Dans l'après-midi, il y eut une belle scène: mon pauvre Yves était gris
et voulait aller à Bannalec prendre le chemin de fer pour s'en retourner
à bord.
Nous étions fort loin à nous promener dans un bois, Anne, lui et moi,
quand tout à coup cela le prit à propos d'un rien. Il nous avait
quittés, nous tournant le dos, disant qu'il ne reviendrait plus, et nous
l'avions suivi par inquiétude de ce qu'il allait faire.
Quand nous arrivâmes après lui à la chaumière des vieux Keremenen, nous
le vîmes qui avait jeté à terre sa belle chemise blanche et ses beaux
habits de mariage; le torse nu, comme se mettent les matelots à bord
pour la tenue du matin, il cherchait partout son tricot de marin qu'on
lui avait caché.
«Seigneur Jésus, mon Dieu! ayez pitié de nous», disait Marie, se femme,
en joignant ses pauvres mains pâles de convalescente. «Comment cela
s'est-il fait, seigneur? Car enfin il n'a pas bu! Ô monsieur,
empêchez-le», suppliait-elle en s'adressant à moi. «Et qu'est-ce qu'on
va dire dans Toulven quand il passera, de voir que mon mari a voulu me
quitter!»
En effet, Yves avait très peu bu; le contentement, sans doute, lui avait
tourné la tête à ce dîner, et, de plus, nous lui avions fait faire une
course au grand soleil; il n'y avait pas tout à fait de sa faute.
Quelquefois,--rarement il est vrai,--avec beaucoup de douceur, on
pouvait l'arrêter encore; je savais cela, mais je ne me sentais pas
capable aujourd'hui d'employer ce moyen. Non, c'était trop, à la fin!
Même ici, dans cette paix et ce bon jour de fête, apporter encore ces
scènes-là!
Je dis simplement:
«Yves ne sortira pas!»
Et, pour lui couper la route, je me mis en travers de la porte,
arc-bouté aux vieux montants de chêne, qui étaient massifs et solides.
Lui n'osait rien me répondre à moi-même, ni lever sur moi ses yeux
sombres et troubles. Il allait et venait, cherchant toujours ses habits
de bord, tournant comme une bête fauve que l'on tient captive. Il avait
dit à voix basse que rien ne l'empêcherait de sortir dès qu'il aurait
trouvé son bonnet pour se coiffer. Mais c'est égal, l'idée qu'il
faudrait me toucher pour essayer de sortir le retenait encore.
Moi aussi, j'étais dans un mauvais jour et je ne sentais plus rien de
cette affection qui avait duré tant d'années, pardonné tant de choses.
Je voyais devant moi le forban ivre, ingrat, révolté, et c'était tout.
Au fond de chaque homme, il y a toujours un sauvage caché qui
veille,--chez nous surtout qui avons roulé la mer.--C'étaient nos deux
sauvages qui étaient en présence et qui se regardaient, ils venaient de
se heurter l'un à l'autre, comme dans nos plus mauvais jours passés.
Et dehors, autour de nous, c'était toujours le calme de la campagne,
l'ombre des chênes, la tranquille _nuit verte_.
Le pauvre vieux Keremenen, lui, ne pouvait rien, et cela risquait de
devenir tout à fait odieux et pitoyable, quand on entendit Marie qui
pleurait; c'étaient ses premières larmes de femme, des larmes pressées,
amères, présage sans doute de beaucoup d'autres; des sanglots qui
étaient lugubres, au milieu de ce silence lourd que nous gardions tous.
Alors Yves fut vaincu et s'approcha lentement pour l'embrasser:
«Allons, j'ai tort, dit-il, et je demande pardon.»
Et puis il vint à moi et se servit d'un nom qu'il avait quelquefois
écrit, mais qu'il n'avait jamais osé prononcer:
«Il faut encore me pardonner, _frère_!...»
Et il m'embrassa aussi.
Après, il demanda pardon aux deux vieux Keremenen, qui lui donnèrent de
bons baisers de père et de mère; et pardon à son fils, le petit
goéland, en appuyant sa bouche sur ses petites mains fermées qui
débordaient du berceau.
Il était tout à fait dégrisé et c'était fini; le vrai Yves, mon frère,
était revenu; il y avait comme toujours dans son repentir quelque chose
de simple et d'enfantin qui faisait qu'on lui pardonnait sans
arrière-pensée et qu'on oubliait tout.
Maintenant il ramassait ses effets par terre, les époussetait et se
rhabillait sans rien dire, triste, épuisé, essuyant son front, où une
mauvaise sueur froide était venue perler.
...Une heure après, je regardais Yves, qui était posé, avec sa tournure
d'athlète, auprès du berceau de son fils; il venait de l'endormir, en
le berçant lui-même, et, peu à peu, progressivement, avec beaucoup de
précautions, il arrêtait les balancements de la petite corbeille de
chêne, pour la laisser immobile, voyant que le sommeil était bien venu.
Ensuite il se pencha davantage pour le regarder de tout près,
l'examinant avec beaucoup de curiosité, comme ne l'ayant encore jamais
vu, touchant les petits poings fermés, les petits cheveux de souris qui
sortaient toujours du petit bonnet blanc.
À mesure qu'il le contemplait, sa figure prenait une expression d'une
tendresse infinie; alors l'espoir me vint que ce serait peut-être un
jour sa sauvegarde et son salut, ce petit enfant....