Il y avait des années qu'Yves rêvait de revoir ce Saint-Pol-de-Léon, le
pays de sa naissance.
Du temps que nous naviguions ensemble sur la _mer brumeuse_, souvent en
passant au large, balancés par la houle grise, nous avions vu le clocher
légendaire de Creizker se dresser dans les lointains noirs, au-dessus de
cette bande triste et monotone qui représentait là-bas la terre de
Bretagne, le _pays de Léon._
Et les nuits de quart, nous chantions la chanson bretonne:
Je suis natif du Finistère,
À Saint-Pol j'ai reçu le jour.
Mon clocher est l'plus beau d'la terre,
Mon pays, l'plus beau d'alentour.
............
Rendez-moi ma bruyère,
Et mon clocher à jour.
Mais c'était comme une fatalité, comme un sort jeté sur nous: jamais
nous n'avions pu réussir à y aller, à ce Saint-Pol. Au dernier moment,
quand nous nous mettions en route, toujours des empêchements nouveaux;
notre navire recevait des ordres inattendus et il fallait repartir. Et
nous avions fini par attacher je ne sais quelle pensée superstitieuse à
ce clocher de Creizker, entrevu seulement, et toujours de loin, en
silhouette, au bout de l'horizon sombre.
Cette fois pourtant, cela semble assuré, nous y allons pour tout de bon.
Dans le coupé d'une vieille diligence de campagne, nous sommes assis
tous deux à côté d'un curé breton. Les chevaux nous emportent assez bon
train vers le pays de Saint-Pol, et tout cela a un air très réel.
C'est de bon matin, aux premiers jours de mai; cependant la pluie tombe
fine et grise comme une pluie d'hiver. Clopin-clopant, par la route
tortueuse, montant les pentes raides, descendant dans les bas-fonds
humides, nous roulons au milieu des bois et des rochers. Les hauteurs
sont couvertes de sapins noirs. Dans les lieux bas, ce sont de grands
chênes ou des hêtres, dont les feuilles toutes neuves, toutes mouillées,
sont d'un vert très tendre. Le long du chemin, il y a des tapis de
marguerites et de fleurs bretonnes; les premiers silènes roses et les
premières digitales.
Au détour d'un rocher, la pluie cesse comme le vent et, du même coup,
tout change d'aspect.
Nous découvrons à perte de vue un grand pays plat, une lande aride, nue
comme un désert: le vieux pays de Léon, au fond duquel, tout là-bas, le
Creizker dresse sa flèche de granit.
Il a du charme pourtant, ce pays triste, et Yves sourit en apercevant
son clocher qui s'approche.
Les ajoncs sont en fleur, et toute la plaine est d'une couleur d'or. Par
places, il y a des zones roses, qui sont des bruyères. Un voile de
vapeurs gris-perle, d'une teinte très douce, d'une teinte
septentrionale, couvre le ciel tout d'une pièce, et, dans la monotonie
de ce pays jaune et rose, tout au bout de l'horizon profond, rien que
ces points saillants: la silhouette de Saint-Pol et des trois clochers
noirs.
Des petites filles bretonnes chassent devant elles des troupeaux de
moutons dans les bruyères; de jeunes gars les effarouchent en caracolant
sur des chevaux nus; des carrioles passent, chargées de femmes en coiffe
blanche qui s'en vont entendre la messe à la ville. Les cloches sonnent
la route s'anime joyeusement, nous arrivons.
X
Quand nous eûmes déjeuné tous deux dans l'auberge la plus comme il faut,
nous trouvâmes que la matinée d'hiver avait fait place à une belle
journée de mai. Dans les petites rues solitaires, des branches de lilas,
des grappes de glycines, des digitales roses que personne n'avait semées
égayaient les murs gris; il y avait du vrai soleil, et tout sentait le
printemps.
Et Yves regardait partout, s'étonnant qu'aucun souvenir ne lui revînt de
sa petite enfance, cherchant, cherchant très loin dans sa mémoire, ne
reconnaissant rien, et alors, peu à peu, se trouvant désenchanté.
