Le dimanche de Quasimodo de l’an 19..., à huit heures dix minutes, M.
Méandre, père de famille et chef de bureau, était en train, avec sa
femme et ses quatre enfants, de prendre le repas du soir dans la
confortable salle à manger de l’appartement par lui occupé au quatrième
étage de la maison portant le numéro 3 du quai Bois-l’Encre, dans le
quartier du Raisin-Sec.
La servante Anna, jeune provinciale de dix-neuf ans, assurait le service
et venait de poser au milieu de la table un plat fumant de perdrix aux
choux.
C’est alors que se produisit le phénomène premier et générateur de la
plus extraordinaire suite d’événements qui se soit jamais déroulée au
sein d’une nation civilisée et qui ait jamais passionné jusqu’au délire
les esprits de tous les pays;--enrayant la marche des affaires,
engendrant les plus profondes perturbations religieuses, politiques et
financières, faisant monter dans des proportions vertigineuses le tirage
de tous les journaux--jusqu’au dénouement tant souhaité qui fut un
soulagement pour toutes les nations.
Le phénomène fut tel: Subitement, sans que le moindre signe préalable
vînt annoncer la chose, le crochet peint en blanc qui soutenait la
suspension éclairant la table, s’arracha de la situation qu’il occupait
dans le plafond depuis toujours. La suspension, privée de support, tomba
perpendiculairement.
Son poids formidable, la brisant elle-même en mille morceaux, anéantit
les perdrix aux choux,--émiettant le plat, rompant à demi la table,
détruisant la verrerie et lançant dans les airs une nuée de débris
solides ou liquides, enflammés ou graisseux, lesquels s’abattirent sur
la famille Méandre tout entière. Un litre environ d’une substance verte
et sirupeuse, pareille à une puante vase, s’écoula ensuite par le trou
formé dans le plafond.
* * * * *
Sur la table cependant, le pétrole enflammé propageait un incendie que
M. Méandre réussit à étouffer sous les plis de sa redingote qu’il enleva
pour l’employer à cet usage, non sans que le vêtement n’en souffrît un
notable dommage. Il y avait naturellement, au sein de cette famille
paisible, une scène de tumultueuse consternation. Mme Méandre tomba dans
une attaque de nerfs, et son plus jeune enfant la tête dans la cheminée,
ce qui le rendit infirme pour toute sa vie. La servante Anna s’enfuit
dans le but de chercher un gardien de la paix, et les demoiselles
Méandre, sous la direction de leur sœur aînée, récemment sortie de
pension, poussèrent une suite perçante de longs cris.
* * * * *
Après l’extinction du feu, M. Méandre, en proie à une colère furieuse et
explicable, s’écria:
--C’est encore ce cochon d’en haut! Ça devait finir comme ça! Comment
ose-t-il, avec un homme de mon caractère?
Ces paroles avaient trait à certains petits faits qui s’étaient déjà
produits, et notamment à un avis insolite, émanant, selon toutes
probabilités, du susdit «cochon d’en haut» (le locataire du dessus) et
dont nous reparlerons en temps et lieu. M. Méandre, ensuite, se
précipita en bras de chemise dans l’escalier et ramena de force la
concierge Armandine Cane, afin qu’elle constatât le fait. Cette
fonctionnaire ne se prêta à la chose que d’assez mauvaise grâce, et ne
montra pas toute l’indignation que l’on était en droit d’attendre. (Il
fut prouvé par la suite qu’elle était encline à de la partialité en
faveur du locataire du cinquième étage qui constituait pour elle une
source de revenus mensuels). Elle osa même avancer que ça pouvait bien
être un accident comme on en voit, mais M. Méandre renversa cette
théorie en signalant l’avis dont nous parlions plus haut et qui
consistait en une planchette d’un bois dur où une pointe rougie au feu
avait tracé:
«Défense de jouer la _Prière d’une Vierge_ au piano. Sans cela
punition.»
