C'était la première fois que la goélette _Ebba_ relâchait au

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Jules Verne

FACE AU DRAPEAU

(1896)

Table des matières

I Healthful-House

II Le comte d'Artigas

III Double enlèvement

IV La goélette _Ebba_

V Où suis-je?

VI Sur le pont

VII Deux jours de navigation

VIII Back-Cup

IX Dedans

X Ker Karraje

XI Pendant cinq semaines

XII Les conseils de l'ingénieur Serkö

XIII À Dieu vat!

XIV Le _Sword_ aux prises avec le tug

XV Attente

XVI Encore quelques heures

XVII Un contre cinq

XVIII À bord du _Tonnant_

I

Healthful-House

La carte que reçut ce jour-là -- 15 juin 189.. -- le directeur de

l'établissement de Healthful-House, portait correctement ce simple

nom, sans écusson ni couronne:

LE COMTE D'ARTIGAS

Au-dessous de ce nom, à l'angle de la carte, était écrite au

crayon l'adresse suivante:

«À bord de la goélette _Ebba_, au mouillage de New-Berne,

Pamplico-Sound.»

La capitale de la Caroline du Nord -- l'un des quarante-quatre

États de l'Union à cette époque -- est l'assez importante ville de

Raleigh, reculée de quelque cent cinquante milles à l'intérieur de

la province. C'est grâce à sa position centrale que cette cité est

devenue le siège de la législature, car d'autres l'égalent ou la

dépassent en valeur industrielle et commerciale, -- telles

Wilmington, Charlotte, Fayetteville, Edenton, Washington,

Salisbury, Tarboro, Halifax, New-Berne. Cette dernière ville

s'élève au fond de l'estuaire de la Neuze-river, qui se jette dans

le Pamplico-Sound, sorte de vaste lac maritime, protégé par une

digue naturelle, îles et flots du littoral carolinien.

Le directeur de Healthful-House n'aurait jamais pu deviner pour

quel motif il recevait cette carte, si elle n'eût été accompagnée

d'un billet demandant pour le comte d'Artigas la permission de

visiter son établissement. Ce personnage espérait que le directeur

voudrait bien donner consentement à cette visite, et il devait se

présenter dans l'après-midi avec le capitaine Spade, commandant la

goélette _Ebba_.

Ce désir de pénétrer à l'intérieur de cette maison de santé, très

célèbre alors, très recherchée des riches malades des États-Unis,

ne pouvait paraître que des plus naturels de la part d'un

étranger. D'autres l'avaient déjà visitée, qui ne portaient pas un

aussi grand nom que le comte d'Artigas, et ils n'avaient point

ménagé leurs compliments au directeur de Healthful-House. Celui-ci

s'empressa donc d'accorder l'autorisation sollicitée, et répondit

qu'il serait honoré d'ouvrir au comte d'Artigas les portes de

l'établissement.

Healthful-House, desservie par un personnel de choix, assurée du

concours des médecins les plus en renom, était de création privée.

Indépendante des hôpitaux et des hospices, mais soumise à la

surveillance de l'État, elle réunissait toutes les conditions de

confort et de salubrité qu'exigent les maisons de ce genre,

destinées à recevoir une opulente clientèle.

On eût difficilement trouvé un emplacement plus agréable que celui

de Healthful-House. Au revers d'une colline s'étendait un parc de

deux cents acres, planté de ces essences magnifiques que prodigue

l'Amérique septentrionale dans sa partie égale en latitude aux

groupes des Canaries et de Madère. À la limite inférieure du parc

s'ouvrait ce large estuaire de la Neuze, incessamment rafraîchi

par les brises du Pamplico-Sound et les vents de mer venus du

large pardessus l'étroit lido du littoral.

Healthful-House, où les riches malades étaient soignés dans

d'excellentes conditions hygiéniques, était plus généralement

réservée au traitement des maladies chroniques; mais

l'administration ne refusait pas d'admettre ceux qu'affectaient

des troubles intellectuels, lorsque ces affections ne présentaient

pas un caractère incurable.

Or, précisément, -- circonstance qui devait attirer l'attention

sur Healthful-House, et qui motivait peut-être la visite du comte

d'Artigas, -- un personnage de grande notoriété y était tenu,

depuis dix-huit mois, en observation toute spéciale.

Le personnage dont il s'agit était un Français, nommé Thomas Roch,

âgé de quarante-cinq ans. Qu'il fût sous l'influence d'une maladie

mentale, aucun doute à cet égard. Toutefois, jusqu'alors, les

médecins aliénistes n'avaient pas constaté chez lui une perte

définitive de ses facultés intellectuelles. Que la juste notion

des choses lui fit défaut dans les actes les plus simples de

l'existence, cela n'était que trop certain. Cependant sa raison

restait entière, puissante, inattaquable, lorsque l'on faisait

appel à son génie, et qui ne sait que génie et folie confinent

trop souvent l'un à l'autre! Il est vrai, ses facultés affectives

ou sensoriales étaient profondément atteintes. Lorsqu'il y avait

lieu de les exercer, elles ne se manifestaient que par le délire

et l'incohérence. Absence de mémoire, impossibilité d'attention,

plus de conscience, plus de jugement. Ce Thomas Roch n'était alors

qu'un être dépourvu de raison, incapable de se suffire, privé de

cet instinct naturel qui ne fait pas défaut même à l'animal, --

celui de la conservation, -- et il fallait en prendre soin comme

d'un enfant qu'on ne peut perdre de vue. Aussi, dans le pavillon

17 qu'il occupait au bas du parc de Healthful-House, son gardien

avait-il pour tâche de le surveiller nuit et jour.

La folie commune, lorsqu'elle n'est pas incurable, ne saurait être

guérie que par des moyens moraux. La médecine et la thérapeutique

y sont impuissantes, et leur inefficacité est depuis longtemps

reconnue des spécialistes. Ces moyens moraux étaient-ils

applicables au cas de Thomas Roch? il était permis d'en douter,

même en ce milieu tranquille et salubre de Healthful-House. En

effet, l'inquiétude, les changements d'humeur, l'irritabilité, les

bizarreries de caractère, la tristesse, l'apathie, la répugnance

aux occupations sérieuses ou aux plaisirs, ces divers symptômes

apparaissaient nettement. Aucun médecin n'aurait pu s'y méprendre,

aucun traitement ne semblait capable de les guérir ni de les

atténuer.

