TOUS LES HOMMES NAISSENT ET DEMEURENT INÉGAUX.

On la remonta.

--Maintenant, dit Pingouin à l’Homme, dis-moi ton vrai nom. Ton numéro

me dégoûte.

--Du... Durand, répondit l’autre, claquant des dents.

--Ah! Eh bien, Durand, appelle tes imbéciles de compagnons.

Le sieur Durand, plein de terreur, souffla trois fois dans une espèce de

cor de chasse et en tira les sons épouvantables que nous avions déjà

entendus. Bientôt, nous vîmes venir les insulaires.

--Va au-devant d’eux; fais-les ranger devant moi et qu’ils se taisent ou

je les fusille, ordonna Pingouin.

Durand 29 obéit. Les autres aussi. Ils étaient plutôt laids et sales.

Une apparence uniforme d’abrutissement leur donnait une sorte d’air de

famille.

Leurs habits étaient en bure brune. Les petits maigres y flottaient

comme des goujons dans un baquet, les grands gros avaient l’air d’être

en costume de natation.

Épouvantés par nos fusils, frappés d’étonnement par la carrure du

Rempart, qui jonglait avec sa bielle, domptés en un instant par le

regard de Julius Pingouin, ils se tassèrent silencieusement devant nous.

Pingouin monta sur une pierre et parla:

--Imbéciles, dit-il, voyez cette inscription. Je l’ai modifiée selon la

Vérité. Méditez-la, telle qu’elle est, si vos cervelles d’idiots sont

encore capables de méditer quelque chose.

Je pourrais vous faire assommer ou fusiller; mais vous êtes plus à

plaindre qu’à blâmer. Ce qu’il faudrait changer, c’est bien moins les

conditions de la vie que vos cœurs envieux, fourbes, vicieux et lâches.

Je vous conseille de couper la tête, malgré son repentir, à celui qui

vous a insufflé les sornettes sur lesquelles vous avez basé votre

règlement de vie. Je vous conseille de vous faire diriger par le

bûcheron qui me semble raisonnable. Il faut cesser les obscénités de

votre Maison de reproduction et laisser les enfants aux parents, et

chacun à la place qui lui convient. Il faudrait surtout vous aimer les

uns les autres, mais cela c’est impossible...

Je m’en vais, je vous ai assez vus. J’en ai dit suffisamment pour vous

ramener à la vie et à la liberté, si c’est encore faisable. Il vous

faudrait quelqu’un pour vous gouverner à coups de botte--Coco par

exemple.

--Bon massa, moi pas vouloir! dit Coco avec terreur.

--Mais il ne veut pas et puis j’aime mieux le garder avec moi,

poursuivit Pingouin. Je m’en vais. Je repasserai dans quelques mois. Si

cela ne va pas mieux, j’en fusillerai un sur deux.

Nous partîmes en bon ordre, laissant la consternation. Coco était tout

gris de frayeur.

Nous retrouvâmes l’_Argonaute_; et maintenant, neuf heures du soir, nous

voguons librement vers l’Avenir, l’Espérance et la Toison d’Or.

* * * * *

_4 décembre._--Temps splendide. Bonne marche.

Rien de neuf. Coco seulement nous a tenus en éveil la moitié de la nuit

par les hurlements affreux qu’il a jetés au cours d’un cauchemar.

Il se croyait roi des gens de l’île. Il se débattait en criant:

--Bon massa, bon massa, moi préfère aller guillotine. Moi bon nèg’e! pas

vouloir bagage là.

On l’a calmé, non sans peine, avec de l’eau sucrée à la fleur d’oranger

dont il a bu un litre. Ce matin, il est encore tout triste.

* * * * *

_5 décembre._--Rien.

* * * * *

_6 décembre._--Scène violente aujourd’hui. Il paraîtrait que le sieur

Flaum s’est attiré l’inimitié du chauffeur Cristallin. Celui-ci, vers

midi, jaillissant de la chambre de chauffe, se précipita dans la

cuisine. Il s’arma d’un couteau, en jeta un autre aux pieds du gros

Suisse et lui cria:

--Misérable! j’ai assez souffert! L’heure de l’action est venue. Défends

ta vie et disputons-nous, en braves, l’amour de Zoé Nèfle.

Cet homme, jusque-là rangé, aurait conçu, durant les heures de son

labeur ardent, une furieuse passion pour la brave marchande des quatre

saisons. Celle-ci, n’ayant pas répondu à sa flamme, il avait cru trouver

les raisons de cette insensibilité dans son amour pour le cuisinier. Ce

dernier était épouvanté.

--Monsié, monsié, criait-il, en trottant de ci de là, autant que le lui

permettait sa corpulence, et poursuivi par le chauffeur ivre de rage.

Vous êdes vou! J’ai bas ti dout fait la gour, à badame Dèfle. J’ai des

bœurs bures!...

Mais déjà Cristallin l’avait saisi; le Rempart, heureusement accouru,

l’enleva à bras tendus et évita un malheur. Zoé Nèfle, en même temps,

intervenait énergiquement.

--Mon garçon, dit-elle à Cristallin, faudrait voir à museler tes

sentiments; tu vas me faire le plaisir de redescendre à tes fourneaux,

et plus vite que ça. C’est toi qui l’es, le fourneau. On n’est pas

jaloux d’un magot comme ça, et puis on ne compromet pas une honnête

femme quand on n’a pas de droits sur elle. Si tu crois que c’est le

moyen de me plaire davantage, tu te trompes. Faudrait pas recommencer,

parce que j’en parlerais au capitaine. A-t-on jamais vu!...

Et elle s’éloigna, digne, laissant le calme amené par le nom respecté du

capitaine Pingouin.

--Je crois qu’elle a z’évu pour moi, un tendre sentiment, me confia,

ivre-mort, le croque-mort Binaire, à l’oreille. C’est une digne et belle

phâme!

Puis, il se retourna vers Zafolin et lui glissa sans doute quelques

détails légers car le pudibond pompier s’écarta en rougissant.

L’incident prit fin, et personne n’en parla à Julius Pingouin car il ne

plaisante pas sur les querelles intestines.

* * * * *

_7 décembre._--Fâcheuse nouvelle.--Nous manquons d’eau. On s’en est

aperçu ce matin. Selon toutes probabilités, elle a dû s’écouler pendant

la tempête, il y a cinq jours. Il est inconcevable que le cuisinier,

dont c’est la fonction, ne s’en soit pas rendu compte plus tôt. Le

capitaine l’a sévèrement admonesté. Le Suisse prétend qu’il a inspecté

plusieurs fois et que tout était bien. C’est assez probable, car il est

très régulier dans son service et on n’a qu’à se louer de lui.

Toujours est-il qu’il nous faut maintenant aborder quelque part pour

renouveler notre provision. Nous ne devons pas être fort éloignés de la

terre et c’est heureux, car ce qui reste d’eau suffit à peine pour deux

ou trois jours. Bouture prétend que nous pourrons débarquer demain. Il

connaît fort bien ces parages où il a déjà navigué.

* * * * *

_Même jour, 6 heures._--Coco signale la côte. Bouture affirme la

connaître parfaitement. Il nous dirige vers une petite baie bien

abritée. Un lac d’eau douce est, paraît-il, à quelques milles vers

l’ouest, dans les terres, et sert fréquemment à renouveler la provision

des baleiniers qui passent par ici. C’est ainsi que notre pilote a pu

connaître sa situation. Il est un homme précieux et je crois que nos

préventions contre lui étaient mal fondées.

* * * * *

_8 décembre._--Nous sommes à l’ancre, en face d’une côte verdoyante. Des

collines s’élèvent à une assez faible distance. Le lac est dans leur

vallée, à deux heures de marche, droit à l’ouest. Le lieu est désert et

se trouve à un immense éloignement de tout endroit habité.

Les deux chaloupes sont mises à l’eau, chargées de tonneaux vides et

d’une claie à roues pour les transporter. Neuf d’entre nous y prennent

place, bien armés. Savoir:

Julius Pingouin, moi le Homard, le Révérend, le Docteur, Coco, le

Pompier, Binaire, le Rempart, Bayados. Ces deux derniers discutent

politique à voix basse.

Bouture, Flaum, Cristallin et Zoé Nèfle gardent le navire.

* * * * *

_Même date, 9 heures du soir._--Nous revenons--ceux qui reviennent.

Jamais je n’oublierai cette journée.

En débarquant, le matin, sur la côte où Bouture nous avait conduits, la

joie de vivre nous emplissait le cœur. La terre était belle et fertile.

Entre de hauts et magnifiques arbres qui nous abritaient des rayons du

soleil, un chemin presque tracé menait vers l’ouest. Nous nous y

engageâmes, remorquant gaiement notre claie chargée des barriques vides

et de quelques provisions.

La marche n’était pas fatigante et quand nous fûmes au lac, vers onze

heures du matin, nous pûmes admirer un site enchanteur. Nous étions dans

une vallée tout entourée de collines verdoyantes et dont la seule issue

était le chemin que nous venions de parcourir. Une cascade descendait à

l’est et tombait dans le lac d’où s’échappait une petite rivière qui

serpentait vers la côte. Le lac était d’une grande pureté. Des oiseaux

s’envolaient au-dessus et de grands arbres l’entouraient.

Coco semblait dans l’enthousiasme.

--Cocotiers semblables à cocotiers natals, s’écriait-il. Ça pays à Coco.

Coco content!

--Les travaillages du Providence ils est confortables admirativement,

constata le pasteur Tantsticktor; et il prit sa clarinette.

Nous avions rempli nos tonneaux, nous avions déjeuné, il faisait chaud.

--On peut dormir, dit Pingouin, mais il faut une sentinelle.

--Coco veillera, proposa le nègre avec empressement.

Pour notre malheur, nous acceptâmes. Cinq minutes après, nous étions

dans l’herbe, à dormir très bien. Une piqûre sur le nez, tout à coup

m’éveilla. C’était un moustique. Je regardais vaguement autour de moi,

prêt à me rendormir, mais en un instant je fus sur pieds.

--Aux armes! hurlai-je.

Je voyais une troupe nombreuse de douaniers, traversant silencieusement

la rivière pour nous barrer la route.

Coco avait disparu, emporté sans doute par sa passion pour les

cocotiers.

Mes compagnons, en un instant, furent debout.

Pingouin examina d’un coup d’œil la situation. Elle n’était pas

brillante. En arrière, nous avions le lac; à droite la forêt, presque

impénétrable; à gauche, la colline; en avant, la liberté, et les

douaniers barrant la route.

--C’est grave, dit Pingouin. Tant pis, il faut lâcher les barriques. A

la forêt!...

Nous allions nous précipiter. Inutile. Les uniformes verts se montraient

aussi à droite, nous enveloppant.

--Nous sommes perdus, dit Pingouin. Ils sont au moins cent cinquante.

--C’est ç’chinois de Bouture, dit le Rempart. Y nous a amenés ici et les

aura prévenus avec ses sales étoiles. Si je l’tenais! Coco nous a

plaqués; j’aurais pas cru ça. Heureusement que j’ai ma bielle!

Et il brandit sa barre de fer dont il ne se sépare jamais.

Cependant, les douaniers avaient fait halte. Nous étions en peloton

serré, le fusil à l’épaule. Un parlementaire--un officier--sortit des

rangs ennemis. Il agitait un drapeau blanc.

--Il faut voir ce qu’ils veulent, dit Pingouin--mais écoute, le

Homard,--il baissa la voix--j’ai le plan cousu dans un étui de cuir et

pendu à mon cou, sous ma vareuse. Si je meurs et que tu t’en tires, tu

tâcheras de le prendre et d’arriver sans moi.

