares. Ses parois ont, à leur base, une épaisseur qui varie
entre trente et cent mètres.
Il suit de là que, moins l'épaisseur des parois, cette excavation
occupe tout le massif de Back-Cup qui s'élève au-dessus de la mer.
Quant à la longueur du tunnel sous-marin, qui met le dehors et le
dedans en communication, et par lequel a pénétré le tug, j'estime
qu'elle doit être de quarante mètres à peu près.
Ces chiffres approximatifs permettent de se représenter la
grandeur de cette caverne. Mais, si vaste qu'elle soit, je
rappellerai que l'Ancien et le Nouveau Monde en possèdent
quelques-unes dont les dimensions sont plus considérables et qui
ont été l'objet d'études spéléologiques très exactes.
En effet, dans la Carniole, dans le Northumberland, dans le
Derbyshire, au Piémont, en Morée, aux Baléares, en Hongrie, en
Californie, se creusent des grottes d'une capacité supérieure à
celle de Back-Cup. Telles aussi celle de Han-sur-Lesse, en
Belgique, aux États-Unis, celles de Mammouth du Kentucky, qui ne
comprennent pas moins de deux cent vingt-six dômes, sept rivières,
huit cataractes, trente-deux puits d'une profondeur ignorée, une
mer intérieure sur une étendue de cinq à six lieues, dont les
explorateurs n'ont encore pu atteindre l'extrême limite.
Je connais ces grottes du Kentucky pour les avoir visitées, comme
l'ont fait des milliers de touristes. La principale me servira de
terme de comparaison avec Back-Cup. À Mammouth, comme ici, la
voûte est supportée par des piliers de formes et de hauteurs
diverses, qui lui donnent l'aspect d'une cathédrale gothique, avec
nef, contre-nefs, bas-côtés, n'ayant rien, d'ailleurs, de la
régularité architectonique des édifices religieux. La seule
différence est que, si le plafond des grottes du Kentucky se
déploie à cent trente mètres de hauteur, celui de Back-Cup ne
dépasse pas une soixantaine de mètres à la partie de la voûte que
troue circulairement l'ouverture centrale, -- par laquelle
s'échappaient les fumées et les flammes.
Autre particularité, -- très importante, -- qu'il convient
d'indiquer, c'est que la plupart des grottes dont j'ai cité les
noms sont aisément accessibles et devaient par conséquent être
découvertes un jour ou l'autre.
Or il n'en est pas ainsi de Back-Cup. Indiqué sur les cartes de
ces parages comme un îlot du groupe des Bermudes, comment se fût-
on douté qu'une énorme caverne s'évidait à l'intérieur de son
massif. Pour le savoir, il fallait y pénétrer, et, pour y
pénétrer, il fallait disposer d'un appareil sous-marin, analogue
au tug que possédait le comte d'Artigas.
Et, à mon avis, c'est au hasard seul que cet étrange yachtman aura
dû de découvrir ce tunnel, qui lui a permis de fonder cette
inquiétante colonie de Back-Cup.
Maintenant, en me livrant à l'examen de la portion de mer contenue
entre les parois de cette caverne, je constate que ses dimensions
sont assez restreintes. À peine mesure-t-elle de trois cents à
trois cent cinquante mètres de circonférence. Ce n'est, à vrai
dire, qu'un lagon, encadré de rochers à pic, très suffisant pour
les manoeuvres du tug, car sa profondeur, ainsi que je l'ai
appris, n'est pas inférieure à quarante mètres.
Il va de soi que cette crypte, étant donné sa situation et sa
structure, appartient à la catégorie de celles qui sont dues à
l'envahissement des eaux de la mer. À la fois d'origine
neptunienne et plutonienne, telles se voient les grottes de Crozon
et de Morgate sur la baie de Douarnenez en France, de Bonifacio
sur le littoral de la Corse, telle celle de Thorgatten sur la côte
de Norvège, dont la hauteur n'est pas estimée à moins de cinq
cents mètres, telles enfin les catavôtres de la Grèce, les grottes
de Gibraltar en Espagne, de Tourane en Cochinchine. En somme, la
nature de leur carapace indique qu'elles sont le produit de ce
double travail géologique.
L'îlot de Back-Cup est en grande partie formé de roches calcaires.