On a justement dit que la folie est un excès de subjectivité,

c'est-à-dire un état où l'âme accorde trop à son labeur intérieur,

et pas assez aux impressions du dehors. Chez Thomas Roch, cette

indifférence était à peu près absolue. Il ne vivait qu'en dedans

de lui-même, en proie à une idée fixe dont l'obsession l'avait

amené là où il en était. Se produirait-il une circonstance, un

contrecoup qui «l'extérioriserait», pour employer un mot assez

exact, c'était improbable, mais ce n'était pas impossible.

Il convient d'exposer maintenant dans quelles conditions ce

Français a quitté la France, quels motifs l'ont attiré aux États-

Unis, pourquoi le gouvernement fédéral avait jugé prudent et

nécessaire de l'interner dans cette maison de santé, où l'on

noterait avec un soin minutieux tout ce qui lui échapperait

d'inconscient au cours de ses crises.

Dix-huit mois auparavant, le ministre de la Marine à Washington

reçut une demande d'audience au sujet d'une communication que

désirait lui faire ledit Thomas Roch.

Rien que sur ce nom, le ministre comprit ce dont il s'agissait.

Bien qu'il sût de quelle nature serait la communication, quelles

prétentions l'accompagneraient, il n'hésita pas, et l'audience fut

immédiatement accordée.

En effet, la notoriété de Thomas Roch était telle que, soucieux

des intérêts dont il avait charge, le ministre ne pouvait hésiter

à recevoir le solliciteur, à prendre connaissance des propositions

que celui-ci voulait personnellement lui soumettre.

Thomas Roch était un inventeur, -- un inventeur de génie. Déjà

d'importantes découvertes avaient mis sa personnalité assez

bruyante en lumière. Grâce à lui, des problèmes, de pure théorie

jusqu'alors, avaient reçu une application pratique. Son nom était

connu dans la science. Il occupait l'une des premières places du

monde savant. On va voir à la suite de quels ennuis, de quels

déboires, de quelles déceptions, de quels outrages même dont

l'abreuvèrent les plaisantins de la presse, il en arriva à cette

période de la folie qui avait nécessité son internement à

Healthful-House.

Sa dernière invention concernant les engins de guerre portait le

nom de Fulgurateur Roch. Cet appareil possédait, à l'en croire,

une telle supériorité sur tous autres, que l'État qui s'en

rendrait acquéreur serait le maître absolu des continents et des

mers.

On sait trop à quelles difficultés déplorables se heurtent les

inventeurs, quand il s'agit de leurs inventions, et surtout

lorsqu'ils tentent de les faire adopter par les commissions

ministérielles. Nombre d'exemples, -- et des plus fameux, -- sont

encore présents à la mémoire. Il est inutile d'insister sur ce

point, car ces sortes d'affaires présentent parfois des dessous

difficiles à éclaircir. Toutefois, en ce qui concerne Thomas Roch,

il est juste d'avouer que, comme la plupart de ses prédécesseurs,

il émettait des prétentions si excessives, il cotait la valeur de

son nouvel engin à des prix si inabordables qu'il devenait à peu

près impossible de traiter avec lui.

Cela tenait, -- il faut le noter aussi, -- à ce que déjà, à propos

d'inventions précédentes dont l'application fut féconde en

résultats, il s'était vu exploiter avec une rare audace. N'ayant

pu en retirer le bénéfice qu'il devait équitablement attendre, son

humeur avait commencé à s'aigrir. Devenu défiant, il prétendait ne

se livrer qu'à bon escient, imposer des conditions peut-être

inacceptables, être cru sur parole, et, dans tous les cas, il

demandait une somme d'argent si considérable, même avant toute

expérience, que de telles exigences parurent inadmissibles.

En premier lieu, ce Français offrit le Fulgurateur Roch à la

France. Il fit connaître à la commission ayant qualité pour

recevoir sa communication en quoi elle consistait. Il s'agissait

d'une sorte d'engin autopropulsif, de fabrication toute spéciale,

chargé avec un explosif composé de substances nouvelles, et qui ne

produisait son effet que sous l'action d'un déflagrateur nouveau

aussi.

Lorsque cet engin, de quelque manière qu'il eût été envoyé,

éclatait, non point en frappant le but visé, mais à la distance de

quelques centaines de mètres, son action sur les couches

atmosphériques était si énorme, que toute construction, fort

détaché ou navire de guerre, devait être anéantie sur une zone de

dix mille mètres carrés. Tel était le principe du boulet lancé par

le canon pneumatique Zalinski, déjà expérimenté à cette époque,

mais avec des résultats à tout le moins centuplés.

Si donc l'invention de Thomas Roch possédait cette puissance,

c'était la supériorité offensive ou défensive assurée à son pays.

Toutefois l'inventeur n'exagérait-il pas, bien qu'il eût fait ses

preuves à propos d'autres engins de sa façon et d'un rendement

incontestable? Des expériences pouvaient seules le démontrer. Or,

précisément, il prétendait ne consentir à ces expériences qu'après

avoir touché les millions auxquels il évaluait la valeur de son

Fulgurateur.

Il est certain qu'une sorte de déséquilibrement s'était alors

produit dans les facultés intellectuelles de Thomas Roch. Il

n'avait plus l'entière possession de sa cérébralité. On le sentait

engagé sur une voie qui le conduirait graduellement à la folie

définitive. Traiter dans les conditions qu'il voulait imposer, nul

gouvernement n'aurait pu y condescendre.

La commission française dut rompre tout pourparler, et les

journaux, même ceux de l'opposition radicale, durent reconnaître

qu'il était difficile de donner suite à cette affaire. Les

propositions de Thomas Roch furent rejetées, sans qu'on eût à

craindre, d'ailleurs, qu'un autre État pût consentir à les

accueillir.

Avec cet excès de subjectivité qui ne cessa de s'accroître dans

l'âme si profondément bouleversée de Thomas Roch, on ne s'étonnera

pas que la corde du patriotisme, peu à peu détendue, eût fini par

ne plus vibrer. Il faut le répéter pour l'honneur de la nature

humaine, Thomas Roch était, à cette heure, frappé d'inconscience.

Il ne se survivait intact que dans ce qui se rapportait

directement à son invention. Là-dessus, il n'avait rien perdu de

sa puissance géniale. Mais en tout ce qui concernait les détails

les plus ordinaires de l'existence, son affaissement moral

s'accentuait chaque jour et lui enlevait la complète

responsabilité de ses actes.

