_En mer._--Nous revenons de la Manche. La _Sèvre_ marche tout doucement
dans une brume épaisse, poussant de minute en minute un coup de sifflet
qui résonne comme un appel de détresse sous ce suaire humide qui nous
enveloppe. Les solitudes grises de la mer sont autour de nous, et nous
en avons le sentiment sans les voir. Il semble que nous traînions avec
nous de longs voiles de ténèbres; on voudrait les percer, on est comme
oppressé de se sentir depuis tant d'heures enfermé là-dessous, et on
songe que ce rideau est immense, infini, qu'on pourrait faire des lieues
et des lieues sans vue, dans le même gris blafard, dans la même
atmosphère d'eau. Et la houle passe, lente, molle, régulière, patiente,
exaspérante. C'est comme de grands dos polis et luisants, qui s'enflent,
donnent leur coup d'épaule, vous soulèvent et vous laissent retomber.
Brusquement, le soir, il se fait une éclaircie, et une chose noire se
dresse tout près de nous, surprenante, inattendue, comme un haut fantôme
surgissant de la mer:
«_Ar Men Du_ (les Pierres-Noires)!» dit notre vieux pilote breton.
Et, en même temps, partout le voile se déchire. Ouessant apparaît;
toutes ses roches sombres, tous ses écueils se dessinent en grisailles
obscures, battus par de hautes gerbes d'écume blanche, sous un ciel qui
paraît lourd comme un globe de plomb.
Il n'est que temps de redresser la route, et vite, pendant l'éclaircie,
la _Sèvre_ met le cap sur Brest, ne sifflant plus, se hâtant, avec un
grand espoir d'arriver. Mais le rideau lentement se referme et retombe.
On n'y voit plus, la nuit vient, il faut remettre le cap au large.
Et trois jours se passent ainsi sans plus rien voir. Les yeux se
fatiguent à veiller.
C'est ma dernière traversée sur cette _Sèvre_, que je dois quitter
aussitôt notre retour à Brest. Yves, avec ses idées de Breton, voit
quelque chose de pas naturel dans cette brume, qui persiste en plein été
comme pour retarder mon départ.
Cela lui semble un avertissement et un mauvais présage.