--Sans vous! ah bien non, par exemple! répondis-je, tout bouleversé.

--Si. Il faut y aller. Tâche de réussir. Il faut trouver la Toison d’Or,

n’importe comment... Tonnerre de Dieu, j’aurais aimé y aller, tout de

même! Enfin, pense au plan. J’ai eu tort de le prendre; j’aurais dû le

laisser au navire...

Cependant, le parlementaire de la douane se mit à nous haranguer.

Il prononça un discours sur le devoir, l’horreur de la rébellion, la

miséricorde du gouvernement.

Il nous fit remarquer qu’il ne fallait pas songer à nous défendre. Il

finit, en nous disant que nous étions tous au ban du monde entier et

condamnés à mort, mais qu’il nous proposait, pour éviter l’effusion du

sang, de nous laisser libres si nous consentions à lui livrer notre

capitaine, Julius Pingouin.

--Sacré nom! hurlai-je.

--Chinois! grogna le Rempart, si je te tenais...

Pingouin réfléchit un instant, puis nous dit:

--Je n’ai pas le droit de vous faire tous tuer pour moi, je vais me

livrer...

--J’irai avec vous. J’aime mieux crever que de vous lâcher, m’sieur

Pingouin, riposta le Rempart.

--Je casse la tête au premier qui bouge, déclarai-je.

--Voyons, Pingouin, ça n’est pas sérieux, dit le docteur, avec reproche.

--On d’mande pas ça à des hommes comme nous, déclara Binaire.

Et tous les autres étaient du même avis.

--Nous refusons, enfant de macaque, espèce de flic aquatique! hurla le

Rempart--et, si tu étais plus près, je t’apprendrais à insulter les

personnes, avec des crachats sur ta sale figure!

--Très bien, dit l’officier, rouge de colère, nous allons en finir.

Mais alors, nous écarta et se montra en avant de nous, le pasteur

norwégien Gustav J. K. S. Heysbergch Tantsticktor. Il agitait son

mouchoir. Il marchait la tête nue, calme, en plein soleil. Ses vêtements

noirs pendaient autour de lui et ses cheveux blonds étaient rejetés en

arrière. Il s’arrêta et parla aux douaniers.

--Militaires très honorifiques, dit-il, il ne faut pas, car cela n’est

pas le juste. Voilà que vous êtes en nombre de cent et beaucoup plus, et

eux, huit en tout. Ils n’ont rien fait avant que le premier attaquement

jadis, les excite. Et, maintenant, celui-là que vous voulez être livré,

est un qui mesure les plus antiques.

Songez que le saignement reviendra contre vos descendances et que vous

serez une journée devant le grand Dieu qui est terrible dans son furie.

Et, devant Lui, il n’y aura ni galonnement, ni honneurs, ni mensonges,

ni prévariquements, ni excuses, mais rien que les âmes à vous, toutes

sans habits et dans le nudité véritable. Donc, je vous dis fortement:

Retirez-vous et laissez eux rejoindre son occupation sans qu’il y ait

massacrage...

Ainsi, il parlait. Mais alors, dans les rangs des douaniers, je ne sais

quelle brute qui aurait mérité qu’on la brûlât toute vive fit feu sur le

pasteur Tantsticktor et l’atteignit en pleine poitrine. Le pasteur

tourna sur lui-même et tomba en criant:

--Seigneur grand Dieu, je suis mourru! Il fit un soubresaut encore et

expira.

--Assassins! hurla le Rempart, en déchargeant son fusil.

--Baissez-vous, commanda Pingouin, et puis feu! et en avant, à l’arme

blanche!

La décharge générale des douaniers passa par-dessus nous; mais déjà nous

avions fait feu et nous étions sur eux. Sous notre furieuse poussée,

leur troupe s’ouvrit pour se refermer en nous enveloppant.

On entendait des coups sourds avec les râles des morts et des mourants.

Les hommes de la douane, autour de nous, s’abattaient comme des

feuilles. J’en tuai vingt pour ma part. Le Rempart pouvait dénombrer ses

victimes par dizaines et Binaire, le croque-mort, excessivement gai,

semblait un tigre au carnage. Bayados et le pompier étaient méthodiques

dans la destruction et le docteur demeurait calme et terrible avec sa

haute taille, ses cheveux gris et son fusil qui tournoyait sans relâche,

massue meurtrière. Quant à Pingouin, ce n’était plus un homme, les rangs

des douaniers s’effondraient sous son assaut comme les épis d’un champ

sous la charge d’un sanglier.

--En avant! hurlait-il, on passera!

Nous passions, en effet. Déjà, entre nous et la route libératrice, il

n’y avait plus que quelques hommes prêts à fuir. Le reste de la troupe,

en arrière, ne pouvait nous joindre tant notre mouvement était rapide,

et aucun des nôtres n’était tombé encore. Mais voici que dans cette

route même parut, accourant au pas gymnastique, une nouvelle troupe

ennemie, forte d’au moins cent hommes. Ils furent sur nous en un

instant. Alors nous ne vîmes plus devant nous que la mort. Nous y

marchâmes en combattant, voulant à chaque pas accroître, de nouveaux

cadavres, le cortège de nos funérailles. Le carnage que nous fîmes est

innombrable. Chacun de nous était une machine à tuer. Pingouin ne peut

se décrire. Je sentais en mon bras la force d’une multitude. Le Rempart,

couvert de sang, établi au plus fort des douaniers, combattait avec la

puissance d’un élément. Sa barre de fer, dans sa main effroyable, avec

un râle sinistre, tourbillonnait autour de lui, semant la mort. Mais il

y avait toujours de nouveaux adversaires.

--Quand y en a plus, y en a encore, me dit le brave garçon, avec des

pleurs de rage, à un moment où, derrière un monceau de cadavres et

couvrant le docteur renversé, nous voyions fondre sur nous, un nouveau

détachement d’adversaires. Il ajouta:

--C’que j’regrette, c’est de ne pas pouvoir servir Bouture avant de

crever... Et aïe donc!

Et la barre de fer en tua trois d’un coup.

Cependant, le brave Binaire, ayant fait une immense hécatombe,

s’abattait frappé à mort sur le corps du pompier Zafolin percé de coups.

Pingouin était tombé trois fois, et, trois fois, s’était relevé; le sang

coulait de son front. Je reçus un coup de sabre dans l’épaule. Nous

commencions à nous fatiguer. Les troupes ennemies se renouvelaient

toujours.

--Ils sont trop, dit Julius Pingouin, c’est la fin...

Mais voici que, tout à coup, s’éleva des bois un épouvantable hurlement.

Et une nuée de démons noirs, armés de massues, jaillit en bondissant.

A leur tête se ruait Coco. Ils attaquaient avec furie nos adversaires,

les massacrant en grande joie. Les douaniers, surpris, débordés,

terrifiés, hésitèrent, se débandèrent, voulurent fuir, mais les nègres

les enveloppaient, les tassaient, les abattaient. Et nous, installés au

cœur même de leur troupe, nous avions des forces nouvelles. Alors le

carnage eut lieu.

--Grâce! pitié! hurlaient les vaincus, en jetant leurs armes. Mais nous

n’avions pas de pitié et nous travaillions sans mot dire. Quand il n’y

en eut plus, nous nous arrêtâmes, las et sanglants.

Coco, tout content, vint près de Pingouin.

--Bon massa, dit-il, toi satisfait. Moi touvé z’amis dans gands bois et

avoi amené eux pour défende bon massa et gagné butin. Eux, sales

bêtes--il désignait les douaniers étendus--avoi’ voulu foufouille Coco.

Cependant, nous nous lavions dans le lac. Les eaux étaient rouges de

sang. Le docteur, remis du coup qui l’avait étourdi, pansait nos

blessures qui étaient légères.

Les nègres, pendant ce temps, avaient dépouillé les morts et les

blessés. Les gémissements de ceux-ci se mêlaient au bruit de la brise

dans le feuillage. Ils étaient nus, sanglants, et leurs vainqueurs les

crucifiaient.

--Non, dit Pingouin à Coco, ne les faites pas souffrir inutilement.

Alors, les nègres se contentèrent de leur couper la tête.

--Nèg’es très obéissants, me dit Coco, et bien baves gens. Moi leu avoi

dit bon massa Pingouin ête Bon Dieu et vous gands saints...

Le capitaine nous rassemblait, en hâte de quitter ces lieux si beaux,

devenus semblables à quelque boucherie. On reconnut alors l’absence du

mécanicien Bayados. Après des recherches, on le découvrit, respirant à

peine, sous un monceau de morts. Le docteur sonda les plaies, avec une

grimace de mauvais augure.

--Eh bien? dit Pingouin.

--Fini, répliqua seulement le docteur.

Nous étions prêts à partir, mais Coco ne se montra pas disposé à nous

accompagner.

--Bon massa, dit-il à Pingouin, bons z’amis nèg’s avoi’ nommé Coco

empé’eu pour génie militaire. Li va fondé belle dynastie avec petites

femmes qu’a touvées. Li aime bien mieux ça qu’êt’e empé’eu blancs

idiots, dans île. Et pis, Coco se fiche Toison d’Oo. Li connaît pas ça.

Li aime bien mieux vadouille dans cocotiés.

--Alors, tu vas nous quitter?

--Voui, dit Coco. Coco aime bien bon massa; mais li peut pas désespéré

z’amis, en étant pas empé’eu’ et li veut pas être empé’eu’ blancs

idiots. Et pis, aime bien beaucoup vadouille dans cocotiés. Coco va

donné, à bon massa, six nèg’es pou’ traîné voiture à eau, porté massa

Bayados et ramé chaloupe et aller chéché Toison d’Oo à sa place. Eux,

faut coups de botte pour tavaillé, un peu ivrognes, mais bons nèg’es.

Nous lui dîmes adieu, nous partîmes. Trois des nègres donnés par Coco

tiraient la claie chargée des tonneaux d’eau.

--On va retrouver Bouture, me dit, avec un sourire féroce, le Rempart

qui avait la joue enveloppée... eh bien, m’sieu le Homard, est-ce que

vous êtes convaincu que c’est bien un espion des Juifs?

--Non, des Jésuites, murmura Bayados agonisant porté par des nègres.

--Ça ne fait rien, dit le Rempart... Y a un compte à régler. J’suis

défiguré, moi, faut que ça se paie.

Pingouin demeurait sombre.

Nous atteignîmes la chaloupe. Bientôt, nous fûmes à l’_Argonaute_. Là,

un spectacle inattendu nous était préparé, car le pilote Bouture était

étendu, garrotté sur un banc. Le vieux Cristallin le surveillait, tout

en jouant aux cartes avec Zoé Nèfle. Le chauffeur nous apprit que, peu

après notre départ, le pilote lui avait ordonné de se préparer à mener

le bateau ailleurs, prétendant que c’était l’ordre du capitaine. Sur le

refus du chauffeur, il avait insisté et avait tenté finalement de le

corrompre avec des offres d’argent. Alors, Cristallin, aidé par Zoé

Nèfle, l’avait terrassé et attaché.

Quand le traître nous revit, sur sa face il y eut de la rage et de

l’épouvante mais il demeura calme.

Le jour tombait. Nous étions tous sur le pont, sauf le vieux Bayados qui

se mourait dans la cabine. Il n’y avait pas de vent, la mer était

tranquille et son râle montait jusqu’à nous.

Julius Pingouin fit délier le pilote.

--Pilote Bouture, dit-il, tu as trahi.

--J’ai trahi, dit Bouture, tue-moi.

--Oui, dit Pingouin, il y a des morts. Tu dois mourir.