Thomas Roch fut donc éconduit. Peut-être alors eût-il convenu

d'empêcher qu'il portât son invention autre part... On ne le fit

pas, et ce fut un tort.

Ce qui devait arriver, arriva. Sous une irritabilité croissante,

les sentiments de patriotisme, qui sont de l'essence même du

citoyen, -- lequel avant de s'appartenir appartient à son pays, --

ces sentiments s'éteignirent dans l'âme de l'inventeur déçu. Il

songea aux autres nations, il franchit la frontière, il oublia

l'inoubliable passé, il offrit le Fulgurateur à l'Allemagne.

Là, dès qu'il sut quelles étaient les exorbitantes prétentions de

Thomas Roch, le gouvernement refusa de recevoir sa communication.

Au surplus, la Guerre venait de mettre à l'étude la fabrication

d'un nouvel engin balistique et crut pouvoir dédaigner celui de

l'inventeur français.

Alors, chez celui-ci, la colère se doubla de haine, -- une haine

d'instinct contre l'humanité, -- surtout après que ses démarches

eurent échoué vis-à-vis du Conseil de l'Amirauté de la Grande-

Bretagne. Comme les Anglais sont des gens pratiques, ils ne

repoussèrent pas tout d'abord Thomas Roch, ils le tâtèrent, ils le

circonvinrent. Thomas Roch ne voulut rien entendre. Son secret

valait des millions, il obtiendrait ces millions, ou l'on n'aurait

pas son secret. L'Amirauté finit par rompre avec lui.

Ce fut dans ces conditions, alors que son trouble intellectuel

empirait de jour en jour, qu'il fit une dernière tentative vis-à-

vis de l'Amérique, -- dix-huit mois environ avant le début de

cette histoire.

Les Américains, encore plus pratiques que les Anglais, ne

marchandèrent pas le Fulgurateur Roch, auquel ils accordaient une

valeur exceptionnelle, étant donné la notoriété du chimiste

français. Avec raison, ils le tenaient pour un homme de génie, et

prirent des mesures justifiées par son état -- quitte à

l'indemniser plus tard dans une équitable proportion.

Comme Thomas Roch donnait des preuves trop visibles d'aliénation

mentale, l'administration, dans l'intérêt même de son invention,

jugea opportun de l'enfermer.

On le sait, ce n'est point au fond d'un hospice de fous que fut

conduit Thomas Roch, mais à l'établissement de Healthful-House,

qui offrait toute garantie pour le traitement de sa maladie. Et,

cependant, bien que les soins les plus attentifs ne lui eussent

point manqué, le but n'avait pas été atteint jusqu'à ce jour.

Encore une fois, -- il y a lieu d'insister sur ce point, -- c'est

que Thomas Roch, si inconscient qu'il fût, se ressaisissait

lorsqu'on le remettait sur le champ de ses découvertes. Il

s'animait, il parlait avec la fermeté d'un homme qui est sûr de

lui, avec une autorité qui imposait. Dans le feu de son éloquence,

il décrivait les qualités merveilleuses de son Fulgurateur, les

effets vraiment extraordinaires qui en résulteraient. Quant à la

nature de l'explosif et du déflagrateur, les éléments qui le

composaient, leur fabrication, le tour de main qu'elle

nécessitait, il se retranchait dans une réserve dont rien n'avait

pu le faire sortir. Une ou deux fois, au plus fort d'une crise, on

eut lieu de croire que son secret allait lui échapper, et toutes

les précautions avaient été prises... Ce fut en vain. Si Thomas

Roch ne possédait même plus le sentiment de sa propre

conservation, du moins s'assurait-il la conservation de sa

découverte.

Le pavillon 17 du parc de Healthful-House était entouré d'un

jardin, ceint de haies vives, dans lequel Thomas Roch pouvait se

promener sous la surveillance de son gardien. Ce gardien occupait

le même pavillon que lui, couchait dans la même chambre,

l'observait nuit et jour, ne le quittait jamais d'une heure. Il

épiait ses moindres paroles au cours des hallucinations qui se

produisaient généralement dans l'état intermédiaire entre la

veille et le sommeil, il l'écoutait jusque dans ses rêves.

Ce gardien se nommait Gaydon. Peu de temps après la séquestration

de Thomas Roch, ayant appris que l'on cherchait un surveillant qui

parlât couramment la langue de l'inventeur, il s'était présenté à

Healthful-House, et avait été accepté en qualité de gardien du

nouveau pensionnaire.

En réalité, ce prétendu Gaydon était un ingénieur français nommé

Simon Hart, depuis plusieurs années au service d'une société de

produits chimiques, établie dans le New-Jersey. Simon Hart, âgé de

quarante ans, avait le front large, marqué du pli de

l'observateur, l'attitude résolue qui dénotait l'énergie jointe à

la ténacité. Très versé dans ces diverses questions auxquelles se

rattachait le perfectionnement de l'armement moderne, ces

inventions de nature à en modifier la valeur, Simon Hart

connaissait tout ce qui s'était fait en matière d'explosifs, dont

on comptait plus de onze cents à cette époque, -- et il n'en était

plus à apprécier un homme tel que Thomas Roch. Croyant à la

puissance de son Fulgurateur, il ne doutait pas qu'il fût en

possession d'un engin capable de changer les conditions de la

guerre sur terre et sur mer, soit pour l'offensive, soit pour la

défensive. Il savait que la folie avait respecté en lui l'homme de

science, que dans ce cerveau, en partie frappé, brillait encore

une clarté, une flamme, la flamme du génie. Alors il eut cette

pensée: c'est que si, pendant ses crises, son secret se révélait,

cette invention d'un Français profiterait à un autre pays que la

France. Son parti fut pris de s'offrir comme gardien de Thomas

Roch, en se donnant pour un Américain très exercé à l'emploi de la

langue française. Il prétexta un voyage en Europe, il donna sa

démission, il changea de nom. Bref, heureusement servie par les

circonstances, la proposition qu'il fit fut acceptée, et voilà

comment, depuis quinze mois, Simon Hart remplissait près du

pensionnaire de Healthful-House l'office de surveillant.

Cette résolution témoignait d'un dévouement rare, d'un noble

patriotisme, car il s'agissait d'un service pénible pour un homme

de la classe et de l'éducation de Simon Hart. Mais -- qu'on ne

l'oublie pas -- l'ingénieur n'entendait en aucune façon dépouiller

Thomas Roch, s'il parvenait à surprendre son invention, et celui-

ci en aurait le légitime bénéfice.