Sur la grand'place de Saint-Pol, la foule du dimanche était assemblée,
et c'était comme un tableau du Moyen Âge. La cathédrale des anciens
évêques de Léon dominait cette place, l'écrasait de sa masse aux
dentelures noires, y jetant une grande ombre des temps passés. Autour,
il y avait des maisons antiques à pignons et à tourelles; tous les
buveurs du dimanche, portant de travers leur feutre large, étaient
attablés devant les portes. Cette foule en habits bretons, qui était là
vivante et alerte, était encore pareille à celle des anciens jours; dans
l'air, on n'entendait vibrer que les syllabes dures, le _ya_
septentrional de la langue celtique.
Yves passa assez distrait dans l'église, sur les dalles funéraires et
sur les vieux évêques endormis.
Mais il s'arrêta tout pensif à la porte, devant les fonts baptismaux.
«Regardez, dit-il, on m'a tenu là-dessus. Et nous devions demeurer tout
près d'ici; ma pauvre mère m'a souvent dit que, le jour de mon baptême,
quand on lui a fait ce vilain affront de ne pas sonner pour moi, vous
savez bien, de son lit, elle avait entendu chanter les prêtres.»
Malheureusement Yves a négligé de prendre à Plouherzel, auprès de sa
mère, les indications qu'il nous aurait fallu pour retrouver cette
maison où ils demeuraient.
Il avait compté sur sa marraine, nommée Yvonne Kergaoc, qui devait
habiter précisément sur cette place de l'église. Et, en arrivant, nous
avions demandé cette Yvonne Kergaoc; on s'en souvenait bien.
«Mais d'où revenez-vous donc, mes bons messieurs?... Elle est morte
depuis douze ans!»
Quant aux Kermadec, non, personne ne se les rappelait, ceux-là. Et il
n'y avait guère à s'en étonner: depuis plus de vingt ans, ils avaient
quitté le pays.
Nous montâmes au clocher de Creizker; naturellement, c'était haut, cela
n'en finissait plus, cette pointe dans l'air. Nous dérangions beaucoup
les vieilles corneilles nichées dans le granit.
Une merveilleuse dentelle de pierre grise, qui montait, qui montait
toujours, et qui était légère à donner le vertige. Nous nous élevions là
dedans par une spirale étroite et rapide, découvrant par toutes les
découpures du _clocher à jour_ des échappées infinies.
En haut, isolés tous deux dans l'air vif et dans le ciel bleu, nous
regardions les choses comme en planant. Sous nos pieds d'abord, il y
avait les corneilles qui tournoyaient comme un nuage, nous donnant un
concert de cris tristes; beaucoup plus bas, la vieille ville de
Saint-Pol, tout aplatie, une foule lilliputienne s'agitant dans ses
petites rues grises, comme un essaim de _bugel-noz_; à perte de vue, du
côté du sud, s'étendait le pays breton jusqu'aux montagnes noires; et
puis, au nord, c'était le port de Roscoff avec des milliers de petits
rochers bizarres criblant de leurs têtes pointues le miroir de la
mer,--le miroir de la grande mer bleu pâle, qui s'en allait se fondre
là-bas très loin dans la pâleur semblable du ciel.
Cela nous amusait d'avoir enfin réussi à monter dans ce Creizker, qui
nous avait tant de fois regardés passer au milieu de cette eau infinie;
lui, planté tranquille, toujours là, inaccessible et immuable, quand
nous, pauvres gens de la mer, nous étions malmenés par tous les mauvais
vents du large.
Cette dentelle de granit qui nous soutenait en l'air était polie, rongée
par les vents et les pluies de quatre cents hivers. Elle était d'un gris
foncé à reflets roses; il y avait dessus, par plaques, ce lichen jaune,
cette mousse du granit qui met des siècles à pousser et qui jette ses
tons dorés sur toutes les vieilles églises bretonnes. Les gargouilles à
laide figure, les petits monstres aux traits vagues, qui vivent là-haut
dans l'air, grimaçaient à côté de nous au soleil, comme gênés d'être
regardés de si près, comme s'étonnant en eux-mêmes d'être si vieux,
d'avoir essuyé tant de tempêtes et de se retrouver en pleine lumière.