À partir de la berge du lagon, ces roches remontent vers les
parois, en talus à pentes douces, laissant entre elles des tapis
sablonneux d'un grain très menu, agrémentés çà et là des jaunâtres
bouquets durs et serrés du perce-pierre. Puis, par épaisses
couches, s'étalent des amas de varechs et de sargasses, les uns
très secs, les autres mouillés, exhalant encore les âcres senteurs
marines, alors que le flux, après les avoir poussés à travers le
tunnel, vient de les jeter sur les rives du lagon. Ce n'est pas
là, d'ailleurs, le seul combustible employé aux multiples besoins
de Back-Cup. J'aperçois un énorme stock de houille, qui a dû être
rapporté par le tug et la goélette. Mais, je le répète, c'est de
l'incinération de ces masses herbeuses, préalablement desséchées,
que provenaient les fumées vomies par le cratère de l'îlot.
En continuant ma promenade, je distingue sur le côté septentrional
du lagon les habitations de cette colonie de troglodytes, -- ne
méritent-ils pas ce nom? Cette partie de la caverne, qui est
appelée Bee-Hive, c'est-à-dire «la Ruche», justifie pleinement
cette qualification. En effet, là sont creusées de main d'homme
plusieurs rangées d'alvéoles, dans le massif calcaire des parois,
et dans lesquels demeurent ces guêpes humaines.
Vers l'est, la disposition de la caverne est très différente. De
ce côté, se profilent, se dressent, se multiplient, se
contournent, des centaines de piliers naturels, qui soutiennent
l'intrados de la voûte. Une véritable forêt d'arbres de pierre,
dont la superficie s'étend jusqu'aux extrêmes limites de la
caverne. À travers ces piliers s'entrecroisent des sentiers
sinueux, qui permettent d'atteindre le fond de Back-Cup.
À compter les alvéoles de Bee-Hive, on peut chiffrer de quatre-
vingts à cent le nombre des compagnons du comte d'Artigas.
Précisément, devant l'une de ces cellules, isolée des autres, se
tient ce personnage que le capitaine Spade et l'ingénieur Serkö
ont rejoint depuis un instant. À la suite de quelques mots
échangés, ils descendent tous les trois vers la berge et
s'arrêtent devant la jetée près de laquelle flotte le tug.
À cette heure, une douzaine d'hommes, après avoir débarqué les
marchandises, les transportent en canot sur l'autre rive où de
larges réduits, évidés dans le massif latéral, forment les
entrepôts de Back-Cup.
Quant à l'orifice du tunnel sous les eaux du lagon, il n'est pas
visible. J'ai observé, en effet, que, pour y pénétrer en venant du
large, le remorqueur a dû s'enfoncer de quelques mètres au-dessous
de la surface de l'eau. Il n'en est donc pas de la grotte de Back-
Cup comme des grottes de Staffa ou de Morgate, dont l'entrée est
toujours libre même à l'époque des hautes marées. Existe-t-il un
autre passage communiquant avec le littoral, un couloir naturel ou
artificiel?... Il importe que je sois fixé à ce sujet.
En réalité, l'îlot de Back-Cup mérite son nom. C'est bien une
énorme tasse renversée. Non seulement il en affecte la forme
extérieure, mais, -- ce qu'on ignorait, -- il en reproduit aussi
la forme intérieure.
J'ai dit que Bee-Hive occupe la partie de la caverne qui
s'arrondit au nord du lagon, c'est-à-dire la gauche en pénétrant
par le tunnel. À l'opposé sont établis les magasins, ou
s'entreposent les approvisionnements de toute sorte, ballots de
marchandises, pièces de vin et d'eau-de-vie, barils de bière,
caisses de conserves, colis multiples désignés par des marques de
diverses provenances. On dirait que les cargaisons de vingt
navires ont été débarquées en cet endroit. Un peu plus loin
s'élève une assez importante construction, entourée d'un mur de
planches, dont la destination est aisée à reconnaître. D'un poteau
qui la domine, partent les gros fils de cuivre qui alimentent de
leur courant les puissantes lampes électriques suspendues sous la
voûte et les ampoules à incandescence servant à chaque alvéole de
la ruche. Il y a même bon nombre de ces appareils d'éclairage,
installés entre les piliers de la caverne, qui permettent de
l'éclairer jusqu'à son extrême profondeur.
