La veille de ce départ, Yves avait obtenu par faveur d'aller à terre
dans le jour pour voir à l'hôpital maritime son grand frère Gildas, le
pêcheur de baleines, qui venait d'arriver à moitié perdu et qu'il
n'avait pas vu depuis dix ans.
Gildas Kermadec était un homme de quarante ans, de haute taille, la
figure plus régulière que celle d'Yves. On voyait encore dans ses grands
yeux comme une flamme éteinte; il avait dû être très beau.
Il était paralysé et mourant, perdu par l'eau-de-vie et les excès de
tout genre; il avait usé sa vie à plaisir, semé sa sève et ses forces
sur tous les grands chemins du monde.
Il s'avança lentement, appuyé sur un bâton, encore droit et cambré, mais
traînant la jambe, et le regard égaré.
«Ô Yves!...» dit-il par trois fois, «Ô Yves! Ô Yves!»
C'était à peine articulé; la parole était aussi paralysée chez lui. Il
ouvrit les bras à Yves pour l'embrasser, et des larmes coulèrent sur ses
joues brunes.
Yves aussi pleura.... Et puis, vite, il fallut partir. La permission
qu'on lui avait donnée n'était que d'une heure.
Du reste, Gildas ne parlait plus, il avait fait asseoir Yves près de lui
sur un banc d'hôpital, et, lui tenant la main, il le regardait avec ses
yeux de fou près de mourir. D'abord il avait bien essayé de lui dire
plusieurs choses qui semblaient se presser dans sa tête; mais il ne
sortait de ses lèvres que des sons inarticulés, rauques, profonds, qui
faisaient mal à entendre. Non, il ne pouvait plus; alors il se
contentait de lui tenir la main et de le regarder avec une tristesse
infinie.
* * * * *
Yves emporta une impression profonde de cette entrevue dernière avec
son frère Gildas. Ils ne s'étaient revus que deux fois depuis que Gildas
était parti pour la mer. Mais ils étaient frères, frères de la même
chaumière et du même sang, et c'est là quelque chose de mystérieux, un
lien qui résiste à tout.
...Un mois plus tard, à notre première relâche, nous apprîmes que Gildas
était mort. Alors Yves mit un crêpe à sa manche de laine.