«Ma bonne amie, lui dit un matin la petite princesse...,» et sa petite
lèvre se retroussa comme d'habitude, mais cette fois avec une tristesse
marquée, car depuis le jour où la terrible nouvelle avait été reçue, les
sourires, les voix, la démarche même de chacun, tout portait dans la
maison l'empreinte de la douleur, et la petite princesse, sans s'en
rendre compte, en subissait involontairement l'influence.
«Ma bonne amie, je crains que le «fruschtique[26]«de ce matin, comme dit
Phoca le cuisinier, ne m'ait fait du mal?
--Qu'as-tu, ma petite âme? Tu es pâle, tu es très pâle, s'écria la
princesse Marie, en accourant tout effrayée auprès d'elle.
--Ne faudrait-il pas envoyer chercher Marie Bogdanovna, Votre
Excellence? dit une des filles de chambre qui se trouvait là. Marie
Bogdanovna était la sage-femme du chef-lieu de district, et depuis
quinze jours on l'avait fait venir à Lissy-Gory.
--Tu as raison, c'est vrai, c'est peut-être ça.... Je vais y aller....
Courage, mon ange!..., et embrassant sa belle-soeur, elle s'apprêta à
sortir de la chambre.
--Non, non! s'écria la petite princesse, dont la pâle figure exprima non
seulement une souffrance physique, mais encore une terreur d'enfant, à
l'idée des douleurs inévitables dont elle avait le pressentiment.
--Non, c'est l'estomac... dites que c'est l'estomac, Marie, dites,
dites...» Et elle pleurait comme pleurent les enfants capricieux et
malades en se tordant les mains avec désespoir et en s'écriant: «Mon
Dieu, mon Dieu!»
La princesse Marie courut chercher la sage-femme qu'elle rencontra à
mi-chemin.
«Marie Bogdanovna! C'est commencé, je crois, dit-elle, les yeux agrandis
par la terreur.
--Eh bien, tant mieux, princesse, répondit la sage-femme sans hâter le
pas, et en se frottant les mains de l'air assuré d'une personne qui
connaît sa valeur.... Il est inutile que vous sachiez ça, vous autres
demoiselles.
--Et le docteur qui n'est pas encore arrivé de Moscou! dit la princesse,
car, selon le désir du prince André et de sa femme, on y avait envoyé
chercher un accoucheur.
--Cela ne fait rien, princesse, ne vous tourmentez pas, tout ira bien,
même sans le docteur.»
Cinq minutes après, la princesse Marie entendit de sa chambre porter un
objet très lourd. Elle regarda. C'était un divan en cuir du cabinet du
prince André, que les gens transportaient dans la chambre à coucher, et
elle remarqua que leur figure était empreinte d'un sentiment inusité de
gravité et de douceur. La princesse Marie prêtait l'oreille à tous les
bruits de la maison, ouvrait sa porte, regardait, inquiète, ce qui se
passait dans le corridor. Quelques femmes allaient et venaient en
silence et se détournaient à sa vue. N'osant pas les questionner, elle
rentrait dans sa chambre, et tantôt se jetant dans son fauteuil, elle
prenait son livre de prières, tantôt s'agenouillant devant les images,
elle s'apercevait, avec surprise et chagrin, que la prière était
impuissante à calmer son agitation. La porte s'ouvrit tout à coup, et sa
vieille bonne, coiffée d'un large mouchoir, se montra sur le seuil.
Prascovia Savischna ne venait chez elle que rarement: tel était l'ordre
du vieux prince.
«C'est moi, Machinka, et j'ai apporté, mon ange, les bougies de leur
mariage pour les allumer devant les saints, dit-elle en soupirant.
--Ah! ma bonne, comme je suis contente.
--Le Seigneur est miséricordieux, ma petite colombe!...» Et la vieille
bonne alluma les bougies à la lampe des images, et s'assit à la porte,
en tirant de sa poche un bas, qu'elle se mit à tricoter. La princesse
Marie prit un livre et feignit de lire, mais à chaque pas, à chaque
bruit, elle tournait ses yeux effrayés et interrogateurs sur sa bonne,
qui la calmait aussitôt du regard. Ce sentiment qu'éprouvait la
princesse Marie était d'ailleurs partagé par tous les habitants de cette
vaste maison. D'après une ancienne superstition, plus les douleurs de
l'accouchement sont ignorées, moins l'accouchée est censée souffrir:
aussi tous feignaient-ils de n'en rien savoir; personne n'en soufflait
mot, mais en dehors de la tenue grave et respectueuse, habituelle aux
gens du vieux prince, il se trahissait chez eux une inquiétude attendrie
et l'intuition de ce qui allait se passer, dans ce moment, de grand et
d'incompréhensible.
