JOURNAL D'UNE ÉTRANGÈRE

Une bande de curieux passe, sur le boulevard, escortant quelqu'un que je

ne distingue pas. Devant la porte d'entrée d'un grand journal, on voit

le groupe s'arrêter; des poignées de main s'échangent; quelques cris

vagues sont proférés; des gens interrogent autour de moi: «Qu'est-ce

qu'il y a? Qui est-ce?» Un agent sourit, flegmatique, et dit: «Je crois

que c'est Loizemant.»

Je me souviens. J'ai vu souvent, depuis deux ans, ce nom-là dans les

journaux, et le «cas» de Loizemant est un des plus troublants que je

connaisse. On avait condamné cet homme à mort parce qu'il avait

assassiné une femme. On le croyait, du moins. Et puis, tout de suite, un

doute surgit. On cessa d'être certain que Loizemant eût assassiné. Mais

on ne le relâcha point pour cela. On décida simplement que cet assassin,

qui n'avait probablement assassiné personne, au lieu d'avoir la tête

tranchée, irait passer au bagne le reste de sa vie. C'est la façon dont

la magistrature, en quelques pays très civilisés, s'excuse d'avoir, sans

preuves suffisantes, condamné un homme à mort. Elle dit à cet homme:

«Nous vous avions cru coupable, et il est bien possible que vous soyez

innocent. Nous ne vous couperons donc pas le cou, mais nous ferons de

vous un forçat à perpétuité. La vie n'est faite que de concessions

réciproques, et n'est-il pas juste qu'en de si délicates affaires chacun

y mette un peu du sien?»

Tout de même, les amis de Loizemant continuaient de protester. La

réparation leur semblait vraiment insuffisante... On écouta leurs

plaintes. Et l'on décida de ne point envoyer Loizemant au bagne. On

réduisit sa peine à cinq ans de réclusion. Deux ans et demi ont passé.

Les juges estiment que, décidément, cet employé aux contributions

indirectes a payé suffisamment cher la maladresse de s'être laissé

soupçonner d'assassinat et ils le renvoient chez lui. Est-il réhabilité?

Pas le moins du monde. Est-il libre, au moins? Pas tout à fait non plus:

le séjour de Paris continue de lui être interdit. Cependant on vient de

l'autoriser à y passer une semaine. Jamais assassin ne fut l'objet de

tant de politesses. Car Loizemant, devant la loi, continue d'être un

assassin... Que tout cela est compliqué! Le coeur, dit Pascal, a ses

raisons que la raison ne connaît pas. Le code aussi, je pense?

*

* *

Le code... je devrais dire: les codes, le civil et le militaire. Ne le

pourrait-on rajeunir aussi, celui-là? Un code militaire ne devrait point

prêter à rire, et je ne puis m'empêcher de rire un peu en pensant que,

tout à l'heure, après avoir solennellement célébré le mariage d'un de

ses enfants, un soldat de soixante ans passés, comblé d'honneurs,

rentrera chez lui pour y subir une punition de quinze jours de

consigne... Est-il bon, est-il mauvais que M. le général Brugère soit

puni? Je n'en sais rien et ce n'est pas mon affaire d'en décider. Mais

enfin il est puni; en bon soldat qu'il est, il reconnaît, dit-on, la

punition méritée: il gardera pendant quinze jours les arrêts, «comme un

sous-lieutenant». M. le général Brugère ne pourra donc (à moins que sa

punition ne soit levée tout à l'heure) ni recevoir ses amis, ni aller au

théâtre pendant quinze jours; ni, le soir, dîner en ville; ni se montrer

au Bois, le matin. Les gens épris d' «égalité» quand même trouvent cela

très bien; je trouve cela très puéril et un peu choquant. On ne châtie

pas au lycée de la même façon les élèves des petites classes et ceux des

grandes; on ne met pas un rhétoricien au piquet. De même, l'obligation

de «garder la chambre» peut être une façon ingénieuse de punir un

officier de vingt ans (la liberté de courir étant, à cet âge-là, l'une

de celles à quoi l'homme tient le plus); mais infliger cette peine à un

sexagénaire... dire au généralissime: «Vous n'irez plus au Bois...

pendant deux semaines»; priver de sortie, comme un potache, l'homme à

qui est réservé l'écrasant honneur de conduire un jour, peut-être, les

armées de France à l'ennemi, voilà un usage dont la cocasserie m'effare.