Or, depuis quinze mois, Simon Hart, ou plutôt Gaydon, vivait ainsi

près de ce dément, observant, guettant, interrogeant même, sans

avoir rien gagné. D'ailleurs, il était plus que jamais convaincu

de l'importance de la découverte de Thomas Roch. Aussi, ce qu'il

craignait, par-dessus tout, c'était que la folie partielle de ce

pensionnaire dégénérât en folie générale, ou qu'une crise suprême

anéantît son secret avec lui.

Telle était la situation de Simon Hart, telle était la mission à

laquelle il se sacrifiait tout entier dans l'intérêt de son pays.

Cependant, malgré tant de déceptions et de déboires, la santé de

Thomas Roch n'était pas compromise, grâce à sa constitution

vigoureuse. La nervosité de son tempérament lui avait permis de

résister à ces multiples causes destructives. De taille moyenne,

la tête puissante, le front largement dégagé, le crâne volumineux,

les cheveux grisonnants, l'oeil hagard parfois, mais vif, fixe,

impérieux, lorsque sa pensée dominante y faisait briller un

éclair, une moustache épaisse sous un nez aux ailes palpitantes,

une bouche aux lèvres serrées, comme si elles se fermaient pour ne

pas laisser échapper un secret, la physionomie pensive, l'attitude

d'un homme qui a longtemps lutté et qui est résolu à lutter encore

-- tel était l'inventeur Thomas Roch, enfermé dans un des

pavillons de Healthful-House, n'ayant peut-être pas conscience de

cette séquestration, et confié à la surveillance de l'ingénieur

Simon Hart, devenu le gardien Gaydon.

II

Le comte d'Artigas

Au juste, qui était ce comte d'Artigas? Un Espagnol?... En somme,

son nom semblait l'indiquer. Toutefois, au tableau d'arrière de sa

goélette se détachait en lettres d'or le nom d'_Ebba_, et celui-là

est de pure origine norvégienne. Et si l'on eût demandé à ce

personnage comment s'appelait le capitaine de l'_Ebba:_ Spade,

aurait-il répondu, et Effrondat son maître d'équipage, et Hélim

son maître coq, -- tous noms singulièrement disparates, qui

indiquaient des nationalités très différentes.

Pouvait-on déduire quelque hypothèse plausible du type que

présentait le comte d'Artigas?... Difficilement. Si la coloration

de sa peau, sa chevelure très noire, la grâce de son attitude

dénonçaient une origine espagnole, l'ensemble de sa personne

n'offrait point ces caractères de race qui sont spéciaux aux

natifs de la péninsule ibérique.

C'était un homme d'une taille au-dessus de la moyenne, très

robustement constitué, âgé de quarante-cinq ans au plus. Avec sa

démarche calme et hautaine, il ressemblait à quelque seigneur

indou auquel se fût mêlé le sang des superbes types de la

Malaisie. S'il n'était pas de complexion froide, du moins

s'attachait-il à paraître tel avec son geste impérieux, sa parole

brève. Quant à la langue dont son équipage et lui se servaient,

c'était un de ces idiomes qui ont cours dans les îles de l'océan

Indien et des mers environnantes. Il est vrai, lorsque ses

excursions maritimes l'amenaient sur le littoral de l'Ancien ou du

Nouveau Monde, il s'exprimait avec une remarquable facilité en

anglais, ne trahissant que par un léger accent son origine

étrangère.

Ce qu'avait été le passé du comte d'Artigas, les diverses

péripéties d'une existence des plus mystérieuses, ce qu'était son

présent, de quelle source sortait sa fortune, -- évidemment

considérable puisqu'elle lui permettait de vivre en fastueux

gentleman, -- en quel endroit se trouvait sa résidence habituelle,

tout au moins quel était le port d'attache de sa goélette,

personne ne l'eût pu dire, et personne ne se fût hasardé à

l'interroger sur ce point, tant il se montrait peu communicatif.

Il ne semblait pas homme à se compromettre dans une interview,

même au profit des reporters américains.

Ce que l'on savait de lui, c'était uniquement ce que disaient les

journaux, lorsqu'ils signalaient la présence de l'_Ebba _en

quelque port, et, en particulier, ceux de la côte orientale des

États-Unis. Là, en effet, la goélette venait, presque à époques

fixes, s'approvisionner de tout ce qui est indispensable aux

besoins d'une longue navigation. Non seulement elle se

ravitaillait en provisions de bouche, farines, biscuits,

conserves, viande sèche et viande fraîche, boeufs et moutons sur

pied, vins, bières et boissons alcooliques, mais aussi en

vêtements, ustensiles, objets de luxe et de nécessaire, -- le tout

payé de haut prix, soit en dollars, soit en guinées ou autres

monnaies de diverses provenances.

Il suit de là que, si l'on ne savait rien de la vie privée du

comte d'Artigas, il n'en était pas moins fort connu dans les

divers ports du littoral américain, depuis ceux de la presqu'île

floridienne jusqu'à ceux de la Nouvelle-Angleterre.

Il n'y a donc pas lieu de s'étonner que le directeur d'Healthful-

House se fût trouvé très honoré de la demande du comte d'Artigas,

qu'il l'accueillît avec empressement.

C'était la première fois que la goélette _Ebba_ relâchait au port

de New-Berne. Et, sans doute, le seul caprice de son propriétaire

avait dû l'amener à l'embouchure de la Neuze. Que serait-il venu

faire en cette endroit?... Se ravitailler?... Non, car le

Pamplico-Sound n'eût pas offert les ressources qu'offraient

d'autres ports, tels que Boston, New-York, Dover, Savannah,

Wilmington dans la Caroline du Nord, et Charleston dans la

Caroline du Sud. En cet estuaire de la Neuze, sur le marché peu

important de New-Berne, contre quelles marchandises le comte

d'Artigas aurait-il pu échanger ses piastres et ses bank-notes? Ce

chef-lieu du comté de Craven ne possède guère que cinq à six mille

habitants. Le commerce s'y réduit à l'exportation des graines, des

porcs, des meubles, des munitions navales. En outre, quelques

semaines avant, pendant une relâche de dix jours à Charleston, la

goélette avait pris son complet chargement pour une destination

qu'on ignorait, comme toujours.