Cette planchette, sans que l’on sût par quel moyen elle s’était
introduite, avait été trouvée l’avant-veille reposant sur le piano même
de Mlle Adélaïde Méandre, laquelle, sortie depuis peu de pension, ainsi
que cela a déjà été dit, et soucieuse de perfectionner son éducation
musicale, consacrait tous ses loisirs (une moyenne de onze heures par
jour) à l’étude du célèbre morceau réprouvé par l’auteur de la
planchette. Naturellement, on n’avait pas tenu compte de cette insolente
injonction et Mlle Adélaïde Méandre avait persisté à pratiquer son art,
tandis que son père vouait une forte rancune, selon son caractère, au
voisin d’en haut à qui il imputait (vu certaines particularités que l’on
connaîtra plus tard), l’outrageante communication. La chute de la
suspension, que la famille se plut à envisager comme la punition
annoncée, corrobora pleinement cette opinion. «Et ainsi les deux
événements, agissant l’un sur l’autre, prouvaient leur source commune.»
C’est dans ces termes que M. Méandre parla à sa concierge Armandine
Cane. Cette personne secoua la tête et, sans répondre, redescendit dans
sa loge. Et ce fut tout pour ce soir-là.
Le lendemain, M. Méandre, encore dans toute sa rage, alla trouver le
commissaire de police du quartier du Raisin-Sec, M. Églantine,--le même
qui plus tard joua un rôle actif dans la seconde partie du drame. Le
magistrat écouta avec beaucoup d’intérêt l’étrange récit qui lui fut
fait. Il promit d’envoyer un rapport au comité d’hygiène et conseilla à
M. Méandre d’agir par voie judiciaire. Le chef de bureau y était déjà
résolu et il prit congé de M. Églantine pour se rendre à son ministère,
où il se fit un plaisir de raconter à tout le monde l’intolérable
affront qu’avait reçu un homme de son caractère. Et tout le monde,
depuis le chef de service jusqu’aux garçons de bureau, se livra à des
commentaires ardents sur ce sujet nouveau. Ainsi fut rompu le morne
désœuvrement des heures de travail.
M. Méandre engagea son action judiciaire dont le premier acte fut un
constat opéré par Maître Cormoran, huissier, 1, rue du Clou-dans-le-Mur.
Il y eut des poursuites engagées et une demande faite de dommages et
intérêts; mais le locataire incriminé ne répondit pas aux citations, et
un autre fait eut lieu qui nécessita un nouveau constat et ajouta un
grief plus grave à celui qu’avait enregistré la plainte.
Le 17 mai au matin, la jeune servante Anna, pénétrant dans un cabinet
sombre qui servait de débarras, aperçut au plafond des filaments
embrouillés et entortillés qu’elle prit pour des toiles
d’araignées.--«Ah! bien, pensa-t-elle, il faut que je les enlève, madame
gronderait si elle les voyait.» Et elle sortit pour rentrer bientôt avec
l’instrument _ad hoc_ qu’on appelle tête de loup. Ses efforts de
nettoyage furent vains, les filaments inconnus étant d’une nature
tenace, résistante et flexible qui défiait toutes les attaques. Ils
sortaient du plafond même et avaient désagrégé le plâtre, dont tombèrent
en abondance des parcelles sur la jeune servante. Étonnée et vaguement
inquiète, celle-ci s’en fut chercher sa maîtresse et revint, accompagnée
de cette dame et de Mlle Adélaïde Méandre qui abandonna, poussée par la
curiosité, la _Prière d’une Vierge_ qu’elle jouait à son piano.
A l’aide d’une chaise et d’une bougie, ces dames reconnurent que l’on
avait affaire aux racines ligneuses de quelque arbre inconnu,--et ainsi
fut détruite l’opinion de la jeune Anna qui croyait être en présence des
cheveux du diable.
L’étonnement des trois femmes, cependant, était sans bornes et la
servante partit en hâte prévenir M. Méandre à son ministère. Ce monsieur
revint chez lui à toute vitesse, en proie à une colère furieuse, et
accompagné de l’un de ses amis, M. Barnabé Cruchot, publiciste, reporter
au journal le _Plein Jour_ qui justement avait déjà publié une note au
sujet du premier incident. Les deux personnages passèrent rue du
Clou-dans-le-Mur, prendre Maître Cormoran, l’huissier déjà nommé, que
l’on mit au courant de la nouvelle insulte faite à un homme du caractère
de M. Méandre.
Les faits furent reconnus et le constat eut lieu, cependant que la jeune
Anna, livrée à elle-même, ne pouvait s’empêcher d’aller faire part de la
chose à ses amis et connaissances, déjà au courant des premiers
événements, et par le canal desquels l’histoire envahit entièrement le
quartier du Raisin-Sec et ceux avoisinants.