Je ne vois pas--à l'occasion d'une petite faute commise dans le

service--le ministre de l'Instruction publique privant de dessert M.

Liard, vice-recteur de l'Académie. Cependant, serait-ce beaucoup plus

ridicule que de mettre M. le général Brugère en retenue?

*

* *

Sans révolution, sans tapage, aussi simplement qu'on achète une terre ou

qu'on se marie, les Norvégiens viennent de se donner un roi. La saison

n'est pas propice aux déménagements, en Scandinavie surtout, et je crois

bien que si S. M. Haakon VII (c'est le nom du nouveau roi) avait été

consulté sur le choix de la date où devait être inaugurée l'ère nouvelle

de la royauté en Norvège, il eût préféré attendre un peu. Il est

délicieux au printemps, ce fjord de Christiania; mais en décembre! De la

neige partout; de la brume plein le ciel; le long du grand

boulevard--_Cari Joharis gade_--qui va de la petite rotonde du Storthing

au vaste palais blanc que le couple royal occupera demain, les

réverbères allumés jusqu'à dix heures du matin, et rallumés dès trois

heures... Il y a bien le patinage, les courses en traîneau, les fêtes de

nuit sur la glace (merveilleuses!) et les longues soirées où l'on peut

entendre Nansen raconter ses voyages au pôle et le vieux Grieg jouer sa

musique, le crâne auréolé de mèches blanches ébouriffées; il y a bien

aussi le petit théâtre, où le culte du dieu Ibsen est si pieusement et

si joliment célébré... Mais tout cela--en attendant le dégel et les

belles nuits d'été--vaudra-t-il Copenhague pour le roi, et Londres pour

la reine? Car elle est Londonienne, la jolie reine Maud; comme toutes

les femmes de son pays, bourgeoises ou filles de roi, elle a beaucoup

voyagé et elle ne rapportera pas à Christiania de jolis souvenirs que de

son pays; elle en rapportera de France aussi, de ce beau Paris où ses

parents l'amenèrent toute petite; où elle est souvent revenue et qu'elle

connaît bien. Et peut-être cet hiver--tandis qu'il fera tout noir dans

les rues mouillées de Christiania, se rappellera-t-elle avec un peu de

mélancolie le temps où elle n'était qu'une petite princesse, mais une

princesse dont la maison s'ouvrait sur les pistes d'Hyde park,--et pas

très loin, en somme, du boulevard des Italiens!

*

* *

Les avènements royaux ne sont pas les seules fêtes où se mêle un peu de

tristesse. En regardant mon calendrier, j'y lis: 25 novembre, _Sainte

Catherine_, et je pense aux braves filles en l'honneur de qui cet

anniversaire sera célébré tout à l'heure, et dont c'est le tour de

«coiffer» la sainte. Amère minute à passer; et j'en sais plus d'une qui

aimerait autant, ce jour-là, que son âge fût ignoré de tout le monde. On

est pourtant très jeune, à vingt-cinq ans; mais on paraît une demoiselle

fort mûre à celles qui en ont seize; et c'est cela qui fait peur. On

pense: «Auraient-elles raison et serais-je plus vieille que je ne

crois?» Tout de même, on les fête; et, pour les «midinettes» de Paris,

c'est une joyeuse journée que la Sainte-Catherine. Je me rappelle un

tableau gentil; c'était le 25 novembre de l'an dernier, rue de la Paix.

Il était midi; des marchandes de fleurs s'attardaient aux portes des

grands couturiers, guettant au passage les bandes rieuses: ouvrières,

vendeuses et mannequins, qui allaient déjeuner. Un cortège passa,

précédé de deux jolies filles dont les chevelures (blonde et brune)

étaient fleuries de noeuds de soie: coiffures de Sainte-Catherine...

«Deux maris feraient bien mieux leur affaire,» dit un passant Elles

étaient sans doute de cet avis, les pauvres jolies filles. Mais, à

Paris, certaines mélancolies ne s'avouent pas; c'est une ville où les

femmes savent rire, même quand elles ont un peu envie de pleurer.

L'Illustration, No. 3274, 25 Novembre 1905 · 第 5 / 32 题