Arrivé chez lui, Pierre ne fit part à personne de son retour. Il
s'enferma et passa ses journées à lire Thomas A. Kempis, qui lui avait
été remis, il ne savait par qui, et il n'y voyait qu'une chose, la
possibilité, jusque-là inconnue pour lui, d'atteindre à la perfection,
et de croire à cet amour fraternel et actif entre les hommes, que lui
avait dépeint Basdéiew. Une semaine après son arrivée, le jeune comte
polonais Villarsky, qu'il ne connaissait que fort peu, entra chez lui un
soir, avec cet air solennel et officiel qu'avait eu le témoin de
Dologhow. Il referma la porte, et s'étant bien assuré qu'il n'y avait
personne dans la chambre:
«Je suis venu chez vous, lui dit-il, pour vous faire une proposition.
Une personne, très haut placée dans notre confrérie, a fait des
démarches pour que vous y soyez admis avant le terme et m'a proposé
d'être votre parrain. Accomplir la volonté de cette personne est pour
moi un devoir sacré. Désirez-vous entrer, sous ma garantie, dans la
confrérie des francs-maçons?»
Le ton froid et sévère de cet homme, qu'il n'avait vu qu'au bal,
coquetant, avec un aimable sourire sur les lèvres, dans la société des
femmes les plus brillantes, frappa Pierre.
«Oui, je le désire,» répondit-il.
Villarsky inclina la tête:
«Encore une question, comte, à laquelle je vous prie de répondre, non
comme un membre futur de notre société, mais en galant homme et en toute
sincérité: avez-vous renié vos opinions passées? Croyez-vous en Dieu?»
Pierre réfléchit:
«Oui, répondit-il, je crois en Dieu!
--Dans ce cas...» Pierre l'interrompit encore: «Oui, je crois en Dieu!
--Partons alors, ma voiture est à vos ordres.»
Villarsky se tut pendant le trajet. À une question de Pierre, qui lui
demandait ce qu'il avait à faire et à répondre, il se borna à lui dire
que des frères, plus dignes que lui, l'éprouveraient, et qu'il n'avait
qu'à dire la vérité.
Entrés sous la porte cochère d'une grande maison où se trouvait la loge,
ils montèrent un escalier obscur et arrivèrent à une antichambre
éclairée; ils s'y débarrassèrent de leurs pelisses pour passer dans une
pièce voisine. Un homme, étrangement habillé, parut sur le seuil de la
porte. Villarsky s'avança, lui dit quelques mots à l'oreille, en
français, et, ouvrant ensuite une petite armoire qui contenait des
habillements que Pierre voyait pour la première fois, il en tira un
mouchoir, lui banda les yeux, et, comme il le lui nouait derrière la
tête, quelques cheveux se trouvèrent pris dans le noeud. L'attirant à
lui, il l'embrassa, le prit par la main et l'emmena. Le gros Pierre, mal
à l'aise sous ce bandeau qui le tiraillait, les bras ballants, souriant
d'un air timide, suivit Villarsky d'un pas mal assuré.
«Quoi qu'il vous arrive, dit ce dernier en s'arrêtant, supportez-le avec
courage, si vous êtes décidé à être des nôtres. (Pierre fit un signe
affirmatif.) Quand vous entendrez frapper à la porte, vous ôterez votre
bandeau. Courage et espoir!...» et il sortit en lui serrant la main.
Resté seul, Pierre se redressa et porta involontairement la main au
bandeau pour l'enlever, mais il l'abaissa aussitôt. Les cinq minutes qui
s'écoulèrent lui parurent une heure; ses jambes se dérobaient sous lui,
ses mains s'engourdissaient; il se sentait fatigué et éprouvait les
sensations les plus diverses: il avait peur de ce qui l'attendait et
peur de manquer de courage; sa curiosité était éveillée, mais ce qui le
rassurait, c'était la certitude d'entrer enfin dans la voie de la
régénération et de faire le premier pas dans cette existence active et
vertueuse, à laquelle il n'avait cessé de rêver depuis sa rencontre
avec le voyageur. Des coups violents se firent entendre. Pierre ôta son
bandeau et regarda. La chambre était obscure; une petite lampe,
répandant une faible lumière, qui sortait d'un objet blanc placé sur une
table couverte de noir, à côté d'un livre ouvert, brûlait dans un coin.
Ce livre était l'Évangile, cet objet blanc était un crâne avec ses dents
et ses cavités. Tout en lisant le premier verset de l'évangile de saint
Jean: «Au commencement, était le Verbe et le Verbe était en Dieu,» il
fit le tour de la table et aperçut un cercueil plein d'ossements: il
n'en fut pas surpris, il s'attendait à des choses extraordinaires. Le
crâne, le cercueil, l'Évangile ne suffisant pas à son imagination
excitée, il en demandait davantage et regardait autour de lui, en
répétant ces mots: «Dieu, mort, amitié fraternelle...» paroles vagues,
qui symbolisaient pour lui une vie toute nouvelle. La porte s'ouvrit, et
un homme de petite taille entra; la brusque transition de la lumière aux
demi-ténèbres de cette chambre le fit s'arrêter un instant, et il avança
avec prudence vers la table, sur laquelle il posa ses mains gantées.