Tout le monde alors commença à s’enflammer de curiosité au sujet du
mystérieux locataire du cinquième étage, 3, quai Bois-l’Encre, sur qui
couraient déjà les histoires les plus fantastiques, eu égard au
singulier silence par lui opposé aux citations de Maître Cormoran--sans
compter différentes singularités préalablement remarquées et
passablement remarquables que l’on se confiait avec des réticences et
des mystères multiplicateurs. En même temps, au ministère que M. Méandre
avait naturellement renseigné avec exagération, des paris s’engagèrent
sur les causes de tels phénomènes... Et vaguement, on sentait que des
événements graves étaient potentiels.
Le lendemain cependant, un article assez long intitulé: «_Le soi-disant
mystère du quai Bois-l’Encre_» parut en deuxième page dans le
_Clairvoyant_ et calma légèrement les esprits. Dans cet article dont il
était l’auteur soigneusement anonyme, M. Barnabé Cruchot donnait de
longs détails sur le locataire inconnu dont l’attitude était si
énigmatique et constituait la cause évidente et responsable de cette
agitation. C’était, disait-il, un homme misanthrope, qui ne sortait
presque jamais, ne recevait ni hommes, ni femmes, ni enfants, ni
lettres, et avait défendu à sa concierge de donner aucun renseignement
et de jamais laisser monter qui que ce fût à son appartement, sauf les
fournisseurs habituels--soucieux qu’il était de ne pas être importuné
dans le cours de ses importants travaux, lesquels consistaient
principalement en recherches sur l’existence de Dieu. Il n’était pas
excessif de supposer que ce monsieur n’avait pas reçu à temps les
citations de Maître Cormoran. Sans doute il paraîtrait au tribunal. Il
s’appelait Dubois, des gens honorables l’avaient connu (l’auteur de
l’article semblait insinuer qu’il en était, lui, des gens honorables qui
avaient connu Dubois) et en somme rien ne prouvait sa responsabilité
dans ce qui s’était passé et dont on l’avait, peut-être bien légèrement,
accusé.
Par ces vagues et fallacieux renseignements, M. Barnabé Cruchot, qui
avait reconnu au premier coup d’œil qu’un énorme intérêt était latent
dans le mystère pathétique de cette affaire, et qui avait pesé, dans la
sûre balance de son net jugement professionnel, quels prodigieux
avantages il en pouvait tirer en la travaillant convenablement et en se
la réservant dans la mesure du possible--M. Barnabé Cruchot donc, par
ces vagues et fallacieux renseignements, endormit la curiosité du public
et trompa la vigilance de ses confrères--limiers, toujours en quête de
quelque événement sensationnel. Il chambra totalement, vers le même
temps, la concierge Armandine Cane avec qui d’aucuns l’accusèrent
d’avoir dormi,--s’enfonça davantage dans la confiance de M. Méandre et
s’introduisit dans l’intimité de l’huissier Cormoran et du commissaire
de police Églantine en se livrant avec eux à de furieux combats à la
manille aux enchères. Ainsi cet homme astucieux, donnant carrière à son
génie, préparait ses voies pour le jour peu éloigné où il emboucherait
la trompette professionnelle pour y sonner de toutes ses forces une
fanfare si puissante qu’elle résonnerait dans le monde entier, y
trouvant partout des échos fidèles, enflammant immédiatement chacun des
lecteurs d’une curiosité frénétique pour savoir la suite, et faisant de
Barnabé Cruchot le roi incontesté des reporters et, du _Plein jour_, le
miroir éclatant qui, pendant toute la durée de cette affaire
extraordinaire, jouit d’une vente dix fois plus considérable que
n’importe laquelle des feuilles concurrentes.
Le jour vint où, devant la justice de son pays, était appelé à
comparaître le soi-disant Dubois. Ce jour vint, mais Dubois ne vint pas.
Par défaut il fut condamné aux dix mille francs de dommages et intérêts
que réclamait M. Méandre et signification lui fut faite dans les temps
prescrits, afin qu’il n’en ignorât, par Maître Cormoran, parlant à une
femme à son service (qui était, dans l’espèce, la concierge Armandine
Cane). Dubois reçut-il le papier? et l’ayant reçu le lut-il? L’on ne
sait. Dans tous les cas, il agit comme s’il ne l’avait ni reçu ni lu, en
ce sens qu’il n’agit pas du tout. Or, dans le cabinet noir, les racines
croissaient toujours et parfois, spécialement quand avait sévi la
_Prière d’une Vierge_, par le trou de la suspension, de la vase verte et
puante tombait sur la table à manger de M. Méandre qui s’obstinait à ne
pas transporter ailleurs ses actes nutritifs, car il aurait trouvé cela
contraire à la dignité d’un homme de son caractère.