--Ça m’est égal, dit Bouture; cinquante fois j’ai risqué ma vie pour le

quart de ce qu’on m’offrait pour te livrer. Je regrette que le coup soit

raté, voilà tout; mais un autre que moi réussira. Vous n’arriverez

jamais. Le monde entier est contre vous. Vous crèverez tous, c’est mon

plaisir.

Le capitaine prit son revolver.

--Es-tu prêt? demanda-t-il.

--Pingouin! dit le docteur, en lui saisissant le bras.

--Laisse-moi, dit le capitaine. Il faut ce qu’il faut. Cet homme a

trahi.

Et il lui cassa la tête.

--Par-dessus bord, dit Julius Pingouin, en poussant du pied le cadavre.

Il descendit dans sa cabine.

Nous obéîmes. Les requins, qui tournaient autour du navire, se

partagèrent le corps.

* * * * *

Maintenant, il est dix heures du soir. Je suis à la barre et seul sur le

pont. La nuit est nuageuse et livide. Le navire marche à toute allure et

j’entends encore le râle du vieux Bayados qui achève de mourir. Ma

blessure me brûle. Je crois que j’ai la fièvre. Je regarde la mer. Les

requins alléchés nagent dans notre sillage. Il y a une houle courte et

chaque vague semble un sépulcre ouvert d’où sort un spectre qui s’élève

un moment et se rejette en arrière sous la dalle qui retombe. Jamais

encore je n’ai vu cela et je me souviens que de vieux matelots m’ont dit

que c’était signe de mort. Je pense aux dernières paroles de Bouture:

«Jamais vous n’arriverez, vous crèverez tous, c’est mon plaisir.» Je

pense à tous ceux d’entre nous qui sont disparus. A l’Homme en Jaune

surtout, qui a péri dans le mystère, et qui a son tombeau quelque part

dans l’Océan. Par-dessus tout, je suis obsédé par l’idée de ce qui est

en bas, près du moribond, tirant son âme par le bras pour l’emmener je

ne sais où... Voilà que j’ai peur à être seul ainsi. Je me cramponne,

mes dents claquent, j’ai la sueur de l’agonie sur le front, et

j’aimerais mieux n’importe quoi que la terreur désespérée qui me tord le

cœur et m’enlève jusqu’à la force de bouger... Mais, tout à coup, à mon

côté, se trouve Jules Pingouin. Il pose sa main sur mon épaule et il me

dit:

--Je suis là. Il faut être fort. Il faut espérer et avoir confiance. Il

y a un Dieu pour tout le monde.

En bas, le râle cesse. L’homme est mort.

* * * * *

_9 décembre._--Nous sommes tous dispos et pleins de courage, ce matin.

L’effroyable journée d’hier, loin de nous abattre, nous a donné de

nouvelles forces, par la grandeur des périls vaincus et la façon presque

miraculeuse dont nous avons triomphé. Je dois, certes, mon énergie

présente à Julius Pingouin. Il en est peut-être de même pour mes

compagnons. Nous sommes pourtant terriblement diminués. De dix-sept que

nous étions au départ, nous restons sept seulement.

Savoir: Julius Pingouin, capitaine; moi, le Homard, lieutenant; le

docteur Saturnin Glair; Hippolyte, dit le Rempart du Quartier Rouge; le

chauffeur Cristallin; Flaum, le cuisinier; et la brave Zoé Nèfle qui

nous aime tous comme ses enfants et qui est vraiment de premier ordre.

J’ajoute les six nègres, don de Coco; ceux-ci, malheureusement, ne

peuvent pas encore beaucoup nous servir. Nous les employons comme

chauffeurs, rameurs à l’occasion, et l’un d’eux tient le gouvernail.

Pingouin ou moi, le relayons quand il faut. Ils sont bons garçons et

joyeux, mais, comme dit Coco, plutôt feignants et un peu goinfres.

Il est à craindre aussi, je dois le dire, que nous ne conservions pas

longtemps, parmi nous, le cuisinier Flaum. Ce pauvre gros homme est très

malade. Il vomit et étouffe que c’en est attristant. L’autre jour, au

moment où le traître Bouture a expié, il s’est évanoui de faiblesse et

d’émotion. Ce matin, comme il passait à mon côté, tout jaune et traînant

son ventre affaissé:

--Eh bien, ça ne va donc pas? lui ai-je demandé.

--Non, monsié le Hobard, m’a-t-il dit mélancoliquement. Je suis pien

balade, j’irai bas chusqu’au pout. Che vais bourrir, je grois... Quel

balheur! Chaurais dant voulu drouver avec fous et le gabidaine Bingouin

la Doison t’Or!

--Allons, allons, du courage, lui dis-je.

--Ui, j’en ai, mais c’êdre la fie qui s’en fa!...

Et le pauvre gros homme redescendit.

* * * * *

_10 décembre._--Nous avons, vers midi, croisé un grand navire qui nous a

fait des signaux. Pingouin a répondu. Ils avaient à nous donner deux

nouvelles qui révolutionnent le monde et qu’ils pensaient être ignorées

de nous, ce qui était vrai.

Nous lûmes:

I.--«Nouveau champion cycliste du monde est Mémorin. A battu Croisillon

trente centimètres dans course vingt-cinq jours.»

II.--«Président République assassiné coup de marteau par charcutier

républicain.»

--Je m’en fous, dit Pingouin, en refermant sa lunette.

--Merci, fit-il signaler, tout va bien à bord.

Nous poursuivîmes notre route. L’_Argonaute_ va bien. Le temps est beau;

mais nos provisions commencent à baisser singulièrement et il nous

faudra songer à nous ravitailler. Le Port International extrême est à

quatre jours de mer à peu près. Nous y toucherons avec les précautions

convenables et nous y acquerrons ce qu’il nous faut. Alors, il n’y aura

plus qu’à aller de l’avant. Nous quitterons les confins du monde habité

pour entrer dans l’inconnu; mais nous avons Julius Pingouin et un plan.

A ce sujet, le capitaine m’a fait venir aujourd’hui dans sa cabine.

--Le Homard, m’a-t-il dit, je me suis résolu après l’histoire de l’autre

jour, à laisser le plan ici.

L’avoir sur moi, c’est dangereux. Je l’ai mis dans le petit coffre-fort

qui est là, scellé dans la paroi. Il est en sûreté. Pour l’avoir, il

faudrait démolir le navire; et puis il n’y a que toi et le docteur pour

le savoir. S’il m’arrive malheur, vous pourrez le retrouver. Il ne faut

pas qu’une chose comme ça disparaisse avec un homme. Le chiffre pour

ouvrir la serrure est 318, le numéro que nous avions aux

bateaux-mouches... Le ressort est en dessous à gauche.

Maintenant, parlons d’autre chose. Tu sais qu’il nous faut absolument

des provisions. J’ai réfléchi: C’est très joli de toucher au Port

International mais on nous sait par ici, après le dernier combat.

Il doit y avoir une police de tous les diables pour les navires...

Il vaudrait peut-être mieux attaquer un bateau de commerce et prendre ce

qu’il nous faut...

Je sais bien que cela n’est pas très régulier; mais ma foi, quand on a

un but... As-tu une idée?

Ici, la voix du docteur nous appela en haut. Il venait de capturer un

pigeon voyageur qui s’était abattu, fatigué, sur le pont de

l’_Argonaute_. Le pigeon portait la lettre suivante, écrite en clair sur

papier pelure.

_Le commandant du croiseur Destruction, à Son Excellence, le

Gouverneur du Port International._

«Selon les ordres de Votre Excellence, nous avons fait route vers la

côte, dans les eaux de laquelle devait se trouver, avec son navire, le

pirate Julius Pingouin. Débarquant sans avoir rien pu découvrir

d’anormal, nous avons appris de la bouche même de l’empereur nègre Coco

premier, souverain des naturels du pays, la destruction récente et

complète de la troupe de Julius Pingouin et la mort du pirate lui-même,

tué par la main de Coco premier, qui l’avait attaqué avec ses nègres.

Nous avons pu voir, décorant le palais du souverain, selon la coutume du

pays, la tête des principaux complices de Julius Pingouin et la sienne

propre que nous avons identifiée à l’aide du signalement à nous remis.

«Le potentat noir nous déclara avoir incendié le navire-pirate

l’_Argonaute_. Les hommes restés à bord y avaient péri, sauf deux,

échappés par miracle, et qui furent remis entre nos mains. En vertu du

code maritime, et en dépit des subterfuges qu’ils employaient, se

prétendant soldats des douanes et seuls survivants d’une troupe envoyée

contre le pirate et détruite par lui, nous les fîmes pendre à notre

vergue.

«Nous n’avons pu, malgré toutes nos recherches, apprendre quoi que ce

soit au sujet du plan que devait posséder Pingouin. Ou bien ce document

a disparu avec le navire, ou bien il n’a jamais existé et l’expédition

n’aurait été, ce qui est probable, qu’une simple entreprise de

piraterie.

«Dans ces conditions, nous avons cru devoir remettre à Coco premier la

somme de vingt-cinq mille francs en or, promise à celui qui amènerait la

perte du fameux pirate et de son expédition; somme dont le monarque nous

a délivré un reçu régulier.

«Nous demeurons, de Votre Excellence, le dévoué serviteur.

_Signé_: commandant WALRUS.»

--Très, très curieux, dit le docteur; ce commandant Walrus me paraît

doué d’une perspicacité peu commune et d’un esprit critique des plus

éclairés. Son opinion au sujet du plan qui n’a jamais existé est

spécialement ingénieuse.

--C’est Coco, qui l’est, ingénieur, remarqua le Rempart... Quelle

vieille ficelle... Li bon nèg’e, li avoi’ bonne tête su z’épaules...

--Il nous sauve à peu près la vie, dit Pingouin. Maintenant, on peut

aborder au port en toute sûreté.

On va laisser reposer le pigeon; demain matin, on le lâchera; il

arrivera un jour et demi avant nous; c’est ce qu’il faut. Il n’y aura

qu’à coller une bande à l’arrière, pour changer le nom du navire.

Le Homard deviendra le capitaine Litière, commandant l’_Albatros_; c’est

l’ancien nom de l’_Argonaute_ et j’ai retrouvé les papiers...

--Et puis, ni vu, ni connu. On fait peau neuve puisqu’on est mort,

s’exclama le Rempart. Cré nom! c’est pas mal inventé ça.

Cependant, le capitaine redescendit avec le docteur, vers sa cabine.

--Ça, me dit le Rempart, c’est le roi des hommes; on se ferait hacher

pour lui; y en a pas deux pareils.

Y sait toujours ce qu’y faut faire... Y connaît tout... Y l’est plus

fort que Christophe Colomb qu’a découvert l’Amérique en faisant tenir un

œuf sur sa pointe...

* * * * *

_11 décembre._--Tout va bien à bord. Rien de particulier si ce n’est que

le pauvre Flaum va plus mal chaque jour... Ce matin encore, on l’a

trouvé évanoui la tête dans une casserole. Le docteur le remonte de son

mieux, mais il ne peut pas arriver à comprendre la maladie qu’il a, et

croit que l’air de la mer lui est pernicieux.

* * * * *

_12 décembre, 9 heures du matin._--Nous lâchons le pigeon voyageur. Il

monte et file immédiatement dans la direction du Port International.

L’_Argonaute_ est devenu l’_Albatros_. Le capitaine l’a fait laver du

haut en bas par les nègres et on a peint à neuf les boiseries du pont.

Il ne se ressemble plus. Les papiers du bord sont prêts. Officiellement,

je suis Arsène Litière, commandant l’_Albatros_. Nous verrons la terre,

sans doute, demain dans la matinée.