Ce petit homme portait un tablier de cuir blanc, qui descendait de sa
poitrine jusque sur ses pieds, et sur lequel s'étalaient, autour de son
cou, une sorte de collier et une haute fraise entourant sa figure
allongée par le bas.
«Pourquoi êtes-vous venu ici? demanda le nouveau venu, en se tournant
du côté de Pierre. Pourquoi vous, incrédule à la vérité, aveugle à la
lumière, pourquoi êtes-vous venu ici, et que voulez-vous de nous? Est-ce
la sagesse, la vertu et le progrès que vous cherchez?»
Au moment où la porte s'était ouverte, Pierre avait éprouvé la même
terreur religieuse qu'il ressentait clans son enfance pendant la
confession, lorsqu'il se trouvait tête-à-tête avec un homme qui, dans
les conditions habituelles de la vie, lui aurait été complètement
étranger, et qui devenait son proche, de par le sentiment de la
fraternité humaine Pierre, ému, s'approcha du second Expert (ainsi
s'appelait dans l'ordre maçonnique le frère chargé de préparer le
récipiendaire qui demandait l'initiation), et il reconnut un de ses
amis, nommé Smolianinow. Cela lui fut désagréable; il aurait préféré ne
voir dans le nouveau venu qu'un frère, qu'un instructeur bienveillant et
inconnu. Il fut si longtemps sans répondre que l'Expert renouvela sa
question.
«Oui; je... je... veux me régénérer.
--C'est bien,» dit Smolianinow, et il continua: «Avez-vous une idée des
moyens qui sont à notre disposition pour vous aider à atteindre votre
but?
--Je... j'espère... être guidé... secouru..., répondit Pierre d'une voix
tremblante qui l'empêchait de s'exprimer nettement.
--Comment comprenez-vous la franc-maçonnerie?
--Je pense que la franc-maçonnerie est la fraternité et l'égalité parmi
les hommes avec un but vertueux.
--C'est bien, dit l'Expert satisfait de sa réponse. Avez-vous cherché le
moyen d'y arriver par la religion?
--Non, l'ayant jugée contraire à la vérité, dit-il si bas que l'Expert
eut peine à entendre sa réponse et la lui fit répéter; j'étais un athée,
reprit-il.
--Vous cherchez la vérité pour vous soumettre aux lois de la vie; par
conséquent, vous cherchez la sagesse et la vertu?
--Oui.»
L'Expert croisa ses mains gantées sur sa poitrine et poursuivit:
«Mon devoir est de vous initier au but principal de notre ordre; s'il
est conforme à celui que vous désirez atteindre, vous en deviendrez un
membre utile. La base sur laquelle il repose et de laquelle aucune force
humaine ne peut le renverser, c'est la conservation et la transmission à
la postérité de mystères importants qui sont parvenus jusqu'à nous à
travers les siècles les plus reculés, à partir même du premier homme,
et d'où dépend le sort de l'humanité; mais personne ne peut les
connaître et en profiter, avant de s'être préparé, par une longue et
constante purification, à en pénétrer le sens. Notre second but est de
soutenir nos frères, de les aider à améliorer leur coeur, à se purifier,
à s'instruire avec les moyens découverts par les sages et légués par la
tradition et à se préparer à se rendre dignes de cette initiation. En
épurant et en corrigeant nos frères, nous nous employons à épurer et à
corriger l'humanité tout entière, en les lui offrant comme exemples
d'honnêteté et de vertu, et en employant toutes nos forces à lutter
contre le mal qui règne dans le monde. Réfléchissez à ce que je viens de
vous dire!...» et il quitta la chambre.
«Lutter contre le mal qui règne dans le monde!...» se dit Pierre, et il
vit se dérouler à ses yeux cette sphère d'action si nouvelle pour lui.
Il se voyait exhortant des hommes égarés, comme il l'était lui-même deux
semaines auparavant, des hommes corrompus et malheureux, qu'il aidait en
parole et en action, des oppresseurs auxquels il arrachait leurs
victimes. Des trois buts énumérés par l'Expert, le dernier--la
régénération du genre humain--était celui qui le séduisait le plus; les
mystères importants ne faisaient qu'éveiller sa curiosité et ne lui
paraissaient pas essentiels. Le second, la purification de soi-même,
l'intéressait peu, car il éprouvait déjà la jouissance intime de se
sentir complètement corrigé de ses vices passés et tout prêt pour le
bien.