Était-il donc venu, cet énigmatique personnage, dans l'unique but

de visiter Healthful-House?... Peut-être, et n'y avait-il rien de

surprenant à cela, puisque cet établissement jouissait d'une très

réelle et très juste célébrité.

Peut-être aussi le comte d'Artigas avait-il eu cette fantaisie de

se rencontrer avec Thomas Roch? La notoriété universelle de

l'inventeur français eût justifié cette curiosité.

Un fou de génie, dont les inventions promettaient de révolutionner

les méthodes de l'art militaire moderne!

Dans l'après-midi, ainsi que l'indiquait sa demande, le comte

d'Artigas se présenta à la porte de Healthful-House, accompagné du

capitaine Spade, le commandant de l'_Ebba_.

En conformité des ordres donnés, tous deux furent admis et

conduits dans le cabinet du directeur.

Celui-ci fit au comte d'Artigas un accueil empressé, se mit à sa

disposition, ne voulant laisser à personne l'honneur d'être son

cicérone, et il reçut de sincères remerciements pour son

obligeance. Tandis que l'on visitait les salles communes et les

habitations particulières de l'établissement, le directeur ne

tarissait pas sur les soins donnés aux malades, -- soins très

supérieurs, si l'on voulait bien l'en croire, à ceux qu'ils

eussent reçus dans leurs familles, traitements de luxe, répétait-

il, et dont les résultats avaient valu à Healthful-House un succès

mérité.

Le comte d'Artigas, écoutant sans se départir de son flegme

habituel, semblait s'intéresser à cette faconde intarissable, afin

de mieux dissimuler probablement le désir qui l'avait amené.

Cependant, après une heure consacrée à cette promenade, crut-il

devoir dire:

«N'avez-vous pas, monsieur, un malade dont on a beaucoup parlé ces

derniers temps, et qui a même contribué, dans une forte mesure, à

attirer l'attention publique sur Healthful-House?

-- C'est, je pense, de Thomas Roch que vous voulez parler,

monsieur le comte?... demanda le directeur.

-- En effet... de ce Français... de cet inventeur dont la raison

paraît être très compromise...

-- Très compromise, monsieur le comte, et peut-être est-il heureux

qu'elle le soit! À mon avis, l'humanité n'a rien à gagner à ces

découvertes dont l'application accroît les moyens de destruction,

trop nombreux déjà...

-- C'est penser sagement, monsieur le directeur, et, à ce sujet,

mon opinion est la vôtre. Le véritable progrès n'est pas de ce

côté, et je regarde comme des génies malfaisants ceux qui marchent

dans cette voie. -- Mais cet inventeur a-t-il donc perdu

entièrement l'usage de ses facultés intellectuelles?...

-- Entièrement... non... monsieur le comte, si ce n'est en ce qui

concerne les choses ordinaires de l'existence. À cet égard, il n'a

plus ni compréhension ni responsabilité. Toutefois son génie

d'inventeur est resté intact, il a survécu à la dégénérescence

mentale, et, si l'on eût cédé à ses prétentions hors de bon sens,

je ne mets pas en doute qu'il fût sorti de ses mains un nouvel

engin de guerre... dont le besoin ne se fait aucunement sentir...

-- Aucunement, monsieur le directeur, répéta le comte d'Artigas,

que le capitaine Spade parut approuver.

-- Du reste, monsieur le comte, vous pourrez en juger par vous-

même. Nous voici arrivés devant le pavillon occupé par Thomas

Roch. Si sa claustration est très justifiée au point de vue de la

sécurité publique, il n'en est pas moins traité avec tous les

égards qui lui sont dus et les soins que nécessite son état. Et

puis, à Healthful-House, il est à l'abri des indiscrets qui

pourraient vouloir...»

Le directeur compléta sa phrase par un hochement de tête des plus

significatifs, -- ce qui amena un imperceptible sourire sur les

lèvres de l'étranger.

«Mais, demanda le comte d'Artigas, est-ce que Thomas Roch n'est

jamais laissé seul?...

-- Jamais, monsieur le comte, jamais. Il a près de lui en

surveillance permanente un gardien qui parle sa langue et dont

nous sommes absolument sûrs. Dans le cas où, d'une manière ou

d'une autre, il lui échapperait quelque indication relative à sa

découverte, cette indication serait à l'instant recueillie, et

l'on verrait quel usage il conviendrait d'en faire.»

En ce moment, le comte d'Artigas jeta un rapide coup d'oeil au

capitaine Spade, lequel répondit par un geste qui semblait dire:

c'est compris. Et, de fait, qui eût observé le capitaine pendant

cette visite, aurait remarqué qu'il examinait avec une minutie

particulière toute cette partie du parc entourant le pavillon 17,

les diverses ouvertures qui y donnaient accès, -- probablement en

vue d'un projet arrêté d'avance.

Le jardin de ce pavillon confinait au mur d'enceinte de Healthful-

House. À l'extérieur, ce mur fermait la base même de la colline

dont le revers s'allongeait en pente douce jusqu'à la rive droite

de la Neuze.

Ce pavillon n'avait qu'un rez-de-chaussée, surmonté d'une terrasse

à l'italienne. Le rez-de-chaussée comprenait deux chambres et une

antichambre, avec fenêtres défendues par des barreaux de fer. De

chaque côté de l'habitation se dressaient de beaux arbres, alors

dans toute la splendeur de leurs frondaisons. En avant verdoyaient

de fraîches pelouses veloutées, où ne manquaient ni les

arbrisseaux variés, ni les fleurs éclatantes. L'ensemble

s'étendait sur un demi-acre environ, à l'usage exclusif de Thomas

Roch, libre d'aller à travers ce jardin sous la surveillance de

son gardien.

Lorsque le comte d'Artigas, le capitaine Spade et le directeur

pénétrèrent dans cet enclos, celui qu'ils aperçurent à la porte du

pavillon fut le gardien Gaydon.

Immédiatement, le regard du comte d'Artigas se porta sur ce

gardien, qu'il parut observer avec une insistance singulière, qui

ne fut point remarquée du directeur.

Ce n'était pas la première fois, cependant, que des étrangers

venaient rendre visite à l'hôte du pavillon 17, car l'inventeur

français passait à juste titre pour être le plus curieux

pensionnaire de Healthful-House. Néanmoins, l'attention de Gaydon

fut sollicitée par l'originalité du type que présentaient ces deux

personnages, dont il ignorait la nationalité. Si le nom du comte

d'Artigas ne lui était pas inconnu, il n'avait jamais eu

l'occasion de rencontrer ce riche gentleman pendant ses relâches

dans les ports de l'est, et il ne savait pas que la goélette

_Ebba_ fût alors mouillée à l'entrée de la Neuze, au pied de la

colline de Healthful-House.