Aucun éclat de rire ne retentissait dans l'aile habitée par les filles
et les femmes de service. Les domestiques et les laquais se tenaient
silencieusement sur le qui-vive dans l'antichambre. Dans les
dépendances, personne ne dormait, et des feux et de la lumière y étaient
entretenus. Le vieux prince marchait dans son cabinet, en appuyant sur
ses talons, et envoyait à tout instant le vieux Tikhone demander à Marie
Bogdanovna ce qui en était, lui répétant chaque fois:
«Tu diras: «Le prince demande»... et reviens me dire....
--Dites au prince, répondit avec emphase Marie Bogdanovna, que le
travail est commencé.
--Bien, dit le prince, en fermant sa porte,» et Tikhone n'entendit plus
le moindre bruit dans le cabinet.
Un instant après il y rentra, en se donnant à lui-même pour excuse les
bougies à remplacer, et il vit le prince étendu sur le canapé. À la vue
de son visage défait, il secoua la tête, et s'approchant de son vieux
maître, il le baisa à l'épaule, et sortit, en oubliant les bougies et
son excuse. Le plus solennel des mystères qui soient en ce monde
continuait à s'accomplir. La soirée se passa ainsi, la nuit vint, et ce
sentiment d'attente émue, au lieu de s'apaiser, s'accroissait de minute
en minute.
Il faisait une de ces nuits du mois de mars où l'hiver semble reprendre
son empire, et déchaîne avec une fureur désespérée ses derniers ouragans
et ses dernières bourrasques de neige. On avait envoyé un relais de
chevaux sur la grand'route pour le docteur allemand, et des hommes munis
de lanternes, postés au tournant, devaient le conduire à travers les
ornières et les trous du chemin de Lissy-Gory.
La princesse Marie ne lisait plus depuis longtemps son livre de prières,
et elle regardait fixement sa bonne, dont la petite figure ratatinée,
avec sa mèche de cheveux gris échappée de dessous le mouchoir et sa peau
ridée sous le menton, lui était si familière dans ses moindres détails.
Tout en tricotant, la vieille Savischna racontait à voix basse, pour la
centième fois, comment la princesse-mère était accouchée de la princesse
Marie à Kichinew, sans sage-femme, et n'ayant pour tous soins que ceux
d'une paysanne moldave:
«Dieu est grand, le «docteur» est inutile!...»
Un violent coup de vent ébranla le châssis de la fenêtre, fit sauter la
targette mal assujettie, et un courant d'air humide et glacé passa au
travers des rideaux d'étoffe, et éteignit la bougie. La princesse Marie
tressaillit. La vieille bonne, posant son tricot sur la table,
s'approcha de la fenêtre et se pencha en dehors, pour essayer de ramener
le battant.
«Princesse, ma petite mère, on arrive sur la route avec des lanternes!
dit-elle en refermant la fenêtre,... ce doit être le «doctoure».
--Ah! Dieu merci! s'écria la princesse, il faut aller le recevoir: il ne
comprend pas le russe.»
Jetant un châle sur ses épaules, elle quitta la chambre, et vit en
passant par l'antichambre que la voiture était déjà arrêtée devant le
perron. Elle s'avança sur le palier de l'escalier. Sur un des piliers de
la balustrade on avait placé une chandelle que le vent faisait couler.
Un peu plus bas, sur le second palier, le valet de chambre, Philippe,
l'air tout effrayé, en tenant une autre à la main. Encore plus bas, au
tournant même, de l'escalier, on entendait comme le pas lourd de bottes
fourrées, et le timbre d'une voix bien connue frappa l'oreille de la
princesse Marie:
«Dieu merci! disait cette voix, et mon père?
--Le prince est couché, répondit le maître d'hôtel, Demiane.
--C'est André! se dit la princesse Marie... et les pas se
rapprochèrent.... C'est impossible, ce serait trop extraordinaire!...»
Au même moment, le prince André, couvert d'une pelisse dont le collet
était blanc de neige, se montra sur le palier inférieur.... C'était bien
lui, mais pâle, amaigri, changé, avec une expression, inaccoutumée chez
lui, de douceur attendrie et inquiète. Il gravit les dernières marches,
et embrassa sa soeur, que l'émotion étouffait.
«Vous n'avez donc pas reçu ma lettre? lui demanda-t-il en l'embrassant
de nouveau, pendant que l'accoucheur, avec lequel il s'était rencontré
à la dernière station, montait l'escalier.
--Marie! quelle étrange coïncidence!» Et, ôtant sa pelisse et ses bottes
fourrées, il passa chez sa femme.