* * * * *

_Même jour, 6 heures._--Nous venons de croiser un grand navire de

commerce avec qui nous avons échangé des signaux. Rien appris de

particulier.

* * * * *

_13 décembre._--Il y a un mois juste que nous sommes en route. Pour

fêter cet anniversaire, nous avons soupé un peu plus somptueusement que

de coutume. Au dessert, le docteur Saturnin a porté la santé de Julius

Pingouin. A son tour, Julius Pingouin a porté la santé de l’équipage de

l’_Argonaute_.

--Camarades, a-t-il dit, je lève mon verre pour vous. Vous êtes des

braves. La mort en a pris beaucoup parmi nous. Je les salue, et surtout

le pasteur Tantsticktor, qui nous a montré un exemple sublime. Ceux qui

sont morts connaissent le repos, on peut le croire; mais pour nous qui

vivons, il faut lutter. Le plus dur est à faire, car, après notre

escale, ce ne sera plus des hommes qu’il faudra combattre, mais

l’inconnu... Ça ne fait rien, nous arriverons, soyez-en sûrs, et ce sera

le triomphe. J’ai confiance en vous, ayez confiance en moi.

* * * * *

_14 décembre._--Nous pensions être en vue du port avant le soir; mais il

est maintenant neuf heures et il n’y a rien de nouveau.

* * * * *

_15 décembre, 5 heures du matin._--Nous venons de jeter l’ancre dans le

Port International. Je passe sur les rasoirs administratifs, sanitaires

et autres, avec lesquels on entrave la liberté de tout le monde d’aller

quelque part. Il n’y a pas eu d’accrocs.

A huit heures, Pingouin part dans la petite chaloupe pour s’occuper des

approvisionnements. Il emmène le Rempart, et deux nègres rament.

Pingouin voudrait en avoir fini aujourd’hui même, pour repartir demain.

* * * * *

_11 heures 1/2 du matin, même jour._--Je ne sais plus où j’en suis. Peu

après le départ de Pingouin, comme nous étions tranquillement à nos

affaires, un individu amené par une barque où ramaient deux Malais, a

fait irruption à notre bord. Il est tombé sur le docteur, qui lisait un

journal, et, en un clin d’œil, l’a contraint à l’écouter.

--Illustre monsieur, lui a-t-il dit, savant voyageur, enviable

propriétaire de ce séduisant yacht de plaisance, dont je salue aussi le

vaillant capitaine (ça, c’était pour moi), permettez, à votre humble

serviteur, de déposer ses hommages à vos pieds.

Un instant, il regarda fixement le docteur; puis continua, sans qu’on

pût l’en empêcher.

--Vous êtes de mon pays, homme magnanime.

Oui, j’en suis sûr, je le sens, mon instinct me le révèle et mon

instinct ne me trompe pas...

Ah! malheureux et coupables sont ceux qui, exilés loin des leurs par la

destinée, sur cette terre, trop étroite pour les âmes avides

d’infini,--malheureux et coupables sont ceux qui peuvent rencontrer un

enfant de cette mère commune qu’est la patrie, sans que leur œil

s’humecte, que leur cœur batte, que leurs bras s’ouvrent, et que leur

voix profère, en balbutiant de tendresse, les plus doux noms! Moi, je

n’en suis pas, de ces cœurs de pierre (il se frappa la poitrine), et je

vous ai deviné! Béni soit ce jour qui me donne une si douce joie...

Mais, je veux abréger mon discours, monsieur et cher compatriote, il ne

me faut pas abuser de vos moments précieux. Je vais être bref... J’ai, à

votre service, à ce titre si glorieux de compatriote... Trois ans déjà,

monsieur, que j’ai quitté la mère-patrie; trois ans que je n’ai revu son

ciel azuré, entendu prononcer par toutes les bouches sa douce langue,

fertile en génies si variés, connu les joies de l’amitié, de

l’amour,--car on ne peut aimer loin du pays qui est le vôtre, surtout

quand on a laissé son cœur en fermage auprès d’une tendre beauté... Ah!

je m’émeus, pardonnez!

Si vous avez aimé, si vous aimez encore, si vous avez laissé, au loin,

celle qui... Si son mouchoir trempé de larmes, agité sur la jetée...

Mais que vous dis-je? Vous l’avez emmenée peut-être? Elle est là, sans

doute, dans un de ces délicieux wigwams maritimes... Mais, pardonnez de

nouveau... Je me sens indiscret... C’est la joie de revoir quelqu’un de

mon pays, d’entendre sa voix très chère. O jours de la jeunesse, du

calme et de l’innocence, souvenirs patriarcaux et enfantins, que vous

êtes doux ensemble et cruels, au cœur de l’exilé!

Ainsi, il discourait sans souffler, et songer à l’arrêter eût été de la

folie. Cela dura une heure vingt. J’étais dans un demi-sommeil. Le

docteur, tout à coup, se leva:

--Assez! cria-t-il de toutes ses forces. En voilà assez! Vous vendez

quelque chose? Quoi? Je veux le savoir. Proposez vos saletés et que ce

soit fini!

--Illustre protecteur du négoce exportateur, répondit l’autre avec

bienveillance, j’ai hâte de vous satisfaire.

J’ai l’honneur de représenter, dans ce centre international, l’une des

plus importantes maisons de la métropole. Cette maison saura vous

fournir, par mon entremise, dans les meilleures conditions, à titre de

publicité, car avec un compatriote, je ne voudrais pas faire une

affaire, les plus réputées et les plus authentiques marques de ce

produit, glorieux entre tous, qui a contribué à répandre à l’égal des

plus brillants succès militaires, politiques, artistiques, scientifiques

ou commerciaux, le nom et la considération de notre cher pays sur toute

la surface du globe. J’ai nommé le vin. Le vin, ce nom, monsieur, doit

être prononcé le front nu, avec recueillement et respect, avec douceur

et passion...

Il allait toujours, victorieux et inébranlable. Après le vin, il parla

des ronds de serviettes; il en vendait aussi. Puis des tuyaux

d’arrosage; c’était sa gloire.

Il célébra alors les baleines de parapluies démontables, susceptibles de

devenir cure-dents, chaînes de montre ou porte-plume; seul, il en était

dépositaire. Il avait tout dans sa barque...

Une heure passa encore, il fallait prendre un parti.

Le docteur se pencha vers moi.

--Il faut réagir, me dit-il d’une voix faible, ou nous sommes perdus.

Appelez Cristallin. Il pourra peut-être nous défaire de lui.

Secouant la torpeur mortelle qui m’accablait, j’appelai Cristallin. Il

monta de la machine, tout sale et noirâtre. En lui était notre

espérance. Mais, à peine l’aperçut-il, que l’homme vint à sa rencontre

avec un doux sourire.

--Honorable travailleur, lui dit-il, vous qui, semblable à Vulcain,

régnez aux lieux ardents où le feu combat l’élément humide et engendre

la puissante vapeur, votre labeur est bien salissant. Cette

circonstance, combien je la bénis, qui me permet de vous porter un appui

désintéressé, car je ne veux pas faire une affaire avec un compatriote

et agirai avec vous à titre de publicité.

Je suis seul représentant de notre plus importante maison pour la

fabrication du savon. Ce produit extra, gloire de notre grand port

commercial, je vous le fournirai dans les meilleures conditions

d’excellence et de prix, car, je ne saurais trop le répéter, le soin des

affaires s’oblitère chez moi, lorsque je suis en rapport avec un des

fils de notre beau pays, de notre pays, qui...

Mais, Cristallin en avait assez et dégringola, plus vite qu’il ne

l’avait monté, l’escalier de la machine, nous laissant seuls et sans

ressources. Alors, le docteur, animé par la grandeur du péril et la

résolution du furieux désespoir, se leva.

--Monsieur, dit-il, plus un mot. Vous vendez du vin? Très bien.

Donnez-m’en huit paniers... Là--posez-les là... Des ronds de serviettes?

On ne peut mieux.--J’en prends deux douzaines--à côté du vin. Des tuyaux

d’arrosage? six mètres--avec une lance. Des baleines de parapluies

démontables, cure-dents, cure-oreilles? etc.--Parfait.--Mettez-en

quinze.--Le savon?--Un pain.--Est-ce tout...?

Encore des oiseaux empaillés? Je ne m’y oppose pas. Donnez-moi ce pétrel

que je vois dans votre barque... Non, pas celui-là--l’autre--qui a les

ailes repliées--il tiendra moins de place... Fourrez-le là.--Merci

beaucoup.--C’est tout pour aujourd’hui? Allons, tant mieux. Combien?

Huit cent quarante-deux francs vingt-cinq? C’est pour rien. Voilà

l’argent. Vous avez votre compte, n’est-ce pas? Oui.--Eh bien,

maintenant, vous voyez ce canon?--Partez! qu’il n’y ait pas de sang

ici!--Partez sans dire un mot, sans retourner la tête, et ne revenez

plus si vous tenez à la vie, car, ma parole d’honneur, je ferai

torpiller votre sale barque avant même qu’elle soit à moitié chemin!

L’homme disparut. Le docteur, très pâle, s’appuya au bordage.

--Quelle séance, murmura-t-il, abattu.

Cependant, nous nous préparons à rejoindre Julius Pingouin et le

Rempart, car l’heure approche où ils doivent nous attendre.

* * * * *

_Même jour, 4 heures 1/2._--Je viens de rentrer à bord dans la petite

chaloupe pour surveiller l’arrivage des vivres.

Pendant ce temps, le Rempart doit être en train de boxer. Il lui est

arrivé une drôle d’aventure. Ce matin, comme il se promenait sur le port

avec Pingouin, il a été rencontré par un reporter du grand journal

américain _Little Frog_, qui l’a pris pour le fameux boxeur Duck que

l’on attendait justement ici. Pingouin a vu tout de suite l’avantage

qu’on en pouvait tirer pour notre sécurité complète et il a dit au

Rempart de laisser aller l’erreur et de jouer le rôle du boxeur. Notre

ami a tout ce qu’il faut pour cela. L’américain, enchanté de l’avoir

trouvé le premier, l’a interviewé sur-le-champ. Le Rempart, qui ne sait

pas un mot d’anglais, répondait par gestes à tort et à travers. Pingouin

expliquait qu’il avait une extinction de voix et parlait pour lui quand

il le fallait. Le journaliste a emmené le champion déjeuner avec lui, ne

voulant pas le lâcher d’une semelle de peur qu’on ne le lui ravisse.

Un match a été organisé immédiatement, pour ce tantôt, Pingouin ayant

déclaré que l’honorable Duck avait des affaires l’obligeant à partir

demain matin.

Au moment même où j’écris ces lignes, le Rempart boxe. Je ne voudrais

pas être à la place de ses adversaires.

Ce matin, vers onze heures et demie, nous avons été rejoindre Pingouin à

terre.--Sont restés: Cristallin, qui a dit que ça le dégoûtait de

marcher, et le pauvre cuisinier qui était trop malade. J’avoue que ça

m’a fait plaisir, pour une fois, de déjeuner sur une table immobile.

Après, nous avons fait nos derniers achats et je suis revenu pour

surveiller, laissant Pingouin, le docteur et Zoé, assister aux exploits

du Rempart. Il paraît qu’il y a déjà six cent mille francs d’engagés sur

lui, rien que pour sa prestance, car on l’a exhibé à moitié nu. C’est

flatteur.

Quand les magots qui amènent nos ravitaillements en auront fini, je

retournerai à terre rejoindre le capitaine.

J’espère que nous pourrons partir demain matin.