«Gaydon, demanda le directeur, où est en ce moment Thomas Roch?...

-- Là, répondit le gardien, en montrant de la main un homme qui se

promenait d'un pas méditatif sous les arbres en arrière du

pavillon.

-- M. le comte d'Artigas a été autorisé à visiter Healthful-House,

et il n'a pas voulu repartir sans avoir vu Thomas Roch dont on n'a

que trop parlé ces derniers temps...

-- Et dont on parlerait bien davantage, répondit le comte

d'Artigas, si le gouvernement fédéral n'eût pris la précaution de

l'enfermer dans cet établissement...

-- Précaution nécessaire, monsieur le comte.

-- Nécessaire, en effet, monsieur le directeur, et mieux vaut que

le secret de cet inventeur s'éteigne avec lui, pour le repos du

monde.»

Après avoir regardé le comte d'Artigas, Gaydon n'avait plus

prononcé une seule parole, et, précédant les deux étrangers, il se

dirigea vers le massif au fond de l'enclos.

Les visiteurs n'eurent que quelques pas à faire pour se trouver en

face de Thomas Roch.

Thomas Roch ne les avait pas vus venir, et, lorsqu'ils furent à

courte distance de lui, il est présumable qu'il ne remarqua point

leur présence.

Entre temps, le capitaine Spade, sans donner prise aux soupçons,

ne cessait d'examiner la disposition des lieux, la place occupée

par le pavillon 17 en cette partie inférieure du parc de

Healthful-House. Lorsqu'il eut remonté les allées en pente, il

distingua aisément l'extrémité d'une mâture qui pointait au-dessus

du mur d'enceinte. Pour reconnaître la mâture de la goélette

_Ebba_, il lui suffit d'un coup d'oeil, et il put s'assurer ainsi

que, de ce côté, le mur longeait la rive droite de la Neuze.

Cependant le comte d'Artigas observait l'inventeur français. Chez

cet homme, vigoureux encore, -- il le reconnut, -- la santé ne

paraissait pas avoir souffert d'une séquestration qui durait

depuis dix-huit mois déjà. Mais son attitude bizarre, ses gestes

incohérents, son oeil hagard, son inattention à tout ce qui se

faisait autour de lui, ne dénotaient que trop un complet état

d'inconscience et un abaissement profond des facultés mentales.

Thomas Roch venait de s'asseoir sur un banc, et du bout d'une

badine qu'il tenait à la main, il traça sur l'allée un profil de

fortification. Puis, s'agenouillant, il fit de petites meules de

sable qui figuraient évidemment des bastions. Alors, après avoir

détaché quelques feuilles d'un arbuste voisin, il les planta sur

la pointe des meules, comme autant de drapeaux minuscules, -- tout

cela sérieusement, sans qu'il se fût en aucune façon préoccupé des

personnes qui le regardaient.

C'était là un jeu d'enfants, mais un enfant n'aurait pas eu cette

gravité caractéristique.

«Est-il donc absolument fou?... demanda le comte d'Artigas, qui,

malgré son impassibilité habituelle, parut ressentir quelque

désappointement.

-- Je vous ai prévenu, monsieur le comte, qu'on ne pouvait rien en

obtenir, répondit le directeur.

-- Ne saurait-il au moins nous prêter quelque attention?...

-- L'y décider sera peut-être difficile.» Et, se retournant vers

le gardien: «Adressez-lui la parole, Gaydon, et peut-être, en

entendant votre voix, viendra-t-il à vous répondre?...

-- Il me répondra, soyez-en certain, monsieur le directeur», dit

Gaydon. Puis, touchant son pensionnaire à l'épaule: «Thomas

Roch?...» prononça-t-il d'un ton assez doux.

Celui-ci releva la tête, et, de toutes les personnes présentes, il

ne vit sans doute que son gardien, bien que le comte d'Artigas, le

capitaine Spade qui venait de se rapprocher, et le directeur

formassent cercle autour de lui.

«Thomas Roch, dit Gaydon, qui s'exprimait en anglais, voici des

étrangers désireux de vous voir... Ils s'intéressent à votre

santé... à vos travaux...»

Ce dernier mot fut le seul qui parut tirer l'inventeur de son

indifférence.

«Mes travaux?...» répliqua-t-il en cette même langue anglaise

qu'il parlait comme sa langue originelle.

Prenant alors un caillou entre son index et son pouce repliés,

comme une bille entre les doigts d'un gamin, il le projeta contre

une des meules de sable et l'abattit. Un cri de joie lui échappa.

«Par terre!... Le bastion par terre!... Mon explosif a tout

détruit d'un seul coup!»

Thomas Roch s'était relevé, le feu du triomphe brillait dans ses

yeux.

«Vous le voyez, dit le directeur en s'adressant au comte

d'Artigas, l'idée de son invention ne l'abandonne jamais...

-- Et mourra avec lui! affirma le gardien.

-- Ne pourriez-vous, Gaydon, l'amener à causer de son

Fulgurateur?...

-- Si vous m'en donnez l'ordre, monsieur le directeur...

j'essaierai...

-- Je vous le donne, car je crois que cela peut intéresser le

comte d'Artigas...

-- En effet, répondit le comte d'Artigas, sans que sa froide

physionomie laissât rien voir des sentiments qui l'agitaient.

-- Je dois vous prévenir que je risque d'occasionner une nouvelle

crise... fit observer le gardien.

-- Vous arrêterez la conversation lorsque vous le jugerez

convenable. Dites à Thomas Roch qu'un étranger désire traiter avec

lui de l'achat de son Fulgurateur...

-- Mais ne craignez-vous pas que son secret ne lui échappe?...»

répliqua le comte d'Artigas.

Et cela fut dit avec tant de vivacité que Gaydon ne put retenir un

regard de défiance dont ne parut point s'inquiéter cet

impénétrable personnage.

«Il n'y a rien à craindre, répondit-il, et aucune promesse

n'arrachera son secret à Thomas Roch!... Tant qu'on ne lui aura

pas mis dans la main les millions qu'il exige...

