Je marchais depuis une heure.--Au hasard, j'avais pris le même chemin
qu'hier avec Yves,--et j'étais repassé devant cette croix de Kergrist.
Maintenant Paimpol et la mer, et les îles, et les caps boisés de sapins
sombres, tout cela venait de disparaître derrière un repli du terrain;
une campagne plus triste s'étendait devant moi.
Cette journée de février était calme, très morne; l'air était presque
doux, et le ciel restait bleu par places, un peu voilé seulement, comme
toujours est le ciel breton.
Je m'en allais par des sentiers humides, bordés, suivant le vieil usage,
de hauts talus en terre qui muraient tristement la vue. L'herbe rase,
les mousses mouillées, les branches nues sentaient l'hiver. À tous les
coins de ces chemins, de vieux calvaires étendaient leurs bras gris; ils
portaient des sculptures naïves, retouchées bizarrement par les siècles:
les instruments de la passion, ou bien des images grimaçantes du christ.
De loin en loin, on voyait les chaumières à toit de paille, toutes
verdies de mousse, à demi enfouies dans la terre et les branchages
morts. Les arbres étaient rabougris, dépouillés par l'hiver, tourmentés
par le vent du large. Personne nulle part, et tout cela était
silencieux.
Une chapelle de granit gris, avec un enclos de hêtres et des tombes....
Ah! Oui, je la reconnaissais sans l'avoir jamais vue: la chapelle de
Plouherzel! Yves m'en avait souvent parlé à bord pendant les nuits de
quart, pendant les nuits limpides de là-bas où on rêvait du
pays:--«Quand on est rendu à la chapelle, disait-il, c'est tout près; on
n'a plus qu'à tourner dans le sentier à gauche, deux cents pas, et on
est chez nous.»
Je tournai à gauche, et, au bord du sentier, j'aperçus la chaumière.
Elle était isolée et toute basse sous de vieux hêtres.
Elle regardait un grand paysage triste dont les lointains s'estompaient
dans les gris noirs. C'étaient des plaines, des plaines monotones avec
des fantômes d'arbres; un lac d'eau marine à l'heure de la basse mer, un
lac vide creusé dans des assises de granit, prairie profonde d'algues et
de varechs, avec une île au milieu.
L'île, étrange, en granit tout d'une pièce, polie comme un dos, ayant
forme d'une grande bête assise. On cherchait des yeux la mer, la vraie
qui devait revenir pourtant à ces réservoirs abandonnés, et on ne la
découvrait nulle part. Une brume froide et sombre montait à l'horizon,
et le soleil d'hiver commençait à s'éteindre.
Pauvre Yves! Une chaumière isolée au bord du chemin, c'est la sienne;
une pauvre petite chaumière bretonne, au détour d'un sentier perdu, bien
basse, sous un ciel obscur, à moitié dans la terre, avec de vieux petits
murs de granit où poussent les pariétaires et la mousse.
Là sont tous ses souvenirs d'enfance, à lui; là était son berceau de
petit sauvage, là était son nid; foyer chéri habité par sa mère, foyer
auquel, dans les pays lointains, dans les grandes villes d'Amérique ou
d'Asie, son imagination toujours le ramenait. Il y songeait avec amour,
à ce petit coin de monde, pendant les belles nuits calmes de la mer et
pendant les nuits troublées, brutalement joyeuses, de sa vie
d'aventures. Une pauvre chaumière isolée, au détour d'un chemin, et
c'est tout.
Dans ses rêves de marin, c'était là ce qu'il revoyait: sous le ciel
pluvieux, au milieu de la campagne morne du pays de Goëlo, ces vieux
petits murs humides, tout verdis de pariétaires; et les chaumières
voisines où des bonnes vieilles en coiffe le gâtaient au temps de son
enfance; et puis, au coin des chemins, les calvaires de granit, mangés
par les siècles....
Mon Dieu! Que ce pays est sombre et me serre le coeur!
Je frappai à cette porte, et une jeune fille qui ressemblait à Yves
parut sur le seuil.
Je lui demandai si c'était bien la maison des Kermadec.
«Oui, dit-elle, un peu étonnée et craintive.
Et puis, tout à coup:
«C'est vous, monsieur, qui êtes l'ami de mon frère et qui êtes arrivé de
Brest hier au soir avec lui?...»
Seulement elle s'inquiétait de me voir venir seul.
J'entrai. Je vis les bahuts, les lits bretons, les vieilles assiettes
rangées au vaisselier. Tout cela avait la mine propre et honnête; mais
la chaumière était bien petite et modeste.
«Tous nos parents sont riches», m'avait souvent dit Yves; «il n'y a que
nous autres qui sommes pauvres.»
On me montra un de ces lits en forme d'armoire, à deux places, qui avait
été préparé pour Yves et pour moi. Je devais habiter l'étagère
supérieure, qui était garnie de gros draps de toile rousse bien propres
et bien raides.
«Restez donc, monsieur; ils vont bientôt revenir de la ville.»
Mais non, je remerciai pour ce premier jour et je m'en allai.
À mi-chemin de Paimpol, nuit tombante, j'aperçus de loin un grand col
bleu, dans une carriole qui s'en revenait bon train vers Plouherzel: la
petite voiture de l'ami Jean ramenant Yves et sa mère. Je n'eus que le
temps de me jeter derrière les buissons; s'ils m'avaient reconnu, il
n'y aurait plus eu moyen de les quitter, bien certainement.
Il faisait tout à fait nuit quand j'arrivai à Paimpol, et les petites
lanternes des rues étaient allumées. J'essayai de me mêler à cette foule
qui s'agitait sur la place: c'était de ces marins qu'on appelle là des
_Islandais_, qui s'exilent tous les étés, six mois durant, pour aller
faire la grande pêche dangereuse dans les mers froides.
Aucun de ces hommes n'était seul. Ils circulaient en chantant par les
rues avec des jeunes femmes au bras, des soeurs, des fiancés, des
maîtresses. Et ces images de joie et de vie me donnaient le sentiment de
mon isolement profond. Je marchais seul, moi, triste et inconnu d'eux
tous, sous mon costume d'emprunt pareil au leur. On me dévisageait. «Qui
est celui-là? Un marin d'ailleurs, à la recherche d'un navire? Nous ne
l'avons jamais vu parmi nous.»
Je me sentais froid au coeur, et brusquement je repris le chemin de
Plouherzel. Après tout, je ne les gênerais peut-être pas beaucoup, mes
amis simples de là-bas, en allant un peu me réchauffer près d'eux.
J'avais oublié de dîner et je marchais d'un pas rapide, craignant
d'arriver bien tard, de trouver là-bas la chaumière fermée et mes amis
couchés.