* * * * *

_16 décembre._--Nous sommes en mer de nouveau. Notre séjour d’une

journée dans le Port International aura été plutôt accidenté.

D’abord, quand j’ai quitté le navire, vers sept heures, Flaum a voulu

m’accompagner. Il semblait dans un état voisin de l’agonie. Une fois en

présence de Pingouin, qui nous attendait sur le port, il lui dit d’une

voix faible:

--Monsié le Gabidaine, je suis balade à bourir, j’ai eu à beine la vorce

de fenir jusqu’ici, dans la pargue. Je peux plus rebardir avec fous. Che

peux blus vaire mon zervice et je fous emparrasse. J’ai peaugoup de

beine, gar moi aussi chaurais foulu droufer le Doison t’Or et fous

agombagner; mais je beux bas. J’aime bieux bourir izi. Je suis vadigué

de zouvrir.

--Je crois que cela vaudra mieux, dit Pingouin, ému. Je le regrette,

vous êtes un brave homme et vous nous manquerez beaucoup.

Il le prit à part:

--Comment allez-vous vivre? Avez-vous de l’argent?

--Bas beaugoup; bais je verai assez. J’ai drende-deux vrancs. Je

dâcherai te droufer tes gombadriodes pour me blazer quand je serai

guéri...

--En attendant, il ne faut pas mourir de faim. Prenez cela,--il lui

donna une somme. Et pas un mot, à qui que ce soit, sur notre expédition.

On saura tout, si nous triomphons; au cas contraire, on ne saura rien du

tout.

--Bas un bot--Che le chure; mon barole t’honneur! J’aimerais pien mieux

me vaire duer.

Le docteur, pendant ce temps, nous racontait les hauts faits du Rempart.

De son poing épouvantable, le sourire sur les lèvres, il avait défoncé

la poitrine du premier de ses adversaires. Le second, abattu ensuite

d’un coup sur la face, était resté deux heures sans connaissance.

--Et pourtant, j’ai fait attention à ne pas taper trop fort, avait

confié notre champion au docteur.

Le troisième, un nègre, s’était retiré sans réclamer sa part.

Une foule délirante et enthousiaste avait alors porté en triomphe le

Rempart en l’acclamant aux cris de «Duck à jamais». La popularité de ce

dernier boxeur a immensément crû sans qu’il s’en doute. Un superbe

banquet, sans compter d’autres résultats plus avantageux, avait été

offert à notre ami, et il le présidait, à ce moment même, décoré de la

ceinture d’honneur qu’on lui avait décernée. Toujours muet et répondant

toujours par gestes, aux questions qu’on lui posait, il a été tout le

temps admirable. Pingouin lui a recommandé d’être sur le quai, à dix

heures précises, pour regagner avec nous l’_Albatros_, et, dans tous les

cas, de rentrer avant deux heures de la nuit, car nous partirons peu

après le jour.

--Allons dîner, termina le docteur.

Le repas fut plutôt calme. D’abord, cela nous faisait quelque chose de

laisser comme ça, malade et seul, le gros Flaum, qui avait l’air d’un

enterrement... Ensuite, je crois que nous nous disions tous que c’était

là le dernier repos avant la grande lutte, quelque chose comme une

veillée des armes avant la bataille où il faut vaincre ou mourir... Et,

ma foi, ça nous rendait un peu sérieux, bien que je ne pense pas

qu’aucun de nous soit un lâche...

Vers neuf heures, comme nous fumions nos cigares, quelque chose de

nouveau eut lieu.

La porte de notre salle s’ouvrit tout à coup et entra un homme. Il était

ivre; mais convenable et solennel. Il vint, oscilla une ou deux fois,

reprit son équilibre, et me parla.

--Suis: Nèfle, dit-il en appuyant son index sur sa poitrine. Veux ma

femme.

--Hein? fis-je.

--Suis: Nèfle, répéta-t-il. Veux ma femme.

--Ah, mon Dieu! Antonin! s’exclama Zoé Nèfle. Qu’est-ce que tu fais ici?

Ça c’est trop fort!

--Te cherche, répliqua l’autre avec majesté. Bien content de te

revoir... Bien content. Triste sans toi. Chaussettes percées. Et puis,

sœur morte. Enfants à élever. Peux pas tout seul. Ai mis hôpital et suis

parti te chercher.

Zoé semblait stupéfaite...

--En voilà des nouvelles, disait-elle. Comment as-tu fait pour me

trouver? Et tu es encore ivre...

--Rien bu, répondit l’autre. Désespoir. Tu viens?...

--Mais, comment saviez-vous que votre femme était avec nous?

demandai-je.

--Savais pas, dit-il. Hasard. Amené par Providence. Électricien sur

paquebot.--Il se frappa de nouveau la poitrine.--Débarqué ici. Vu Zoé

par vitre. Suis bien content... Soif, ajouta-t-il.

Je lui donnai un verre, Zoé était très agitée.

--C’est renversant, disait-elle... Venir par hasard... Et les enfants?

Lui encore, il pourrait rester seul--jamais je n’ai pu l’empêcher de

boire...

L’hôpital, c’est dégoûtant... Et puis, il est venu de si loin pour me

chercher... sans rien savoir... Y a pas... il faut que je parte... Mais

qui est-ce qui raccommodera vos affaires?... Et la Toison d’Or?... Moi

aussi, j’aurais voulu la trouver!... M’sieur Pingouin, je vous suis

utile, n’est-ce pas? J’veux pas vous laisser... Non... la peine que ça

me fait!... Et ce pauvre homme qui est tout content de me revoir!... Je

ne sais plus... M’sieur Pingouin, qu’est-ce que je dois faire?

--Allez avec lui, dit Pingouin. Si je reviens, nous nous reverrons.

Et il l’embrassa tandis qu’elle sanglotait.

--Tu viens, répéta Nèfle, qui avait fini sa bouteille.

--Adieu! nous cria-t-elle. Au revoir! Je m’en vais. Et elle se sauva.

Nèfle suivit.

Nous restâmes dans le silence.

--Il est dix heures, dit tout à coup le capitaine, partons.

Sur la jetée, le Rempart n’était pas.

--Regagnons l’_Argonaute_, dit Julius Pingouin. Il aura été retenu. Il a

dit qu’il rentrerait seul plus tard, s’il n’était pas là à l’heure

juste.

Encore des adieux. Ceux de Flaum, notre cuisinier.

--Je suis pien drisde! répétait le gros homme, qui voulut nous embrasser

tous.

Notre barque, sur la mer calme, s’éloignait de la jetée déserte d’où le

Suisse nous regardait.

--Gabidaine Bingouin! cria-t-il tout à coup d’une voix forte, quand nous

fûmes à une quarantaine de mètres.

Nous nous arrêtâmes.

--Gabidaine Bingouin, répéta-t-il, de toutes ses forces, tu as bris des

vezies bour des landernes, les hommes bour des héros et moi bour in

impécile. Bouture était ine pête et moi j’ai ton zegret. Refenez pas en

arrière ou j’abbelle la police, qui est là dout brès. Je vais maindenand

gonsdiduer une zoziété pour drouver le Doison t’Or.

Regarde don blan!

Et il agitait un parchemin.

--Tonnerre de Dieu! dit Pingouin. En arrière!

--Bas un moufement, cria Flaum. Je zuis le blus vort. Je te bréviens,

avin que...

La phrase ne fut pas achevée. Une forme athlétique se dressa derrière

lui, une main arracha de sa main le plan, et, du Rempart, le poing,

comme la foudre, descendit sur le crâne du traître et l’enfonça. Flaum

étendit les bras et tomba à la mer, bœuf assommé.

--Te v’là servi, mon vieux, j’arrive à temps, railla la voix rauque du

Rempart, qui piqua une tête et nous rejoignit à la nage, le plan entre

les dents. Il le remit au capitaine, qui lui serra la main sans parler.

--V’là une bonne journée, nous confia le Rempart, qui semblait un peu

éméché. Ç’lui qui m’sortira y l’est pas encore né. Y m’ont fichu un

gueuleton à tout casser. J’ai touché quéque chose comme vingt mille

balles en pus d’une ceinture tout ce qu’y a d’chouette et d’l’honneur.

On en ferait son ordinaire de c’truc-là.

Bientôt, nous fûmes au navire. Pingouin, dans sa cabine, constata que le

coffre-fort avait été ouvert. Cristallin ne s’était aperçu de rien,

ayant dormi tout le temps.

Pingouin plia le plan et le remit dans son étui de cuir.

--Je ne m’en sépare plus, dit-il, et je me demande comment l’autre a pu

ouvrir le coffre. Vraiment, le Rempart est arrivé à temps.

Nous nous préparâmes à partir sans plus attendre, bien qu’il nous

manquât encore la moitié de notre combustible. Il faut ajouter que deux

des nègres fournis par Coco ont déserté.

Maintenant, il est dix heures du matin. Nous avons depuis longtemps

perdu du vue la terre. Nous ne devons plus toucher à aucun lieu connu.

Guidés par notre plan et Julius Pingouin, nous allons droit à la Toison

d’Or. Le capitaine pense que, dans un mois environ, nous atteindrons la

région où elle doit régner. Il faut pour cela que la rapidité de notre

voyage ne soit pas entravée et nous devons tenir compte des difficultés

inconnues de ces mers si extraordinaires, où nul navigateur n’a pu

jusqu’à ce jour s’avancer bien loin et dont on dit qu’elles ne mènent à

rien d’autre qu’elles-mêmes.

Nous sommes pleins de confiance et de force. Nous ne sommes plus--sans

compter les nègres--que cinq, il est vrai; mais ces cinq, sûrs les uns

des autres et sûrs d’eux-mêmes, fortifiés par les épreuves et la

grandeur des difficultés vaincues, en valent cent, soit dit sans nous

flatter. Flaum et Zoé, bien que leur disparition soit gênante au point

de vue service, nous auraient, sans doute, par la suite, encombrés

fortement.

Le vieux Cristallin, l’infatigable chauffeur mécanicien, est

particulièrement satisfait de l’exécution du cuisinier; ce dernier,

paraît-il, au temps où Cristallin était amoureux de Zoé, lui aurait fait

signer un désistement de sa part de prise dans la Toison d’Or, en

paiement d’une rivière en faux diamants avec laquelle Cristallin

espérait capter l’amour de la lingère. Je n’ai pas compris grand’chose à

l’histoire un peu embrouillée que le chauffeur m’a racontée là-dessus;

mais ce qui est tout à fait drôle c’est que Flaum n’ayant pas la parure

sur lui ne devait la livrer qu’après le voyage.

* * * * *

_17 décembre._--Cette nuit, par un temps clair, nous avons aperçu un

moment, au loin dans l’Est, le feu à éclipse d’un phare puissant qui est

certainement celui du cap Sud. C’est, sans doute, la dernière

manifestation d’existence humaine, qu’il nous est donné de saluer pour

bien longtemps, peut-être à jamais.

* * * * *

_18 décembre._--Rien. Non plus que les 19 et 20 du même mois.

* * * * *

_21 décembre._--Nous sommes singulièrement incommodés par une nuée

d’insectes qui, depuis ce matin, couvre le pont du navire. Ce sont des

sortes de poux volants, qu’une violente bourrasque a jetés sur nous,

comme un nuage épais, en même temps qu’une odeur pestilentielle nous

envahissait. Le docteur paraît fort inquiet de ce phénomène. L’infection

s’est dissipée notablement au bout d’une heure; mais les poux volants

ont persisté en grand nombre, malgré tous nos efforts, et leur commerce

n’est pas agréable.

