Décembre 1882.
...Je passais sur les quais de Bordeaux. Quelqu'un de fort bien mis vint
à moi, le chapeau bas et la main tendue: Barrada!--Barrada transformé,
ayant coupé sa barbe noire, et quitté ses trente et un ans, sans doute
en même temps que ses cols bleus; les joues soigneusement rasées, la
moustache naissante, l'air d'un jeune amoureux de vingt ans.
Toujours aussi parfaitement beau et noble de lignes mais la figure
meilleure et plus douce, comme éclaircie par une joie profonde.
Il venait d'épouser enfin sa petite fiancée d'Espagne; l'or de sa
ceinture avait monté leur ménage, et il s'était fait _arrimeur_ de
navires, un métier très lucratif, paraît-il, où il utilisait à merveille
sa grande force et son instinct du _débrouillage_. Il fallut lui
promettre par serment qu'au retour du _Primauguet_, je passerais par
Bordeaux avec Yves pour venir le voir.
Il était heureux, celui-là!
Et la fin de ce rouleur de mer me donnait à réfléchir. Je me demandais
si mon pauvre Yves, qui, avec un coeur aussi bon, avait assurément
beaucoup moins forfait aux lois honnêtes, ne pouvait pas, lui aussi,
finir un jour par un peu de bonheur....