À présent se pose cette question: Me laissera-t-on aller librement
à l'intérieur de Back-Cup?... Je l'espère. Pourquoi le comte
d'Artigas prétendrait-il entraver ma liberté, m'interdire de
circuler à travers son mystérieux domaine?... Ne suis-je pas
enfermé entre les parois de cet îlot?... Est-il possible d'en
sortir autrement que par le tunnel?... Or, comment franchir cette
porte d'eau, qui est toujours close?...
Et puis, pour ce qui me concerne, en admettant que j'eusse pu
traverser le tunnel, est-ce que ma disparition tarderait à être
constatée?... Le tug conduirait une douzaine d'hommes sur le
littoral, qui serait fouillé jusque dans ses plus secrètes
anfractuosités... Je serais inévitablement repris, ramené à Bee-
Hive, et, cette fois, privé de la liberté d'aller et venir...
Je dois donc rejeter toute idée de fuite, tant que je n'aurai pu
mettre de mon côté quelque sérieuse chance de succès. Qu'une
circonstance favorable se présente, je ne la laisserai pas
échapper.
En circulant le long des rangées d'alvéoles, il m'a été permis
d'observer quelques-uns de ces compagnons du comte d'Artigas, qui
ont accepté cette monotone existence dans les profondeurs de Back-
Cup. Je le répète, leur nombre peut être évalué à une centaine,
d'après celui des cellules de Bee-Hive.
Lorsque je passe, ces gens ne font aucune attention à moi. À les
examiner de près, ils me paraissent s'être recrutés d'un peu
partout. Entre eux, je ne distingue aucune communauté d'origine, -
- pas même ce lien qui en ferait soit des Américains du Nord, soit
des Européens, soit des Asiatiques. La coloration de leur peau va
du blanc au cuivre et au noir, -- le noir de l'Australasie plutôt
que celui de l'Afrique. En résumé, ils semblent pour la plupart
appartenir aux races malaises, et ce type est même très
reconnaissable chez le plus grand nombre. J'ajoute que le comte
d'Artigas est certainement sorti de cette spéciale race des îles
néerlandaises de l'Ouest-Pacifique, alors que l'ingénieur Serkö
serait Levantin, le capitaine Spade d'origine italienne.
Mais, si ces habitants de Back-Cup ne sont pas reliés par un lien
de race, ils le sont certainement par celui des instincts et des
appétits. Quelles inquiétantes physionomies, quelles figures
farouches, quels types foncièrement sauvages! Ce sont des natures
violentes, cela se voit, qui n'ont jamais su refréner leurs
passions ni reculer devant aucun excès. Et, -- cette idée me
vient, -- pourquoi ne serait-ce pas à la suite d'une longue série
de crimes, vols, incendies, meurtres, attentats de toute sorte
exercés en commun, qu'ils auraient eu la pensée de se réfugier au
fond de cette caverne, où ils peuvent se croire assurés d'une
absolue impunité?... Le comte d'Artigas ne serait plus alors que
le chef d'une bande de malfaiteurs, avec ses deux lieutenants
Spade et Serkö, et Back-Cup un repaire de pirates...
Telle est la pensée qui s'est décidément incrustée en mon cerveau.
Je serai bien surpris si l'avenir démontre que je me suis trompé.
D'ailleurs, ce que je remarque au cours de cette première
exploration est fait pour confirmer mon opinion, et autoriser les
plus suspectes hypothèses.
Dans tous les cas, quels qu'ils soient et quelles que soient les
circonstances qui les ont réunis en ce lieu, les compagnons du
comte d'Artigas me paraissent avoir accepté sans réserve sa toute-
puissante domination. En revanche, si une sévère discipline les
maintient sous sa main de fer, il est probable que certains
avantages doivent compenser cette espèce de servitude à laquelle
ils ont consenti... Lesquels?...
Après avoir contourné la partie de la berge sous laquelle débouche
le tunnel, j'atteins la rive opposée du lagon. Ainsi que je l'ai
reconnu déjà, sur cette rive est établi l'entrepôt des
marchandises apportées par la goélette _Ebba_ à chacun de ses
voyages. De vastes excavations, creusées dans les parois, peuvent
contenir et contiennent un nombre considérable de ballots.
Au-delà se trouve la fabrique d'énergie électrique. En passant
devant les fenêtres, j'aperçois certains appareils, d'invention
récente, peu encombrants et très perfectionnés.