* * * * *

_22 décembre._--Hier, vers le soir, nous avons tous été saisis d’un

accès d’une fièvre bizarre engendrée, dit le docteur, par les poux

volants qui, maintenant, sont à peu près tous morts. Chez quelques-uns

d’entre nous, l’atteinte du mal a été légère; mais Cristallin et trois

des nègres ont beaucoup souffert pendant près de deux heures avec

vomissements, délire et perte de connaissance. Le docteur s’est montré

d’un grand dévouement jusqu’à ce qu’il soit atteint lui-même, et cela

avec tant de violence que nous craignîmes pour sa vie.

* * * * *

_Même jour, 11 heures._--L’accès nous a repris ce matin avec une

terrible énergie pour quelques-uns d’entre nous. Ont été pris très

gravement: Cristallin et deux des nègres. Le docteur et le troisième

nègre vont bien mieux au contraire et peuvent marcher. Pingouin, le

Rempart, moi et le quatrième nègre, après avoir encore légèrement

souffert, sommes maintenant dans un état supportable, sinon tout à fait

normal.

* * * * *

_Même jour, 4 heures._--L’un des nègres vient de mourir. On l’a jeté

immédiatement à la mer. Un de ses camarades ne vaut guère mieux et

Cristallin est à peu près sans connaissance. Le docteur, faible encore

et grelottant, se montre très inquiet de cette maladie étrange. Toutes

les expéditions qui, avant nous, se sont aventurées jusqu’ici, ont été

frappées par cette terrible épidémie engendrée par les mêmes causes, et

se sont trouvées décimées. Quelques-unes ont été totalement détruites.

Les requins, qui ont dévoré le premier nègre, suivent l’_Argonaute_,

dans l’espoir de nouvelles pâtures.

Voilà que le ciel se montre singulièrement cuivré. Vers l’horizon, dans

l’atmosphère calme, des brumes montent en tourbillons spiralés et tout

fait prévoir un coup de vent. Nous ne sommes que quatre pour lutter

contre la tempête qui menace.

* * * * *

_23 décembre._--Le coup de vent n’a pas eu la gravité que nous

craignions. La nuit, cependant, a manqué de sécurité; mais enfin, nous

avons pu nous maintenir sans avaries graves et le danger est passé. Vers

deux heures, est mort subitement celui des nègres qui semblait rétabli.

Son camarade au contraire est tout à fait hors de danger ainsi que

Cristallin qui a pu se lever et marcher. Le docteur est bien, quoique

souffrant encore de douleurs aiguës.

* * * * *

_24 décembre._--La température est douce. Une brise légère nous pousse

dans notre direction. Nous avons déployé les voiles et elles aident

puissamment à la marche du navire. Nous filons au moins quinze nœuds, ce

qui est considérable. Les malades sont tout à fait rétablis et l’état

moral est satisfaisant.

* * * * *

_25 décembre._--Nous nous enfonçons toujours davantage dans cette mer

inexplorée sans rencontrer les habituels obstacles que nos devanciers

prétendent avoir trouvés. Le temps est beau mais se rafraîchit vers le

soir. C’est Noël aujourd’hui et je me rappelle les Noëls de ma petite

enfance et cela m’émeut, car voilà bien des années que je n’avais pensé

à des choses de ce genre.

* * * * *

_26 décembre._--Mer calme et glauque. Beaucoup d’oiseaux, ce qui semble

indiquer la proximité d’une terre. Nulle côte à l’horizon.

* * * * *

_27 décembre._--Nous avons passé, cette nuit, en vue d’un grand volcan

couronné d’un panache rougeâtre. Ce doit être le _Terror_, dont

l’existence, signalée par quelques navigateurs, a été fortement

contestée. Nulle expédition n’a pu s’avancer plus avant, ou du moins n’a

pu revenir pour le dire. L’endroit, du reste, est effroyablement

dangereux par ses récifs, entre lesquels l’_Argonaute_ évolue avec

difficulté. Les passages sont si étroits, la mer si violente, que c’est

un miracle de tous les instants que nous ne soyons pas brisés et

engloutis.

Julius Pingouin est à la barre et, autour de nous, hurlent des vagues

puissamment hautes et écumeuses.

* * * * *

_28 décembre._--Nous sommes sortis des récifs et nous avançons dans une

mer tranquille et sombre, sous un ciel pluvieux. Le docteur a été saisi,

ce matin, par un léger retour de fièvre, mais cela n’a eu ni durée, ni

gravité.

* * * * *

_29 décembre._--Temps sombre. Rien de spécial.

* * * * *

_30 décembre, 11 heures 1/2 du soir._--Quelque chose vient d’arriver,

dont il faut que je parle. Vers neuf heures, nous étions réunis dans la

cabine depuis quelques instants, Pingouin, le docteur et moi, laissant

l’un des nègres surveiller la barre. Le Rempart dormait dans son hamac.

Cristallin et le second nègre étaient à la machine.

Nous parlions, je ne sais plus de quoi, lorsque, tout à coup s’ouvrit la

porte de notre cabine et, fit irruption, le nègre que nous avions laissé

en haut. Son visage était couleur de cendre. Il bégayait dans sa langue

incompréhensible et nous faisait signe de monter sur le pont. Nous le

suivîmes. Alors, dans une nuit tranquille et livide, le nègre nous

indiqua l’avant du bateau, et là, à son ancienne place, fumant sa pipe

et tel qu’il était de son vivant, se tenait assis l’Homme en Jaune.

Une seconde, nous demeurâmes immobiles; puis, Pingouin se précipita vers

l’apparence de cet homme, qui s’était noyé une nuit de tempête. Quand le

capitaine fut à deux pas, elle s’envola de l’autre côté. Pingouin s’y

jeta. Elle revint à sa première place. Honteux de mon hésitation, je

courus sur elle, mais quand j’en fus à proximité, elle n’était plus là.

Alors, j’eus une douloureuse nausée, car je sentais l’odeur de son tabac

et nul d’entre nous n’avait fumé depuis des jours.

Pingouin me prit par le bras et nous nous retirâmes à l’écart avec le

docteur, qui était demeuré en place, tout blême et les cheveux hérissés.

A l’avant, il y avait de nouveau l’Homme en Jaune, impassible et fumant

sa pipe.

--C’est signe de mort, dis-je à demi-voix, à Julius Pingouin.

--Je le sais, me répondit-il. Il garda, un moment, le silence. Je crois

que c’est pour moi qu’il vient; mais il ne m’aura pas comme ça. S’il

réussit, pourtant, écoute-moi, le Homard, tu continueras de toutes tes

forces vers la Toison d’Or. Quand elle sera trouvée, et que tu

reviendras avec le triomphe, alors je veux que tu aies, chez toi, un de

ces oiseaux qui portent mon nom. Tu lui donneras la meilleure place et

la première, tu lui mettras, au cou, un collier en or à grelot et tu le

laisseras se promener comme il voudra. Et tous les ans, le jour

anniversaire de notre départ, tu donneras, pour lui, une grande fête, où

il sera couronné.

Voilà ce que tu feras en mémoire de Julius Pingouin, que tu auras

connu...

Tout à coup, le docteur éclata en un grand rire, en nous montrant

l’avant, d’où l’Homme en Jaune avait disparu. A ce rire succéda une voix

que nous reconnûmes avec peine pour la voix du savant docteur Saturnin

Glair.

--Çà, c’est un peu trop fort, disait-il. Où est l’explication? Qu’on me

la donne, si quelqu’un l’a! Je veux comprendre! Que nous l’ayons vu,

c’est signe que nous avons de bons yeux, très bien. Mais qu’il s’en

aille ainsi, sans prendre congé, voilà qui passe mon intelligence! J’ai

vu bien des choses étonnantes, et je les ai toujours comprises

logiquement... Mais celle-là?... ah! non, non! elle est un peu trop

forte!... Un peu plus forte encore que notre expédition... Vieil

imbécile, va, à ton âge!... pourquoi n’es-tu pas resté tranquille, au

coin de ton feu. Rien ne vaut un bon dîner, un bon lit et une jolie

femme... La science, c’est de la blague! les découvertes, c’est de la

blague! la Toison d’Or, c’est de la blague!...

--Il est fou, me dit Pingouin dans l’oreille d’une voix si basse que je

l’entendis à peine.

--Pas fou du tout! hurla le docteur. Guéri bien plutôt, de la maladie

que nous avons tous, et qui en a fait crever tant, des camarades...

Ha!... Ha!... Ha!... L’Homme en Jaune, et Joseph, et Bouture assassiné,

et le pasteur, et les douaniers, et tous les autres, tous pour toi...

Ils y sont tous, je te dis, dans le sillage, dans les nuages, dans le

vent. Écoute-les t’appeler, capitaine Pingouin. Donne-leur ton âme en

fer, va! ça vaudra mieux!... Non, j’irai à ta place. Je suis un héros,

moi aussi!...

Il extravaguait furieusement. Nous le fîmes descendre et enfin il

dormit. Maintenant, j’écris ceci et bientôt je vais aller remplacer

Pingouin à la barre et revoir l’Homme en Jaune qui est revenu.

* * * * *

_31 décembre._--Pendant des heures, je suis demeuré à la barre, avec

cette figure étonnante, qui restait tranquille à l’avant.

Ce matin, le docteur semblait plus calme; mais aussitôt qu’il parla,

nous vîmes que sa raison était partie pour toujours.

Notre voyage continue sans périls matériels. Le temps est doux; mais le

ciel est exceptionnellement nuageux.

* * * * *

_Même jour, le soir._--Vers la nuit, l’Homme en Jaune revint. Nous

l’attendions, si je puis dire.

--Il faut le laisser tranquille, avait dit Pingouin, et aller de son

côté le moins possible.

Le docteur, malgré tous nos efforts, alla s’asseoir à côté de la figure

à l’avant et il lui parlait familièrement. L’autre ne bougeait pas et

fumait.

L’odeur de son tabac nous était apportée par le vent léger.

--Rends-la-moi, disait le docteur, avec insistance, en parlant de

quelque chose d’inconnu... Qu’est-ce que tu veux en faire? Voyons? Tu ne

peux pas t’en servir là-bas, rends-la-moi. Sois bon garçon,

rends-la-moi. Tu sais bien qu’ils ont besoin de moi, ici, et que, sans

elle, rien ne va... Je te la remettrai après, je te le promets... Quand

ils auront été au bout et qu’ils pourront se passer de moi. Quand on est

au bout, on s’arrête et on revient; tu me retrouveras à ce moment-là...

C’est quelques jours de crédit, tu peux me rendre ce petit service... Ne

sois pas si exigeant... Pense donc combien c’est pénible de ne plus

l’avoir avec moi, je m’y étais habitué, il y a si longtemps que je

l’avais à mon service... Tu sais bien...

Il baissa la voix et nous n’entendîmes plus. Ainsi, il parlait à cette

apparence, qui n’avait rien de terrestre, je pense, et qui ne voulait

pas se laisser convaincre.

Au bout d’un long temps, le docteur revint vers nous, laissant l’autre.

--J’ai fait tout ce que j’ai pu pour la ravoir, dit-il, sans expliquer

de quoi il parlait, mais il ne veut rien entendre. Il a une tête en

bois, ce n’est pas de ma faute.--Il baissa la voix.--Demain je me

préparerai d’avance... et j’aurai ce qu’il faut pour lui donner à

réfléchir...

* * * * *

_1er janvier._--Rien de particulier. Le bateau va bien.

Le docteur a passé une partie de la journée enfermé dans sa cabine. Il

semble beaucoup plus maître de lui. Il nous a dit, d’un ton très

raisonnable, qu’il se sentait un peu malade et énervé, mais que c’était

un reste de fièvre et qu’il préparait une potion à prendre le soir afin

de se soulager.

