Je me souviens de ce jour passé en Bretagne. Nous trois, courant sous le
ciel gris, dans ces bois de Toulven, Marie, Anne et moi.
Ma tête encore toute pleine de soleil et de mer bleue, et cette Bretagne
revue tout à coup et si vite pour quelques heures, absolument comme dans
les rêves que nous en faisions à la mer.... Il me semblait comprendre
son charme pour la première fois.
Et Yves resté là-bas, lui, dans le Grand-Océan.
Le sentir si loin, et me retrouver seul dans ces sentiers de Toulven!
Nous courions comme des fous tous les trois dans les chemins verts,
sous le ciel gris, elles avec leurs grandes coiffes au vent. La nuit
allait bientôt venir, et c'était pour faire pendant cette dernière heure
de jour la moisson de fougères et de bruyères bretonnes que je devais,
le lendemain matin, emporter avec moi à Paris. Oh! ces départs, toujours
rapides, changeant tout, jetant leur tristesse sur les choses qu'on va
quitter, et nous lançant après dans l'inconnu!
Cette fois encore, c'était la grande mélancolie de l'arrière automne:
l'air resté tiède, la verdure admirable, presque l'intensité de vert des
tropiques, mais toujours ce ciel breton tout gris et sombre, et déjà des
senteurs de feuilles mortes et d'hiver....
Nous avions laissé petit Pierre à la maison pour courir plus vite. En
route, nous cueillions les dernières digitales, les derniers silènes
roses, les dernières scabieuses.
Dans les chemins creux, dans la nuit verte, nous rencontrions les
vieillards à longue chevelure, les femmes au corselet de drap brodé de
rangées d'yeux.
Il y avait des carrefours mystérieux au milieu de ces bois. Au loin, on
voyait les collines boisées s'étager en lignes monotones, toujours cet
horizon sans âge du pays de Toulven, ce même horizon que les Celtes
devaient voir, les derniers plans de la vue se perdant dans les
obscurités grises, dans les tons bleuâtres qui passaient au noir.
Oh! mon cher petit Pierre, comme je l'avais embrassé fort en arrivant
sur cette route de Toulven! De très loin, j'avais vu venir ce petit
bonhomme, que je ne reconnaissais pas, et qui courait à ma rencontre en
sautant comme un cabri. On lui avait dit: «C'est ton parrain qui arrive
là-bas», et alors il avait pris sa course. Il était grandi et embelli,
avec un certain air plus entreprenant et plus tapageur.
Ce fut à ce voyage que je vis pour la première et la dernière fois la
petite Yvonne, une fille d'Yves qui était née après notre départ, et qui
ne fit sur la terre qu'une courte apparition de quelques mois. Elle
était toute pareille à lui; mêmes yeux, même regard. Étrange
ressemblance que celle d'une si petite créature avec un homme.
Un jour, elle s'en retourna dans les régions mystérieuses d'où elle
était venue, rappelée tout à coup par une maladie d'enfant, à laquelle
ni la vieille sage-femme ni la grande _penseuse_ de Toulven n'avaient
rien compris. Et on l'emporta là-bas au pied de l'église, ses yeux
semblables à ceux d'Yves fermés pour jamais.
Dans ces bois, nous avions passé nos deux heures de jour. Après souper
seulement, nous étions allés, Marie et moi, voir au clair de lune où en
était leur nouveau logis.
À la place du champ d'avoine que nous avions mesuré en juin de l'année
précédente s'élevaient maintenant les quatre murailles de la maison
d'Yves; elle n'avait encore ni auvent, ni plancher, ni toiture, et, au
clair de lune, elle ressemblait à une ruine.
Nous nous assîmes au milieu, sur des pierres, nous trouvant seuls tous
deux pour la première fois.
C'est d'Yves que nous parlions, cela va bien sans dire. Elle
m'interrogeait anxieusement sur lui, sur son avenir, pensant que je
connaissais plus profondément qu'elle ce mari qu'elle adorait avec une
espèce de crainte, sans le comprendre. Et moi, je la rassurais, car
j'espérais beaucoup: le forban avait pour lui son bon et brave coeur;
alors, en le prenant par là, nous devions à la fin réussir.
Anne apparut tout à coup, venue sans bruit pour écouter, et nous fit
peur:
«Oh! Marie, dit-elle, change de place bien vite; si tu voyais derrière
toi comme c'est vilain, ton ombre!»
En effet, nous n'y avions pas pris garde. Sa tête seule éclairée par la
lune, avec les ailes de sa coiffe qui remuaient au vent, donnait
derrière elle, sur le mur tout neuf, l'image d'une chauve-souris très
grande et très laide. C'est assez pour nous porter malheur.
Dans Toulven, les binious sonnaient. Pour rentrer à l'auberge, où elles
venaient toutes deux me reconduire, il nous fallut traverser une fête
inattendue, éclairée par la lune. C'était une noce de riches et on
dansait en plein air, sur la place. Je m'arrêtai, avec Anne et Marie,
pour regarder la longue chaîne de la gavotte tournoyer et courir, menée
par la voix aigre des cornemuses. La belle lune rendait plus blanches
les coiffes des femmes, qui passaient devant nous comme envolées dans le
vent et la vitesse; on voyait sur la poitrine des hommes briller
rapidement les gorgerins brodés, les paillettes d'argent.
À l'autre bout de Toulven, encore du monde. Cela ne semblait pas
naturel, cette animation dans le village, la nuit. Encore des coiffes
qui couraient, qui se pressaient pour mieux voir. C'était une bande de
pèlerins qui revenaient de Lourdes et faisaient leur entrée en chantant
des cantiques.
«Il y a eu deux miracles, monsieur; on l'a su ce soir par le
télégraphe.»
Je me retournai et vis Pierre Kerbras, le fiancé d'Anne, qui me donnait
ce renseignement.
Les pèlerins passèrent, ayant au cou leurs grands chapelets; derrière,
il y avait deux vieilles femmes infirmes qui n'avaient pas été guéries,
elles, et que des jeunes hommes rapportaient dans leurs bras.
Le lendemain matin, le vieux Corentin, Anne et le petit Pierre, en
habits de dimanche, vinrent me reconduire dans le char à bancs de
Pierre Kerbras, jusqu'à la station de Bannalec.
Dans le compartiment où je montai, deux vieilles dames anglaises étaient
déjà installées.
On me fit passer petit Pierre, sa bonne figure couleur de pêche dorée, à
embrasser par la portière, et lui éclata de rire en apercevant un petit
chien _bull_ que les ladies portaient dans leur sac de voyage armorié.
Il avait pourtant du chagrin parce que je m'en allais; mais ce petit
chien dans ce sac, il le trouvait si drôle, qu'il n'en pouvait plus
revenir. Et les vieilles ladies souriaient aussi, disant que petit
Pierre était _a very beautiful baby_.
Et puis ce fut fini de la Bretagne pour longtemps; j'y avais passé
vingt heures, et, le lendemain matin, elle était déjà bien loin de
moi....