C'était ce monde-là qui avait présidé de haut à la naissance d'Yves;
c'était ce monde aussi qui de loin nous regardait avec bienveillance
passer sur la mer, quand nous ne distinguions, nous, qu'une indécise
flèche noire. Et nous faisions connaissance avec lui.
Yves était toujours très désenchanté pourtant de n'avoir retrouvé aucune
trace de son ancienne demeure ni de son père; aucun souvenir, pas plus
dans la mémoire des autres que dans la sienne. Et il regardait toujours
à ses pieds les maisons grises, celles surtout qui étaient le plus près
de la base du clocher, attendant quelque intuition du lieu où il était
né.
Nous n'avions plus qu'une demi-heure à passer à Saint-Pol avant de
prendre la diligence du soir. Le lendemain matin, nous devions être de
retour à Brest, où notre navire nous attendait pour nous emmener encore
une fois très loin de la Bretagne.
Nous nous étions attablés à boire du cidre dans une auberge sur la place
de l'église, et, là encore, nous interrogions l'hôtesse, qui était une
très vieille femme. Mais celle-ci s'émut tout à coup en entendant le nom
d'Yves.
«Vous êtes le fils d'Yves Kermadec? dit-elle. Oh! Si j'ai connu vos
parents, je crois bien! Nous étions voisins dans ce temps-là, monsieur,
et même, quand vous êtes arrivé au monde, on est venu me chercher. Mais
c'est que vous lui ressemblez, à votre père! Aussi je vous regardais
quand vous êtes entré. Vous n'êtes pas encore si beau que lui, dame!
quoique vous soyez pourtant un bien bel homme.»
Yves, à ce compliment, me jette un coup d'oeil, avec une envie de rire;
et puis la vieille femme, très bavarde, se met à lui raconter un tas de
choses sur lesquelles un peu plus de vingt années ont passé et que lui
écoute, recueilli et tout ému.
Ensuite elle appelle encore d'autres femmes qui étaient aussi des
voisines, et tout ce monde raconte.
«_Jésus ma doué!_ disent-elles, comment cela se peut-il qu'on ne vous
ait pas répondu plus tôt. Tout le monde s'en souvient, de vos parents,
mon bon monsieur; mais les gens sont bêtes dans notre pays; et puis,
quand on voit des étrangers comme ça, pas étonnant qu'on ne soit pas
très causeur.»
Le père d'Yves a laissé dans le pays le souvenir un peu légendaire d'une
sorte de géant qui était d'une rare beauté, mais qui ne savait faire
rien comme les autres.
«Quel dommage, monsieur, qu'un homme comme ça fût si souvent dérangé!
Car il s'est ruiné au cabaret, votre pauvre père; pourtant il aimait
beaucoup sa femme et ses enfants, il était très doux avec eux, et dans
le pays tout le monde l'aimait, excepté monsieur le curé.
--Excepté monsieur le curé!» me répéta tout bas Yves devenu sombre.
«Voyez-vous, c'est bien ce que je vous ai conté, au sujet de mon
baptême.
--Un jour, il y avait une bataille, ici sur la place, en 1848, pour la
révolution, votre père avait tenu tête tout seul aux gens du marché et
sauvé la vie à monsieur le maire.
--Il avait un grand cheval, dit l'hôtesse, qui était si méchant, que
personne n'osait l'approcher. Et on se garait, allez, quand il passait
monté sur cette bête.
--Ah! dit Yves, frappé tout à coup comme d'une image qui lui serait
revenue de très loin, je me souviens de ce cheval, et je me rappelle que
mon père me prenait dans ses mains et m'asseyait dessus quand il était
amarré à l'écurie. C'est la première fois que je me souviens de mon
père, et que je revois un peu sa figure. Il devait être noir, ce cheval,
et il avait les pieds blancs.
--C'est cela, c'est cela, dit la vieille femme, noir avec les pieds
blancs. C'était une bête terrible, et, _Jésus ma doué!_ quelle idée pour
un marin d'avoir un cheval!»
L'auberge est remplie de buveurs de cidre qui font un joyeux tapage de
verres et de conversations bretonnes. On forme un peu cercle autour de
nous.