Pingouin espère que l’accès est en grande partie dissipé et ne se

renouvellera pas.

* * * * *

_Même jour, 9 heures._--Comme la nuit s’établissait, fumeuse et livide,

comme toutes les nuits dans ces contrées, l’Homme en Jaune vint occuper

sa place habituelle. Sa venue nous était déjà familière. Il est

tellement et en tous points identique à ce qu’il était avant sa

disparition, que je pense parfois...

. . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . . .

Comme j’écrivais les précédentes lignes, le docteur parut sur le pont et

s’avança vers la figure assise à l’avant.

--Eh bien, lui dit-il, as-tu réfléchi? Es-tu plus raisonnable qu’hier...

Voyons... hein?... Allons, donne-la-moi, va, sois gentil, tu n’y perdras

rien... Je te la demande pour une heure--une heure seulement, là, que je

puisse arranger mes affaires... Une heure, tu ne peux pas me refuser

cela... Tu ne sais pas comme tu me fais souffrir... Tu ne penses pas à

tout, prends garde... Tu vois cette fiole?... C’est moi qui l’ai

préparée et c’est diablement mauvais, je t’en préviens... Eh bien, je

vais compter jusqu’à dix, et, si tu ne me l’as pas rendue,--tu me

comprends, n’est-ce pas?

Je commence... Un, deux, trois, quatre, cinq, six, sept, huit, neuf...

dix... Ça y est... Veux-tu? Non!... Eh bien, attrape et va au diable!

Et le docteur Saturnin Glair vida sa fiole et tomba mort. Nous courûmes.

Mais, pour lui, il n’y avait plus rien à faire d’autre qu’à jeter son

corps à la mer, ce qui eut lieu.

Alors, l’Homme en Jaune s’en alla et ne revint plus.

* * * * *

_2 janvier._--Je viens de m’apercevoir que, depuis hier, nous sommes

dans une année nouvelle. Je n’y avais pas fait attention et, après tout,

cela n’a aucune importance. Le monde des hommes n’existe plus pour nous;

ma foi on s’en passe facilement...

Nous voici réduits à quatre par la fin du docteur.

Nos deux nègres commencent, il est vrai, à nous rendre beaucoup de

services. Ils sont intelligents et, maintenant, peuvent à peu près nous

comprendre et même bégayer quelques mots. Pour plus de commodité, le

chauffeur-mécanicien Cristallin, avec qui ils servent à tour de rôle,

leur a donné des noms: Bergami, pour l’un, et Frise-Poulet, pour

l’autre. Impossible de savoir pourquoi il a choisi ceux-là, par exemple.

* * * * *

_3 janvier._--Depuis hier, nous sommes engagés dans un détroit bizarre,

entièrement resserré entre deux hautes murailles de pierre rouge, et si

tortueux, que l’on ne peut voir à plus de cent mètres en avant et en

arrière. Les roches sont effroyables, nues et sinistres. Entre elles, le

flot tourbillonne.

En haut des murailles, repose un nuage épais qui nous cache le ciel et à

travers lequel il nous semble parfois entrevoir de petites figures

vivantes se pencher pour nous observer; mais ce n’est peut-être qu’une

illusion.

Il fait un froid assez vif, dans ces bas-fonds, où le soleil ne descend

jamais et un cruel malaise nous fait désirer de revoir bientôt la mer

libre.

* * * * *

_4 janvier, 5 heures du matin._--La nuit a été, est encore si

intensément sombre, que nous n’avancions qu’avec la plus grande prudence

dans ce passage inconnu, entre ces remparts funestes qui nous ont

accompagnés jusqu’à quatre heures du matin. Nous reconnûmes alors que,

de nouveau, nous étions en pleine mer.

L’obscurité est toujours aussi complète, mais le danger est à peu près

dissipé.

--Nous avons marché de nuit, malgré le péril, me dit Pingouin, parce

que, à l’orifice de ce détroit, existe un terrible tourbillon, plus

puissant, dix fois, que le maelström norwégien et que l’on ne peut

franchir, vu les mouvements de la marée, qu’à l’heure précise où nous

avons passé.

--Comment savez-vous cela, capitaine? lui demandai-je, étonné.

--Je le sais, dit-il, et il descendit.

Cela se trouve probablement sur le plan. Sans ce document miraculeux et

sans la puissance et la direction de Pingouin, nulle expédition du monde

ne pourrait songer à faire ce que nous avons fait.

Et je suis fier, même si je dois mourir sans pouvoir arriver jusqu’à la

Toison d’Or, d’avoir accompli de si grandes choses.

* * * * *

_Même jour, 10 heures du matin._--Tout à coup, vers six heures, les

ténèbres s’évanouirent et firent place à la clarté totale du jour. Nous

étions, et nous sommes encore, dans un paysage marin vraiment singulier.

La mer est, uniformément, rose saumon et le ciel, partout, vert pomme.

Il n’y a ni soleil, ni nuage; mais de tous côtés, la même lumière verte

et crue.

--Tiens, all’est rigolo, c’te mer, déclara le Rempart.

--Elle est ridicule, dis-je, mécontent.

--Elle me fait peur, dit Cristallin, et il descendit vers sa machine.

Cependant, ces flots inattendus sont habités par une quantité d’êtres

tout à fait imbéciles. Des rats écailleux se jouent en sautillant et en

tourbillonnant dans notre sillage; des tortues énormes, avec des cous de

trois mètres et des yeux mobiles sur pédoncules, se promènent gravement

à la surface de l’eau, sans y enfoncer; de grandes algues ouvrent des

fleurs gélatineuses où butinent des coquillages volants. Des

chauves-souris aquatiques, des poissons ailés, en multitude, décrivent

des courbes autour du navire et s’établissent déjà dans nos mâts pour

s’y accoupler, y construire des nids, et nous assourdir de leurs ramages

discordants... Je passe tout le reste, plus stupide encore.

--C’est tout à fait drôle, dit Pingouin, il faut sonder, on ramènera

peut-être quelque chose d’intéressant.

Nous sondons. La profondeur est moyenne. La sonde rapporte des objets

non prévus.

1º Un coquillage d’un blanc laiteux, bivalve. Il s’ouvre, nous montrant

une figure aux yeux fermés qui reproduit des traits humains, toujours

mobiles et différents, où passe la ressemblance d’une foule de gens que

nous avons connus; puis, il saute tout à coup à la mer et nous laisse.

2º Un corset très élégant, en soie violette, avec des bouffettes, et

roulé dans un numéro du _Journal Officiel_.

--Tiens, il y a z’eu z’un adultère gouvernemental, par ici, émet le

Rempart, qui semble tout en joie.

3º Une masse rougeâtre, ayant des analogies avec une éponge; elle se

gonfle progressivement en produisant une douce musique, puis éclate en

infectant.

4º Un fer à cheval détérioré, qui mesure quatre-vingt-trois centimètres

d’une corne à l’autre.

--Ça, dit Cristallin, ça a été fabriqué pour une bête d’avant l’déluge.

Comme qui dirait un canasson d’l’âge de pierre...

--Un fer à cheval d’l’âge de pierre... Pocheté va, pourquoi pas d’l’âge

de boue... ça serait bien l’mot avec not’ sale gouvernement, dit le

Rempart.

5º Rien du tout. Un monstre vorace des bas-fonds s’est nourri sans doute

de notre sonde et file avec, car la ligne nous est arrachée des mains et

se brise. C’est dommage.

--C’est p’têt’ bien l’souteneur honoraire, dit le Rempart... Ben oui,

l’Homme-Poisson, ç’lui qui cherchait la Vérité,--faut-y en avoir une

couche!...

--Continuons tranquillement, notre route, dit Pingouin, nous sommes dans

le bon chemin.

Et puis, il ne faut pas s’émouvoir si on rencontre des choses

extraordinaires. Il n’y a que le manque d’habitude qui les fait trouver

comme ça...

Voyez l’Homme en Jaune. On s’y faisait très bien.

* * * * *

La mer est toujours rose saumon et le ciel toujours vert pomme. Et nous

sommes dans un carnaval insensé. Maintenant, les tortues qui se

promènent à la surface des flots sont debout sur leur arrière-train,

lisent un journal et s’appuient sur une canne; des phoques se montrent

avec une épaisse chevelure et un violon dont ils jouent; des espèces de

livres gélatineux volent comme des parachutes, des canards avec une tête

en fer-blanc à jour barbottent partout. On voit flotter de gentils

petits squares, pareils à ceux des grandes villes, bien ratissés et

déserts. Des navets gigantesques et jaunâtres émergent et pivotent avec

une rapidité vertigineuse, en répandant, soit des parfums délicieux,

soit des puanteurs pour lesquelles il n’y a pas d’expression. Des

enfants bleu clair se rangent en ligne de chaque côté du navire et

jouent au bilboquet avec leur tête qu’un cordon bleu attache à leur

taille et qu’ils rattrapent sur leur cou. Une troupe de babouins à

nageoires, décorés jusque dans le dos, vernissent au pinceau la surface

de la mer, avec une jolie laque rose et grimacent en se dépêchant.

Protégeant leur labeur, une pancarte au bout d’une perche, porte ces

mots: «_Société animale des Beaux-Arts._» Des pieuvres ouvrent de grands

yeux rêveurs et brandissent, au bout de leurs tentacules, de petits

drapeaux. J’y vois écrit: «_Journée de huit heures._» Des langoustes

énormes font une course à pied, d’autres les excitent avec des cris

affreux; la gagnante reçoit une médaille. Un serpent de mer joue de

l’orgue de barbarie avec sa queue. Des morues tiennent un meeting et

s’écrient «Vive le Roy!» Des raies indolentes déploient en éventail leur

queue d’écureuil; des congres multicolores sonnent du clairon; deux

hippocampes ont un duel à la lance; un cochon marin tire à l’arc; une

grenouille, habillée en facteur, distribue des lettres; un cachalot sort

de l’eau et s’envole. Par-dessus tout, bourdonnent les coquillages les

plus variés...

Tout cela est terriblement drôle et nous rend malades de rire, mais au

fond, je ne sais pas si cela nous amuse tant que cela.

--Nous sommes dans la bonne route, dit Pingouin, allons toujours.

Nous allons; mais les ténèbres tombent, comme un manteau, aussi vite

qu’était venu le jour.

Un astre bleu pâle, que nous prenons pour la lune, à l’horizon se

montre, noyé à demi dans la mer, où il redescend bientôt. L’obscurité

nous saisit et, en même temps, un vent furieux s’élève pour continuer

jusqu’au matin.

* * * * *

_5 et 6 janvier._--Vent violent et lutte contre les éléments. La mer est

normale mais très rude. Le soleil, qui s’est levé avec un éclat jaune et

maladif, projette peu de lumière et de chaleur. Nous avançons toujours;

mais notre provision de charbon commence à baisser.

* * * * *

_7 janvier._--Le vent un peu tombé nous laisse du repos. Autour de nous,

il n’y a que la mer. Rien à signaler. Les événements passés, même les

plus récents, flottent pour nous dans un éloignement prodigieux. Il nous

semble que dix années se sont écoulées depuis notre passage dans cette

mer rose, sous un ciel vert. Il nous semble que mille ans, goutte à

goutte, sont tombés sur nous depuis le soir de notre embarquement... Et

je me demande si, en vérité, nous avons vécu les aventures que j’ai

rapportées, et qui ne sont plus que des ombres dans ma mémoire...

* * * * *

_9 janvier._--Nous sommes dans des parages si lointains et si inconnus

que les sentiments humains y sont la proie de mouvements surnaturels.

