Deux jours après, Rostow, qui n'avait plus revu Dologhow, ni chez ses
parents, ni chez lui, reçut de lui ces quelques mots:
«N'ayant plus l'intention de me présenter chez vous, par des motifs qui
te sont sans doute connus, et partant bientôt pour l'armée, je réunis ce
soir mes amis pour leur dire adieu. Tu nous trouveras à l'hôtel
d'Angleterre.»
En quittant le théâtre, où il était allé avec Denissow et les siens,
Rostow s'y rendit vers dix heures et on l'introduisit aussitôt dans le
plus bel appartement, que Dologhow avait loué pour cette circonstance.
Une vingtaine de personnes entouraient une table, à laquelle il était
assis et qui était éclairée par deux bougies. Une pile d'or et
d'assignats s'étalait devant lui: il taillait une banque. Nicolas ne
l'avait pas rencontré depuis le refus de Sonia, et éprouvait un certain
embarras à le revoir.
Dès que Rostow entra, Dologhow lui jeta un regard froid et tranchant,
comme s'il eût été sûr d'avance qu'il allait venir:
«Il y a longtemps que je ne t'ai vu, merci d'être venu! Laissez-moi
finir de tailler ma banque, nous allons avoir Illiouchka avec son
choeur.
--Je suis pourtant allé chez toi, lui dit Rostow, en rougissant
légèrement.
--Choisis une carte si tu veux,» ajouta Dologhow sans lui répondre.
Une singulière conversation, qu'ils avaient eue un certain jour
ensemble, revint dans ce moment à la mémoire de Nicolas: «Il n'y a qu'un
imbécile pour se confier à la chance,» lui avait dit son ami.
«Aurais-tu par hasard peur de jouer avec moi?» lui demanda en souriant
Dologhow, qui avait deviné sa pensée.
Rostow comprit, à ce sourire, que Dologhow se trouvait, comme au dîner
du club, dans une de ces dispositions d'esprit où, éprouvant le besoin
de sortir du train-train monotone de la vie, il se laissait volontiers
entraîner à commettre une méchante action.
Nicolas balbutia quelques mots et cherchait, sans y parvenir, une
plaisanterie à lui répondre, lorsque l'autre, le regardant en face,
articula lentement, nettement, et de façon à être entendu de tous:
«Te rappelles-tu ce que nous disions un jour à propos du jeu: «Il n'y a
qu'un imbécile pour se confier à la chance; il faut jouer à coup sûr...»
et pourtant je veux l'essayer!... Et faisant craquer son jeu de cartes,
il dit au même moment: «La banque, Messieurs!»
Écartant l'argent qu'il avait devant lui, il se prépara à tailler.
Rostow s'assit à ses côtés sans jouer.
«Ne joue pas, cela vaut mieux, lui dit Dologhow.... Et Nicolas, chose
étrange, sentit la nécessité de prendre une carte, en plaçant dessus une
somme insignifiante.
--Je n'ai pas d'argent, dit-il.
--Sur parole!» lui répondit Dologhow.
Rostow perdit les cinq roubles qu'il venait de mettre; il remit encore
et perdit de nouveau. Dologhow passa dix fois.
«Messieurs, dit-il, veuillez placer l'argent sur les cartes; sans cela,
je ne me reconnaîtrai plus dans les comptes.»
Un des joueurs émit l'opinion qu'on pouvait avoir confiance en lui.
«Sans doute, mais j'ai peur de m'embrouiller... de grâce, mettez votre
argent sur les cartes.... Quant à toi, ne te gêne pas, ajouta-t-il en
s'adressant à Rostow, nous ferons nos comptes plus tard.»
Le jeu continua, et le domestique ne cessait de verser du champagne à
flots.
Rostow avait déjà perdu 800 roubles. Il allait faire son reste sur une
carte, lorsque le verre de champagne qu'on lui offrait arrêta son
mouvement, et il ne fit que sa mise habituelle de vingt roubles:
«Mais laisse donc, lui dit Dologhow, qui cependant n'avait pas l'air de
l'observer, tu te referas plus vite!... C'est étrange, je fais gagner
les autres, et toi, je te fais toujours perdre... c'est peut-être parce
que tu me crains?»
Rostow obéit. Ramassant par terre un sept de coeur dont le coin était
écorné, et dont plus tard il ne se souvint que trop, il écrivit bien
lisiblement dessus le chiffre 800, avala son verre de champagne, et tout
en souriant à Dologhow et en suivant avec anxiété le mouvement de ses
doigts, il attendit l'apparition d'un sept! La perte ou le gain, que
pouvait lui amener cette carte, avait pour lui une grande importance,
car, le dimanche précédent, son père, en lui remettant 2 000 roubles,
lui avait confié qu'il se trouvait dans des embarras d'argent, et
l'avait prié de bien économiser cette somme jusqu'au mois de mai.
Nicolas lui avait assuré qu'elle lui suffirait et au delà, et il ne lui
restait plus déjà que 1 200 roubles. Aussi, s'il venait à perdre sur ce
sept de coeur, non seulement il aurait 1 600 roubles à payer, mais il se
verrait obligé de manquer à sa parole! «Qu'il me donne au plus vite
cette carte, se disait-il, et je prends ma casquette, et je file à la
maison souper avec Denissow, Natacha et Sonia, et je jure de ne plus
toucher une carte de ma vie!» Tous les détails de sa vie de famille, ses
plaisanteries avec Pétia, ses conversations avec Sonia, ses duos avec
Natacha, la partie de piquet avec son père ou sa mère, tous ces plaisirs
intimes se représentèrent à lui avec la netteté et le charme d'un
bonheur perdu et inappréciable. Il ne pouvait admettre qu'un hasard
aveugle, en faisant tomber à droite ou à gauche ce sept de coeur, pût le
priver de ces joies reconquises, et le précipiter dans un abîme de
malheur indéfini et inconnu. Cela ne pouvait être, et il suivait, avec
une anxiété fiévreuse, le mouvement des mains rouges, velues, à larges
articulations, de Dologhow, qui s'arrêtèrent, et déposèrent le paquet de
cartes, pour prendre un verre et une pipe.
«Tu n'as donc pas peur de jouer avec moi? lui dit Dologhow en se
renversant sur le dossier de sa chaise, comme pour raconter à ses amis
quelque chose de gai:
--Oui, Messieurs, on m'a assuré qu'on avait fait courir à Moscou le
bruit que je trichais au jeu.... S'il en est ainsi, je vous conseille
d'être sur vos gardes!
--Voyons, taille donc! lui dit Rostow.
--Oh! ces vieilles commères de Moscou!» ajouta-t-il, en reprenant le
talon.
À ce moment Rostow, réprimant avec peine une exclamation, se prit la
tête à deux mains. Le sept de coeur, qui lui était si nécessaire, était
la première carte de la taille, et il avait perdu plus qu'il ne pouvait
payer!
«Écoute, lui dit Dologhow, ne va pas t'enfoncer!...» et il continua à
tailler.