Il faut noter ici la très vive intelligence pratique dont fit preuve la
jeune servante Anna. Elle sut, dans le moment où la curiosité fut
particulièrement excitée par les causes de la plainte, amasser une somme
assez notable en permettant aux curieux, lorsque ses maîtres étaient
sortis, l’entrée de l’appartement et la contemplation du trou de la
suspension ainsi que l’examen des racines moyennant la somme de un franc
une fois versée. Pour un franc de plus on avait le droit de toucher, et
un Anglais paya dix francs une fourche tortillée qu’il fit ensuite
monter en épingle de cravate et revendit trois cent cinquante francs à
un prince étranger. Cette industrie fut interrompue par la requête
indiscrète d’un entrepreneur de spectacles qui, croyant M. Méandre de
moitié dans la combinaison, vu les constantes et, semblait-il,
complaisantes absences de Mme Méandre et de ses enfants, lui offrit de
prendre à son compte l’entreprise de visite, de faire de la publicité et
de partager les bénéfices qu’augmenteraient la fabrication et la mise en
vente sur une grande échelle de fragments de racines artificielles
montés en breloques. Il est inutile de dire que l’honorable chef de
bureau refusa avec indignation. «Si Mme Méandre sortait c’est qu’elle
avait à sortir. Il était inconcevable de faire de semblables
propositions à un homme de son caractère.» Et, pour prouver à quel point
il désavouait de telles pratiques, il flanqua la jeune Anna à la porte.
Des réflexions subséquentes permettent de penser que l’influence
salutaire de M. Barnabé Cruchot ne fut pas étrangère à cette résolution
car ce publiciste devait craindre à juste titre les fâcheux effets d’une
telle réclame sur les avantages personnels qu’il comptait tirer de cette
affaire.
Le temps vint où fut exécutoire le jugement condamnant Dubois à verser
la somme de dix mille francs ès mains du sieur Méandre. Le temps vint,
mais l’argent ne vint pas. Vers les mêmes jours, aboutit aussi le
rapport fait au comité d’hygiène publique par M. le commissaire de
police Églantine.
Le comité chargea deux de ses membres d’aller faire une enquête sur les
lieux, et ces messieurs, vaguement inquiets, commencèrent par une visite
à M. le commissaire de police Églantine. Cette démarche fut faite le 11
juin. Le magistrat déclara aux visiteurs que le surlendemain 13, il
devait, à la requête de Maître Cormoran, huissier, accompagner ce
dernier dans la saisie à opérer au domicile du sieur Dubois; le
commandement avant saisie étant resté sans effet. M. Églantine invita
les délégués du comité d’hygiène à se joindre à lui. Ces messieurs
acceptèrent. On pouvait penser alors que l’éclaircissement du mystère
approchait et Barnabé Cruchot conclut que l’instant était venu où il
fallait agir. Le lendemain donc, le dimanche 12 juin, parut dans le
_Plein Jour_ l’article-bombe fruit des pénibles labeurs du journaliste.
Cet article occupait la moitié de la première page du journal et la
seconde page tout entière. Des clichés reproduisaient l’aspect de la
maison du quai Bois-l’Encre et de la porte de l’appartement du cinquième
étage ainsi que la physionomie embrouillée des racines et celle,
martiale, de M. Méandre, chef de bureau. Une manchette haute et noire
faisait de loin entrer son titre émouvant dans les yeux et les cerveaux.
L’effet, on l’a dit plus haut, fut immense. La curiosité monta jusqu’au
délire. Il y eut des batailles autour des numéros et l’un des vendeurs,
camelot expert connu sous le sobriquet d’Œil-sans-Os, gagna en une seule
journée de quoi acquérir une maison de campagne. Tous les organes du
soir et de la nuit reproduisirent avec des notes additionnelles les
étonnantes révélations et les papiers de l’étranger, dans leurs langues
respectives, les répandirent dans le monde entier.
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Voici cet article:
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Dimanche 12 juin 19...
_Le Plein Jour._