L'hôtesse a quatre petites-filles, toutes pareilles, qui sont jolies à
ravir sous leur coiffe blanche. On ne dirait pas des filles d'auberge:
c'est le type accompli de la belle race bretonne du Nord, et puis elles
ont l'expression tranquille et réfléchie de ces femmes d'autrefois, que
les portraits anciens nous ont conservées. Elles aussi se tiennent près
de nous, regardent et écoutent.
À notre tour, on nous interroge. Yves répond:
«Ma mère habite toujours à Plouherzel avec mes deux soeurs. Mes deux
frères, Gildas et Goulven, naviguent à la grande pêche sur des
baleiniers américains. Moi seul, je navigue depuis dix ans à l'Etat.»
Il n'y a pas beaucoup de temps à perdre pour nous qui voulons aller voir
avant de partir l'ancienne maison des Kermadec. Elle est là tout près, à
toucher l'église; on nous l'indique de la porte, en nous recommandant de
demander à entrer dans la chambre à gauche, au premier; c'est celle où
Yves est né.
À côté de la maison, il y a le grand parc abandonné de l'évêché de Léon,
où, paraît-il, Yves, quand il était tout petit enfant, allait chaque
jour se rouler dans l'herbe avec Goulven. Elle est très haute
aujourd'hui, cette herbe de mai, remplie de marguerites et de silènes.
Dans ce parc, les rosiers, les lilas poussent maintenant au hasard,
comme dans un bois.
Nous frappons à la porte de la maison que ces femmes nous ont indiquée,
et ceux qui demeurent là s'étonnent un peu de ce que nous venons
demander. Mais nous n'inspirons pas de méfiance, et on nous recommande
seulement de ne pas faire de bruit en entrant dans cette chambre du
premier, à cause d'une vieille grand-mère qui dort là et qui est sur le
point de mourir. Et puis on nous laisse seuls, par discrétion.
Nous entrons sur la pointe du pied dans cette grande chambre qui est
pauvre et presque vide. Les choses ont l'air de pressentir cette
visiteuse sombre qui est attendue: on se demande même si elle n'est pas
déjà arrivée, et les yeux se portent avec inquiétude vers un lit dont
les rideaux sont fermés. Yves regarde partout, essayant de tendre son
intelligence vers le passé, s'efforçant de se souvenir. Mais non, c'est
fini; et, là même, il ne retrouve plus rien.
Nous redescendions pour nous en aller, quand tout à coup quelque chose
lui revint comme une lueur lointaine.
«Ah! dit-il, à présent, je crois que je reconnais cet escalier. Tenez,
en bas, il doit y avoir une porte de ce côté-là pour entrer dans la
cour, et un puits à gauche avec un grand arbre, et, au fond, l'écurie où
se tenait le cheval aux pieds blancs.»
C'était comme si une éclaircie se fût faite tout à coup dans des nuages.
Yves s'était arrêté sur ces marches et, les yeux graves, il regardait
par cette trouée qui venait de s'ouvrir subitement sur le passé; il
était très saisi de se sentir aux prises avec cette chose mystérieuse
qui est le _souvenir_.
En bas, dans la cour, nous trouvâmes bien tout comme il l'avait annoncé,
le puits à gauche, le grand arbre et l'écurie. Et Yves me dit avec une
sorte d'émotion de frayeur, en se découvrant comme sur un tombeau:
«Maintenant, je revois très bien la figure de mon père!»
Il était grand temps de partir, et la diligence nous attendait. Tout le
temps que nous mîmes à traverser la lande couleur d'or, pendant le long
crépuscule de mai, nos yeux se fixèrent sur le _clocher à jour_ qui
s'éloignait, qui se perdait là-bas au fond de l'obscurité limpide. Nous
lui faisions nos adieux; car nous allions partir le lendemain pour des
mers très lointaines, où il ne pourrait plus nous voir passer.
«Demain matin, disait Yves, il faudra que vous me permettiez d'entrer
de bonne heure dans votre chambre, à bord, pour écrire sur votre bureau.
Je voudrais raconter tout cela à ma mère avant de partir de France. Et,
tenez je suis sûr que les larmes lui viendront dans les yeux quand on
lui lira ma lettre.»