-- Je ne les ai pas sur moi», répondit tranquillement le comte

d'Artigas. Gaydon revint à son pensionnaire, et, comme la première

fois, le touchant à l'épaule: «Thomas Roch, dit-il, voici des

étrangers qui se proposent d'acheter votre découverte...» Thomas

Roch se redressa. «Ma découverte... s'écria-t-il, mon explosif...

mon déflagrateur?...»

Et une animation croissante indiquait bien l'imminence de cette

crise dont Gaydon avait parlé, et que provoquaient toujours les

questions de ce genre.

«Combien voulez-vous me l'acheter... combien?...» ajouta Thomas

Roch. Il n'y avait aucun inconvénient à lui promettre une somme si

énorme qu'elle fût. «Combien... combien?... répétait-il.

-- Dix millions de dollars, répondit Gaydon.

-- Dix millions?... s'écria Thomas Roch. Dix millions... un

Fulgurateur dont la puissance est dix millions de fois supérieure

à tout ce qu'on a fait jusqu'ici?... Dix millions... un projectile

autopropulsif qui peut, en éclatant, étendre sa puissance

destructive sur dix mille mètres carrés!... Dix millions... le

seul déflagrateur capable de provoquer son explosion!... Mais

toutes les richesses du monde ne suffiraient pas à payer le secret

de mon engin, et plutôt que de le livrer à ce prix, je me

couperais la langue avec les dents!... Dix millions, quand cela

vaut un milliard... un milliard... un milliard!...»

Thomas Roch se montrait bien l'homme auquel toute notion des

choses faisait défaut, lorsqu'il s'agissait de traiter avec lui.

Et, lors même que Gaydon lui eût offert dix milliards, cet insensé

en aurait exigé davantage.

Le comte d'Artigas et le capitaine Spade n'avaient cessé de

l'observer depuis le début de cette crise, -- le comte, toujours

flegmatique, bien que son front se fût rembruni, -- le capitaine

secouant la tête en homme qui semblait dire: Décidément, il n'y a

rien à faire de ce malheureux!

Thomas Roch, du reste, venait de s'enfuir, et il courait à travers

le jardin, criant d'une voix étranglée par la colère:

«Des milliards... des milliards!»

Gaydon, s'adressant alors au directeur, lui dit:

«Je vous avais prévenu!»

Puis, il se mit à la poursuite de son pensionnaire, le rejoignit,

le prit par le bras, et, sans éprouver trop de résistance, le

ramena dans le pavillon, dont la porte fut aussitôt refermée.

Le comte d'Artigas demeura seul avec le directeur, tandis que le

capitaine Spade parcourait une dernière fois le jardin le long du

mur inférieur.

«Je n'avais point exagéré, monsieur le comte, déclara le

directeur. Il est constant que la maladie de Thomas Roch fait

chaque jour de nouveaux progrès. À mon avis, sa folie est déjà

incurable. Mît-on à sa disposition tout l'argent qu'il demande, on

n'en pourrait rien tirer...

-- C'est probable, répondit le comte d'Artigas, et cependant, si

ses exigences financières vont jusqu'à l'absurde, il n'en a pas

moins inventé un engin d'une puissance pour ainsi dire infinie...

-- C'est l'opinion des personnes compétentes, monsieur le comte.

Mais ce qu'il a découvert ne tardera pas à disparaître avec lui

dans une de ces crises qui deviennent plus intenses et plus

fréquentes. Bientôt, même, le mobile de l'intérêt, le seul qui

semble avoir survécu dans son âme, disparaîtra...

-- Restera peut-être le mobile de la haine!» murmura le comte

d'Artigas, au moment où le capitaine Spade venait de le rejoindre

devant la porte du jardin.

III

Double enlèvement

Une demi-heure après, le comte d'Artigas et le capitaine Spade

suivaient le chemin, bordé de hêtres séculaires, qui sépare de la

rive droite de la Neuze l'établissement de Healthful-House. Tous

deux avaient pris congé du directeur, -- celui-ci se disant très

honoré de leur visite, ceux-là le remerciant de son bienveillant

accueil. Une centaine de dollars, destinés au personnel de la

maison, témoignaient des généreuses dispositions du comte

d'Artigas. C'était, -- comment en douter? -- un étranger de la

plus haute distinction, si c'est à la générosité que la

distinction se mesure.

Sortis par la grille qui fermait Healthful-House à mi-colline, le

comte d'Artigas et le capitaine Spade avaient contourné le mur

d'enceinte, dont l'élévation défiait toute tentative d'escalade.

Le premier était pensif, et, d'ordinaire, son compagnon avait

l'habitude d'attendre qu'il lui adressât la parole.

Le comte d'Artigas ne s'y décida qu'au moment où, s'étant arrêté

sur le chemin, il put mesurer du regard la crête du mur derrière

lequel s'élevait le pavillon 17.

«Tu as eu le temps, demanda-t-il, de prendre une connaissance

exacte des lieux?...

-- Exacte, monsieur le comte, répondit le capitaine Spade, en

insistant sur le titre qu'il donnait à l'étranger.

-- Rien ne t'a échappé?...

-- Rien de ce qu'il était utile de savoir. Par sa situation

derrière ce mur, le pavillon est facilement abordable, et, si vous

persistez dans vos projets...

-- Je persiste, Spade.

-- Malgré l'état mental où se trouve Thomas Roch?...

-- Malgré cet état, et si nous parvenons à l'enlever...

-- Cela, c'est mon affaire. La nuit venue, je me charge de

pénétrer dans le parc de Healthful-House, puis dans l'enclos du

pavillon, sans être aperçu de personne...

-- Par la grille d'entrée?...

-- Non... de ce côté.

-- Mais, de ce côté, il y a le mur, et après l'avoir franchi,

comment le repasseras-tu avec Thomas Roch, si ce fou appelle...

s'il oppose quelque résistance... si son gardien donne l'alarme...

-- Que cela ne vous inquiète pas... Nous n'aurons qu'à entrer et à

sortir par cette porte.»

Le capitaine Spade montrait, à quelques pas, une étroite porte,

ménagée dans le milieu de l'enceinte, qui ne servait, sans doute,

qu'aux gens de la maison, lorsque leur service les appelait sur

les bords de la Neuze.

«C'est par là, reprit le capitaine Spade, que nous aurons accès

dans le parc, et sans avoir eu la peine d'employer une échelle.

-- Cette porte est fermée...

-- Elle s'ouvrira.