Nous connaissons des impressions vagues et inexprimables, et, certes,

elles n’ont aucune parenté avec les sensations des habitants de la

terre... Pourtant, nous avançons toujours, sans faiblesse...

* * * * *

_10 janvier._--Je désespère de rendre les sentiments qu’engendre ce ciel

fuligineux, cette brume traînant visqueusement comme un chiffon mouillé,

cette mer huileuse aux vagues molles... A quoi bon essayer d’exprimer,

puisque je n’ai pas de mots... Il y a des lueurs étranges qui semblent

trouer des vapeurs lourdes... Mes compagnons sont fatigués... Je ne sais

pourquoi j’écris ceci. Nul ne pourra le lire... Les jours de ma vie

humaine sont rejetés dans une antiquité surnaturelle. Je pense que des

années ont passé dans ce voyage, que j’ai notées comme des jours... Nous

sommes aux confins du monde et je me demande avec stupeur comment nous

avons fait pour y parvenir...

* * * * *

_12 janvier._--Le vent est nul. Nous avançons. De mauvaises pensées nous

assaillent à regarder cette mer uniforme qui ne finit jamais et ce ciel

désert sous son rideau troué... Et des bruits étonnants flottent et

répercutent dans nos oreilles des voix que nous savons...

* * * * *

Maintenant, il y a dans ce brouillard si puissant qui nous enserre, des

faces pour nous contempler et s’évanouir... Une fut spécialement

odieuse, qui se traîna des heures à notre suite. Apparence aux cheveux

blancs...

* * * * *

Il y a une morne indifférence autour de nous. Le jour et la nuit ont

fini d’être... Une ombre progressive descend d’heure en heure... A

présent, je ne trouve plus ce qui nous a menés ici.

Je connais que nous ne sortirons plus de ces vapeurs accablantes et que,

dans cet océan illimité, qui ne conduit à rien d’autre qu’à lui-même, il

n’y a rien. Et cela m’est égal. Je sens que mon âme a changé et, aussi,

sans doute, celle de mes compagnons.

* * * * *

_15 janvier._--Un péril nouveau nous a contraints à l’énergie et à

l’effort pour sauver notre vie... Dans l’obscurité indécise, au loin,

vers l’horizon, il y avait deux lueurs blanches et jumelles, d’une

intensité variable mais toujours croissante. On reconnut que c’était

deux volcans séparés par un chenal peu large.

Pingouin bondit sur le pont.

--Debout, cria-t-il. Préparez-vous. Il faut passer entre les volcans.

C’est la seule route!

En un instant, nous fûmes au travail, installant la pompe à bras pour

inonder le pont. Nous approchions. Les volcans étaient en une éruption

furieuse et toutes les lueurs dont ils ruisselaient, les torrents de

leurs laves et les prodigieuses colonnes embrasées qu’ils lançaient au

ciel rayonnaient du même éclat uniforme, blanc comme la neige.

--En avant, cria Pingouin, du courage!

--On va se réchauffer, ricana le Rempart.

Le navire avançait à toute vitesse. Le capitaine tenait la barre.

Cristallin était à sa machine. Les deux nègres manœuvraient la pompe

dont je dirigeais les jets et le Rempart nous inondait tous avec un

seau.

Alors, dans le tumulte et le vacarme, dans le tourbillon vaporeux de la

mer convulsée, sous la pluie de feu et de mort, il fallut se jeter et

l’embrasement terrible nous saisit. La chaleur devint effroyable, les

mâts étaient en flammes, notre peau cuisait, nous ne respirions qu’une

brûlure mortelle. Un des nègres fut tué par un bloc enflammé...

--Plus vite! commanda Pingouin par-dessus le fracas, plus vite! nous

sommes presque au milieu!

Mais Cristallin se montra sur le pont:

--Il n’y a plus de charbon, dit-il.

--Tonnerre de Dieu! hurla Pingouin, à la hache! Qu’on brûle le navire,

qu’on brûle les mâts, qu’on brûle les vivres, le pétrole, le goudron! Il

faut passer ou mourir!

Déjà, nous dépecions à grands coups de hache les bois de l’_Argonaute_;

on abattait ce qui restait des mâts. Dans le foyer grésillaient les

jambons, les huiles. La machine ronflait furieusement. On marchait. Le

bois s’ajouta. L’_Argonaute_, en flammes, était rasé comme un ponton

mais filait avec une prodigieuse vélocité et nous étions passés. Non

sans peine, on éteignit l’incendie du bord et déjà la lumière blanche

des volcans devenait lointaine. Cependant, notre vitesse se

ralentissait. Alors, reparut le vieux Cristallin.

--Il n’y a plus de charbon, dit-il, il n’y a plus de bois, bientôt il

n’y aura plus de navire. Faut s’arrêter... Moi, j’en ai assez...

--Du courage, dit Pingouin, tout va bien, nous sommes dans la route...

--C’est trop tard, il n’y a plus rien, répondit le vieux chauffeur...

Faut s’arrêter... Moi j’en ai assez...

Et il s’assit sur le pont, mettant sa tête dans ses mains.

Je lui pris le bras, mais son corps se renversa lourdement de côté et

m’échappa. Nous reconnûmes que son âme l’avait quitté.

Nous ne pouvions rester sur l’_Argonaute_. On mit à l’eau la grande

chaloupe qui n’avait pas trop souffert et qui fut chargée de tout ce

qu’on pouvait emporter d’utile. Je pris avec moi le présent Livre de

Bord. Nous mîmes le feu au vieux navire et nous le quittâmes. Julius

Pingouin fut le dernier et, comme il descendait dans la chaloupe, je vis

sur sa figure une sorte de désespoir.

L’_Argonaute_ brûlait, éclairant avec des lueurs rougeâtres notre chemin

dans les ténèbres.

Julius Pingouin nous dit:

--C’est maintenant qu’il faut avoir un cœur fort. De ceux qui sont

partis, nous restons trois seulement... Nous devons arriver au but. Si

nous mourons avant, très bien. Je ne regrette pas ce que j’ai fait. Je

crois que vous pensez de même... Quel que soit le résultat, nous avons

accompli ce que nul homme n’a accompli.

--Si on jetait une bouteille à la mer avec des notes? dis-je.

--Non, dit Pingouin. Si nous triomphons on saura tout... Sinon, c’est

inutile.

--Et on triomphera! hurla le Rempart. M’sieur Pingouin, je suis à vous

jusqu’à la mort... Et aïe donc! On va ramer, ça nous réchauffera!

Tous trois nous nous serrâmes la main d’un cœur assuré et aussi celle du

brave nègre Frise-Poulet qui ramait déjà de toutes ses forces.

Et maintenant, depuis des heures, nous sommes établis du mieux possible

dans cette chaloupe. L’obscurité autour de nous est profonde; un seul

fanal nous éclaire à peine car il nous faut ménager l’huile. Pingouin

consulte son plan et tient la barre. Nous nous relayons aux rames avec

une seule idée qui est comme une ivresse,--avancer.

* * * * *

_16 janvier._--Nous ramons toujours. La mer est de suie. Il fait très

froid. Aucun incident ne peut être signalé.

* * * * *

_19 janvier._--Oui, je pense que nous sommes le 19 janvier. Mais la

montre du capitaine s’est arrêtée tout à coup et je n’ai aucun moyen

pour apprécier le temps au milieu de cette nuit constante et effroyable

qui nous étreint toujours plus cruellement. Le froid est vif.

* * * * *

Des heures et des heures, des journées et des journées, certainement, se

sont écoulées depuis que nous voguons ainsi dans cette mer... Notre

boussole est devenue immobile... Nous ne savons rien. Nous errons à

l’aventure parmi des ténèbres toujours plus profondes... L’eau elle-même

possède la couleur de l’encre...

Nous ramons désespérément pour aller en avant, sans savoir où, sans oser

nous arrêter, sans penser et sans espérer... Julius Pingouin, à la

faible lueur du fanal, regarde son plan qui ne peut plus rien nous

apprendre...

* * * * *

Des temps encore... D’un accord muet, nous avons cessé l’inutile labeur

des rames... Parfois, l’un de nous les ressaisit dans un accès de

furieuse épouvante; mais il cesse bientôt et retombe dans le silence et

dans l’immobilité.

* * * * *

Une fatigue découragée nous accable. Le froid est le plus impitoyable

que j’aie jamais souffert... Nous sentons qu’autour de nous la vie n’est

plus. Les ténèbres sont un vêtement de poix qui nous étouffe... La tache

blême que fait notre falot nous empêche seule de mourir sans doute; mais

bientôt, nous ne pourrons plus l’alimenter...

* * * * *

Nous sommes engourdis dans un calme de mort. Nous avons mis dans la

lampe les dernières gouttes d’huile et, avant peu, elles seront

consumées... Julius Pingouin ne parle plus pour nous encourager... Voici

que commence à tomber sur nous une neige affreuse qui est noire comme

les ténèbres...

Elle tombe sans arrêt, nous ensevelissant avec une lenteur suffocante et

glacée... Le silence éternel nous écrase...

Je pense que l’heure finale vient, car la lueur du falot maintenant

s’affaiblit peu à peu... Et ces lignes sont les dernières sans doute

qu’il me sera permis d’écrire...

* * * * *

Le flambeau s’éteignit. Avec lui trépassa le nègre Frise-Poulet... Alors

ce fut pour nous l’attente enivrante de la mort... Mais un bruit naquit

au loin qui grandit prodigieusement vite. Déjà sur nous était une

montagne noire et liquide qui rugissait avec la voix du tonnerre et qui

nous emporta, brisés et inconscients, dans sa course vertigineuse...

Après, ce fut un choc et l’immobilité--et, autour de nous, un jour

cuivré tombait des nuages dans une vallée où nous étions par terre.

Pingouin m’appelait. Le sol de la vallée était rouge et poli comme du

corail, semblables étaient les collines, et semblable le tronc des

arbres dont les feuilles étaient en cristal et les larges fleurs en

velours noir.

--Par là, dit le capitaine, en indiquant la plus haute des collines

qu’un nuage rougeâtre couronnait.

Nous montâmes pendant des heures, avec une fatigue effroyable. Nous

tombions, nos pieds saignaient et les feuilles aiguës se brisaient dans

notre chair. Nous regardions Pingouin. Tout déchiré et sanglant comme

nous, il paraissait transfiguré.

--Encore un effort, cria-t-il. Il nous saisit par le bras. Sa force vint

en nous. Le sommet fut atteint et la masse nuageuse franchie.

* * * * *

La falaise était d’une éclatante blancheur. Circulairement, elle allait

à droite et à gauche, et nous étions en haut. Il y avait un ciel pâle et

lumineux comme le diamant et, là-bas, un astre inconnu d’où ruisselaient

des splendeurs. Et une mer immobile baignait le pied de la falaise avec

ses flots surnaturels qui étaient en or pur.

Julius Pingouin avait le visage d’un dieu.

--En avant! cria-t-il. En avant! Dans le soleil!

Il se jeta du haut en bas et s’engloutit.

Alors, dans le mouvement, le son et la lumière, toutes choses tournèrent

et cessèrent d’être pour nos sens... Et je ne sais plus...

* * * * *

Maintenant, le Rempart est dieu, à cause de sa force, parmi ces

peuplades sauvages qui, dans la suite, nous recueillirent sur la grève

sablonneuse de leurs îles désolées. Moi, je suis revenu, et il m’a fallu

très longtemps, car ce lieu, où nous nous réveillâmes à la vie de la

terre, est tout au bout du monde.

_24 décembre 1901._

L'homme sauvage et Julius Pingouin · 第 24 / 30 题