De bonne heure, nous sommes debout pour aller dans les bois ramasser des
_luzes_ (petits fruits d'un noir bleu que l'on trouve dans les plus
épais fourrés, sur des plantes qui ressemblent au gui de chêne).
Anne ne portait plus son beau costume de fête: elle avait mis une grande
collerette unie et une coiffe plus simple. Sa robe bretonne en drap bleu
était ornée de broderies jaunes: sur chaque côté de son corsage,
c'étaient des dessins imitant de ces rangées d'yeux comme en ont les
papillons sur leurs ailes.
Le long des sentiers creux, dans la nuit verte, nous rencontrions des
femmes qui allaient à Toulven entendre la première messe du matin. Du
fond de ces longs couloirs de verdure, on les voyait venir avec leurs
collerettes, avec leurs hautes coiffes blanches, dont les pans
retombaient symétriques sur leurs oreilles, comme des bonnets
d'Egyptiens. Leur taille était très serrée dans des doubles corsages de
drap bleu qui ressemblaient à des corselets d'insectes et sur lesquels
étaient brodées toujours les mêmes bigarrures, les mêmes rangées d'yeux
de papillon. Au passage, elles nous disaient bonjour en langue bretonne,
et leur figure tranquille avait des expressions primitives.
Et puis, sur les portes des chaumières antiques en granit gris qui
étaient enfouies dans les arbres, nous trouvions des vieilles assises
et gardant des petits enfants; des vieilles aux longs cheveux blancs
dépeignés, aux haillons de drap bleu coupés à la mode d'autrefois, avec
des restes de broderies bretonnes et de rangées d'yeux: la misère et la
sauvagerie du vieux temps.
Des fougères, des fougères, tout le long de ces chemins,--les espèces
les plus découpées, les plus fines, les plus rares, agrandies là dans
l'ombre humide, formant des gerbes et des tapis;--et puis des digitales
pourprées s'élançant comme des fusées roses, et, plus roses encore que
les digitales, les silènes de Bretagne, semant sur toute cette verdure
fraîche leurs petites étoiles d'une couleur de carmin.
...À nous peut-être la verdure semble plus verte, les bois plus
silencieux, les senteurs plus pénétrants, à nous qui habitons les
maisons de planches au milieu du bruit de la mer.
«Moi, je trouve qu'on est très bien ici, disait Yves. Un peu plus tard,
quand le petit Pierre sera seulement assez grand pour que je l'emmène
par la main, nous nous en irons tous deux ramasser toute sorte de choses
dans les bois,--et puis chasser. C'est cela, j'achèterai un fusil, dès
que je serai un peu riche, pour tuer les loups. Il me semble à moi que
je ne m'ennuierai jamais dans ce pays...»
Je savais bien, hélas! Qu'il s'y ennuierait à la longue; mais c'était
inutile de le lui dire et il fallait bien lui laisser sa joie, comme aux
enfants.
D'ailleurs, lui aussi allait partir; deux jours après moi, il devait
rejoindre Brest, pour s'embarquer de nouveau. Ce n'était qu'un tout
petit repos dans notre vie, ce séjour en Toulven, qu'un petit entr'acte
de Bretagne après lequel notre métier de mer nous attendait.
...Nous fûmes bientôt au milieu des bois; plus de sentiers ni de
chaumières; rien que des collines se succédant au loin, couvertes de
hêtres, de broussailles, de chênes et de bruyères. Et des fleurs, une
profusion de fleurs; tout ce pays était fleuri comme un éden: des
chèvrefeuilles, de grands asphodèles en quenouilles blanches et des
digitales en quenouilles roses.
Dans le lointain, le chant des coucous dans les arbres, et, autour de
nous, des bruits d'abeilles.
Les _luzes_ croissaient çà et là, sur le sol pierreux, mêlées aux
bruyères fleuries. Anne trouvait toujours les plus belles, et m'en
donnait à pleine main. Et le grand Yves nous regardait faire avec un
sourire très grave, ayant conscience de jouer, pour la première fois,
une espèce de rôle de mentor et s'en trouvant très surpris.
Le lieu était sauvage. Ces collines boisées, ces tapis de lichen, cela
ressemblait à des paysages des temps passés, tout en ne portant la
marque d'aucune époque précise. Mais le costume d'Anne était du plein
moyen âge et alors on avait l'impression de cette période-là.
Non pas le moyen âge sombre et crépusculaire compris par Gustave Doré,
mais le moyen âge au soleil et plein de fleurs, de ces mêmes éternelles
fleurs des champs de la Gaule qui s'épanouissaient aussi pour nos
ancêtres.
...Onze heures quand nous revînmes à la chaumière des vieux Keremenen
pour dîner; il faisait très chaud cet été-là, en Bretagne; toutes ces
fougères, toutes ces fleurettes roses des chemins se courbaient sous ce
soleil inusité, qui les fatiguait même à travers les branchages verts.
..._Une heure_.--Pour moi, temps de partir.--J'allai embrasser d'abord
petit Pierre, qui dormait toujours dans sa corbeille de chêne antique,
comme si ces quatre jours ne lui avaient pas suffi pour se remettre de
toute la fatigue qu'il avait prise pour venir au monde.
Je fis mes adieux à tous. Yves, pensif, debout contre la porte,
m'attendait pour m'accompagner jusqu'à Toulven, où la diligence devait
me prendre et me mener à la station de Bannalec. Anne et le vieux
Corentin voulurent aussi me reconduire.
...Et, quand je vis s'éloigner Toulven, le clocher gris et l'étang
triste, mon coeur se serra. Dans combien d'années reviendrais-je en
Bretagne? Encore une fois nous étions séparés, mon _frère_ et moi, et
tous deux nous en allions à l'inconnu. Je m'inquiétais de son avenir,
sur lequel je voyais peser des nuages très sombres.... Et puis je
songeais aussi à ces Keremenen, dont l'accueil m'avait touché; je me
demandais si mon pauvre cher Yves, avec ses défauts terribles et son
caractère indomptable, n'allait pas leur apporter le malheur, sous leur
toit de chaume couvert de petites fleurs roses.