-- N'y a-t-il donc pas des verrous intérieurement?...

-- Je les ai repoussés pendant ma promenade au bas du jardin et le

directeur n'en a rien vu...»

Le comte d'Artigas s'approcha de la porte et dit: «Comment

l'ouvriras tu?

-- En voici la clé», répondit le capitaine Spade. Et il présenta

une clé qu'il avait retirée de la serrure, après avoir dégagé les

verrous de leur gâche. «On ne peut mieux, Spade, dit le comte

d'Artigas, et il est probable que l'enlèvement ne présentera pas

trop de difficultés. Rejoignons la goélette. Vers huit heures,

quand il fera nuit, une des embarcations te déposera avec cinq

hommes...

-- Oui... cinq hommes, répondit le capitaine Spade. Ils suffiront

même pour le cas où ce gardien aurait l'éveil, et qu'il fallût se

débarrasser de lui...

-- S'en débarrasser... répliqua le comte d'Artigas, soit... si

cela était absolument nécessaire... Mais il est préférable de

s'emparer de ce Gaydon et de l'amener à bord de l'_Ebba_. Qui sait

s'il n'a pas déjà surpris une partie du secret de Thomas Roch?...

-- C'est juste.

-- Et puis, Thomas Roch est habitué à lui, et j'entends ne rien

changer à ses habitudes.»

Cette réponse, le comte d'Artigas l'accompagna d'un sourire assez

significatif pour que le capitaine Spade ne pût se méprendre sur

le rôle réservé au surveillant de Healthful-House.

Le plan de ce double rapt était donc arrêté, et il paraissait

avoir toute chance de réussite. À moins que, pendant les deux

heures de jour qui restaient encore, on ne s'aperçût que la clé

manquait à la porte du parc, que les verrous en avaient été tirés,

le capitaine Spade et ses hommes étaient assurés de pouvoir

pénétrer à l'intérieur du parc de Healthful-House.

Il convient d'observer, d'ailleurs, que, à l'exception de Thomas

Roch, soumis à une surveillance spéciale, les autres pensionnaires

de l'établissement n'étaient l'objet d'aucune mesure de ce genre.

Ils occupaient les pavillons ou les chambres des principaux

bâtiments situés dans la partie supérieure du parc. Tout donnait à

penser que Thomas Roch et le gardien Gaydon, surpris isolément,

mis dans l'impossibilité d'opposer une résistance sérieuse, même

d'appeler au secours, seraient victimes de cet enlèvement

qu'allait tenter le capitaine Spade au profit du comte d'Artigas.

L'étranger et son compagnon se dirigèrent alors vers une petite

anse où les attendait un des canots de l'_Ebba_. La goélette était

mouillée à deux encablures, ses voiles serrées dans leurs étuis

jaunâtres, ses vergues régulièrement apiquées, ainsi que cela se

fait à bord des yachts de plaisance. Aucun pavillon ne se

déployait au-dessus du couronnement. En tête du grand mât flottait

seulement une légère flamme rouge que la brise de l'est, qui

tendait à calmir, déroulait à peine.

Le comte d'Artigas et le capitaine Spade embarquèrent dans le

canot. Quatre avirons les eurent en quelques instants conduits à

la goélette où ils montèrent par l'échelle latérale.

Le comte d'Artigas regagna aussitôt sa cabine à l'arrière, tandis

que le capitaine Spade se rendait à l'avant afin de donner ses

derniers ordres.

Arrivé près du gaillard, il se pencha au-dessus des bastingages de

tribord et chercha du regard un objet qui surnageait à quelques

brasses.

C'était une bouée de petit modèle, tremblotant au clapotis du

jusant de la Neuze.

La nuit tombait peu à peu. Vers la rive gauche de la sinueuse

rivière, l'indécise silhouette de New-Berne commençait à se

fondre. Les maisons se découpaient en noir sur un horizon encore

barré d'une longue raie de feu au rebord des nuages de l'ouest. À

l'opposé, le ciel s'estompait de quelques vapeurs épaisses. Mais

il ne semblait pas que la pluie fût à craindre, et ces vapeurs se

maintenaient dans les hautes zones du ciel.

Vers sept heures, les premières lumières de New-Berne

scintillèrent aux divers étages des maisons, tandis que les lueurs

des bas quartiers se reflétaient en longs zigzags, vacillant à

peine au-dessous des rives, car la brise mollissait avec le soir.

Les barques de pêche remontaient doucement en regagnant les

criques du port, les unes cherchant un dernier souffle avec leurs

voiles distendues, les autres mues par leurs avirons dont le coup

sec et rythmé se propageait au loin. Deux steamers passèrent en

lançant des jets d'étincelles par leur double cheminée couronnée

de fumée noirâtre, battant les eaux de leurs puissantes aubes,

tandis que le balancier de la machine s'élevait et s'abaissait au-

dessus du spardeck, en hennissant comme un monstre marin.

À huit heures le comte d'Artigas reparut sur le pont de la

goélette, accompagné d'un personnage, âgé de cinquante ans

environ, auquel il dit:

«Il est temps, Serkö...

-- Je vais prévenir Spade», répondit Serkö. Le capitaine les

rejoignit. «Prépare-toi à partir, lui dit le comte d'Artigas.

-- Nous sommes prêts.

-- Fais en sorte que personne n'ait l'éveil à Healthful-House et

ne puisse se douter que Thomas Roch et son gardien ont été

conduits à bord de l'_Ebba_...

-- Où on ne les trouverait pas, d'ailleurs, si l'on venait les y

chercher», ajouta Serkö. Et il haussa les épaules en riant de

bonne humeur. «Néanmoins, mieux vaut ne point exciter les

soupçons», répondit le comte d'Artigas.

L'embarcation était parée. Le capitaine Spade et cinq hommes y

prirent place. Quatre d'entre eux saisirent les avirons. Le

cinquième, le maître d'équipage Effrondat, qui devait garder le

canot, se mit à la barre près du capitaine Spade.

«Bonne chance, Spade, s'écria Serkö en souriant, et opère sans

bruit, comme un amoureux qui enlève sa belle...

-- Oui... à moins que ce Gaydon...

-- Il nous faut Roch et Gaydon, dit le comte d'Artigas.

-- C'est compris!» répliqua le capitaine Spade.

Le canot déborda, et les matelots le suivirent du regard jusqu'au

moment où il disparut au milieu de l'obscurité.

Face au drapeau · 第 1 / 14 段