Une demi-heure après, l'Expert rentra pour initier le récipiendaire aux
sept vertus dont les sept marches du temple de Salomon sont le symbole,
et que chaque franc-maçon devait s'appliquer à développer en soi. Les
sept vertus étaient: 1° la discrétion, ne pas trahir les secrets de
l'ordre; 2° l'obéissance aux supérieurs de l'ordre; 3° les bonnes
moeurs; 4° l'amour de l'humanité; 5° le courage; 6° la générosité; 7°
l'amour de la mort.
«Pour vous conformer au septième article, pensez souvent à la mort, afin
que pour vous elle perde ses terreurs, elle cesse d'être l'ennemie, et
qu'elle devienne au contraire l'amie qui délivre de cette vie de misères
l'âme accablée par les travaux de la vertu, pour la conduire dans le
lieu des récompenses et de la paix.»
«Oui, ce doit être ainsi, se dit Pierre, quand il fut de nouveau laissé
à ses réflexions solitaires; mais je suis si faible, que j'aime encore
mon existence, dont je saisis peu à peu et à présent seulement le
véritable but.» Quant aux cinq autres vertus, qu'il comptait sur ses
doigts, il les sentait en lui: le courage, la générosité, les bonnes
moeurs, l'amour de l'humanité, et surtout l'obéissance, qui ne lui
paraissait pas une vertu, mais un allégement et un bonheur, car rien ne
pouvait lui être plus doux que de se décharger de sa volonté et de se
soumettre à celle des guides qui connaissaient la vérité.
L'Expert reparut pour la troisième fois, et lui demanda si sa décision
était inébranlable et s'il se soumettrait à tout ce qui serait exigé de
lui:
«Je suis prêt à tout, répondit Pierre.
--Je dois encore vous déclarer que notre ordre ne se borne pas aux
paroles pour répandre ses vérités, mais qu'il emploie d'autres moyens,
plus forts peut-être que la parole, sur celui qui cherche la sagesse et
la vertu. Le décor de cette «chambre des réflexions» doit, si votre
coeur est sincère, vous en dire plus que des discours, et vous aurez
maintes fois l'occasion, en avançant plus loin, de voir de semblables
symboles. Notre ordre, comme les sociétés de l'antiquité, répand son
enseignement au moyen d'hiéroglyphes, qui sont la désignation d'une
chose abstraite et qui contiennent en eux les propriétés mêmes de
l'objet qu'ils symbolisent.»
Pierre savait parfaitement ce qu'était un hiéroglyphe, mais pressentant
l'approche des épreuves, il écoutait en silence.
«Si vous êtes définitivement décidé, je vais procéder à l'initiation: en
témoignage de votre générosité, vous allez me remettre tout ce que vous
avez de précieux.
--Mais je n'ai rien sur moi, dit Pierre, qui croyait qu'on lui demandait
tout ce qu'il possédait.
--Ce que vous avez sur vous: montre, argent, bagues...»
Pierre tira à la hâte sa montre, sa bourse, et eut beaucoup de peine à
retirer sa bague de mariage, qui serrait son gros doigt.
«En signe d'obéissance, je vous prie de vous déshabiller.»
Pierre ôta son frac, son gilet, sa botte gauche; le franc-maçon lui
ouvrit sa chemise du côté gauche de la poitrine, et releva son pantalon,
également du côté gauche, plus haut que le genou. Pierre se disposait à
répéter la même cérémonie du côté droit, pour en épargner la peine à
l'Expert, lorsque celui-ci l'arrêta et lui tendit une pantoufle pour
mettre à son pied gauche. Honteux, confus, embarrassé comme un enfant de
sa maladresse, il attendait, les bras pendants, les pieds écartés, les
instructions qui devaient suivre:
«Enfin, en signe de sincérité, faites-moi l'aveu de votre principal
défaut?
--Mon défaut principal? Mais j'en ai tant!
--Le défaut qui vous entraînait le plus souvent à hésiter sur le chemin
de la vertu?»
Pierre cherchait:
«Est-ce le vin, la gourmandise, l'oisiveté, la paresse, la colère, la
haine, les femmes?» Il les repassait tous, sans savoir auquel accorder
la préférence.
«Les femmes!» dit-il d'une voix à peine distincte.
Le frère ne répondit pas, et resta quelque temps silencieux; puis,
s'approchant de la table, il y prit le bandeau et l'attacha sur les yeux
de Pierre:
«Pour la dernière fois, je vous conjure de rentrer en vous-même; mettez
un frein à vos passions, cherchez le bonheur, non pas en elles, mais
dans votre coeur, car la source est en nous...»
Et Pierre sentait déjà poindre en lui cette source vivifiante, qui
remplissait son âme de joie et d'attendrissement.