Petit Pierre est à Plouherzel, qui essaye de jouer devant la porte de sa
grand-mère;--tout dépaysé en regardant là-bas cette nappe d'eau immobile
avec cette grande forme de bête qui semble dormir au milieu, derrière
un voile de brume. On est bien au grand air ici, mais le vent y est plus
âpre qu'à Toulven, la campagne plus désolée; et les enfants sentent tout
cela d'instinct; en présence des tristesses des choses, ils ont des
mélancolies et des silences involontaires,--comme les petits oiseaux.
Voilà bien deux petits camarades qui arrivent d'une chaumière voisine
pour le voir, lui, le nouveau venu. Mais ce ne sont plus ceux de
Toulven, ceux-ci; ils ne connaissent pas les mêmes jeux; les quelques
petits mots qu'ils savent dire ne sont plus du même breton. Alors,
n'osant pas trop ni les uns ni les autres, ils sont là tous trois qui
s'observent, avec des petits sourires, avec des petites mines comiques.
...C'est hier que petit Pierre est arrivé à Plouherzel avec Marie
Kermadec. Yves a écrit à sa femme de faire bien vite ce voyage; une
idée lui est venue tout d'un coup, un espoir, que cela les
réconcilierait peut-être avec sa mère. C'est que la vieille femme,
toujours dure et volontaire, après avoir d'abord refusé net son
consentement à leur mariage, ne l'a donné ensuite que de mauvaise grâce,
et, depuis, ne veut plus seulement faire réponse à leurs lettres.
Pauvre vieille délaissée!... De treize enfants que Dieu lui avait
donnés, trois sont morts tout petits. Sur huit garçons qui ont grandi,
tous marins, la mer lui en a pris sept,--sept, qui ont disparu dans des
naufrages, ou bien qui ont passé à l'étranger, comme Gildas et Goulven.
Ses filles, mariées, dispersées. Des deux plus jeunes, qui demeuraient
au logis, l'une a épousé un _Islandais_, qui l'a emmenée à Tréguier;
l'autre, la tête tournée de religion, s'est mis en l'esprit d'entrer au
couvent des Dames de Saint-Gildas du Secours.
Restait la toute petite, l'enfant abandonnée de Goulven. Ah! elle
s'était mise à la chérir, celle-là!--une fille naturelle,
cependant,--mais la dernière épave de ce long naufrage qui lui avait
emporté, l'un après l'autre, tous les autres. La petite aimait aller
regarder la marée monter, au bord du lac d'eau marine. On le lui avait
défendu pourtant. Mais, un jour, elle y était allée toute seule, et on
ne l'a plus vue revenir. La marée suivante a rapporté un petit cadavre
raidi, une petite fille de cire blanche, qu'on a couchée près de la
chapelle, sous une croix de bois et une bosse de gazon vert.
Elle avait encore un espoir en son fils Yves, le dernier, le plus chéri,
parce qu'il était resté le plus longtemps au foyer.... Peut-être, au
moins, celui-là reviendrait-il quelque jour habiter près d'elle!
Mais non, cette Marie Keremenen le lui avait pris; et, en même
temps,--chose qui comptait aussi dans sa rancune,--elle lui avait enlevé
l'argent que ce fils lui envoyait autrefois pour l'aider à vivre.
Et, depuis deux ans, elle était seule, toute seule, jusqu'à son dernier
jour.
Pour obéir à Yves, Marie est venue hier, après deux journées de voyage,
frapper à cette porte avec son enfant. Une vieille femme, aux traits
durs, qu'elle a reconnue tout de suite sans jamais l'avoir vue, est
venue lui ouvrir.
«Je suis Marie, la femme d'Yves.... Bonjour, ma mère!
--La femme d'Yves! la femme d'Yves!... Et, alors, c'est donc le petit
Pierre, celui-ci? C'est donc mon petit-fils?»
Tout de même son oeil s'était adouci en regardant ce petit-fils. Elle
les avait fait entrer, bien manger, bien se chauffer, et leur avait
préparé son meilleur lit. Mais, c'est égal, c'était toujours un froid,
une glace que rien ne pouvait fondre.
Dans les coins, en se cachant, la grand-mère embrassait son petit-fils
avec amour; mais, devant Marie, jamais! Toujours raide, revêche.
Quelquefois on causait d'Yves, et Marie disait timidement que, depuis
leur mariage, il se corrigeait beaucoup.
«Tra la la la!... se corriger!...» répétait la vieille mère, en prenant
son air mauvais.» Tra la la la, ma fille!... se corriger!... C'est la
tête de son père, c'est la même chose, c'est tout pareil, et vous n'avez
pas fini d'en voir avec lui; moi, je vous le dis.»
Alors la pauvre Marie, le coeur gros, ne sachant plus que répondre, ni
que dire tout le long du jour, ni que faire d'elle-même, attendait avec
impatience le temps fixé par Yves pour repartir. Et, bien sûr, elle ne
reviendrait plus.