IV

La princesse Marie trouva déjà au salon le prince Basile et son fils,

causant avec la petite princesse et Mlle Bourrienne. Elle s'avança

gauchement, en marchant pesamment sur ses talons. Les deux hommes et

Mlle Bourrienne se levèrent, et la petite princesse s'écria: «Voilà

Marie!»

Son coup d'oeil les enveloppa tous distinctement. Elle vit se fondre en

un aimable sourire l'expression grave qui avait passé sur le visage du

prince Basile à sa vue; elle vit les yeux de sa belle-soeur suivre avec

curiosité sur la figure des visiteurs l'impression qu'elle produisait;

elle vit Mlle Bourrienne avec ses rubans et son joli visage, qui n'avait

jamais été aussi animé, tourné vers lui, mais elle ne le vit pas, _lui_!

Seulement, elle comprit instinctivement que quelque chose de grand, de

lumineux, de beau, s'approchait d'elle à son entrée. Le prince Basile

fut le premier à lui baiser la main; ses lèvres effleurèrent le front

chauve incliné sur elle[23], et, répondant à ses compliments, elle

l'assura qu'elle ne l'avait point oublié. Anatole survint, mais elle ne

pouvait le voir: elle sentit sa main emprisonnée dans une autre main

ferme et douce, et elle toucha à peine de ses lèvres un front blanc,

ombragé de beaux cheveux châtains. Relevant les yeux, elle fut frappée

de sa beauté. Il se tenait devant elle, un doigt passé dans la

boutonnière de son uniforme, la taille cambrée; il se balançait

légèrement sur un pied, et la regardait en silence, sans penser à elle.

Anatole n'avait pas la compréhension vive, il n'était pas éloquent,

mais en revanche il possédait ce calme si précieux dans le monde et

cette assurance que rien ne pouvait ébranler. Un homme timide, qui se

serait montré embarrassé de l'inconvenance de son silence à une première

entrevue, et qui aurait fait des efforts pour en sortir, aurait empiré

la situation, tandis qu'Anatole, qui ne s'en préoccupait guère,

continuait à examiner la coiffure de la princesse Marie, sans se presser

le moins du monde de sortir de son mutisme:

«Je ne vous empêche pas de causer, avait-il l'air de dire, mais quant à

moi, je n'en ai nulle envie!»

La conscience de sa supériorité donnait à ses rapports avec les femmes

une certaine nuance de dédain, qui avait le don d'éveiller en elles la

curiosité, la crainte, l'amour même. Il paraissait leur dire:

«Je vous connais, croyez-moi! Pourquoi dissimuler?... vous ne demandez

pas mieux!»

Peut-être ne le pensait-il pas, c'était même probable, car jamais il ne

se donnait la peine de réfléchir, mais il imposait cette conviction, et

la princesse Marie l'éprouva si bien, qu'elle s'empara aussitôt du

prince Basile, afin de faire comprendre à son fils qu'elle ne se

trouvait pas digne d'occuper son attention. La conversation était vive

et animée, grâce surtout au babillage de la petite princesse, qui

entr'ouvrait à plaisir ses lèvres pour montrer ses dents blanches. Elle

avait engagé avec le prince Basile une de ces causeries qui lui étaient

habituelles et qui pouvaient faire supposer qu'entre elle et son

interlocuteur il y avait un échange de souvenirs mutuels, d'anecdotes

connues d'eux seuls, tandis que ce n'était qu'un léger tissu de phrases

brillantes, qui ne supposait aucune intimité antérieure.

Le prince Basile lui donnait la réplique, ainsi qu'Anatole, qu'elle

connaissait à peine. Mlle Bourrienne crut aussi de son devoir de faire

sa partie dans cet échange de souvenirs, étrangers pour elle, et la

princesse Marie se vit entraînée à y prendre gaiement part.

«Nous pourrons au moins jouir de vous complètement, cher prince: ce

n'était pas ainsi aux soirées d'Annette, vous vous sauviez toujours...

cette chère Annette!

--Vous n'allez pas au moins me parler politique, comme Annette?

--Et notre table de thé?

--Oh oui!

--Pourquoi ne veniez-vous jamais chez Annette? demanda-t-elle à Anatole.

Ah! je le sais, allez, votre frère Hippolyte m'a raconté vos exploits!»

Et elle ajouta, en le menaçant de son joli doigt: «Je les connais, vos

exploits de Paris!

--Et Hippolyte ne t'a pas raconté, demanda le prince Basile à son fils,

en saisissant la main de la petite princesse comme pour la retenir, il

ne t'a pas raconté comme il séchait sur pied pour cette charmante

princesse et comme elle le mettait à la porte.... Oh! c'est la perle des

femmes, princesse,» dit-il à la princesse Marie.

Mlle Bourrienne, de son côté, au mot de «Paris», profita de l'occasion

pour jeter dans la conversation ses souvenirs personnels.

Elle questionna Anatole sur son séjour à Paris:

«Paris lui avait-il plu?

Anatole, heureux de lui répondre, souriait en la regardant; ayant décidé

à l'avance dans son for intérieur qu'il ne s'ennuierait pas à

Lissy-Gory:

«Elle n'est pas mal, pas mal du tout, cette demoiselle de compagnie,

disait-il à part lui; j'espère que l'autre la prendra avec elle quand

elle m'épousera...; la petite est, ma foi, gentille!»

Le vieux prince s'habillait dans son cabinet sans se hâter: grognon et

pensif, il réfléchissait à ce qu'il devait faire. L'arrivée de ces

visiteurs le contrariait.

«Que me veulent-ils, le prince Basile et son fils? Le père est un

hâbleur, un homme de rien, son fils doit être gentil!

Leur arrivée le contrariait surtout parce qu'elle ramenait sur le tapis

une question qu'il s'efforçait toujours d'éloigner, en cherchant à se

tromper lui-même. Il s'était bien souvent demandé s'il se déciderait un

jour à se séparer de sa fille, mais jamais il ne se posait

catégoriquement cette question, sachant bien que, s'il y répondait en

toute justice, sa réponse serait contraire non seulement à ses

sentiments, mais encore à toutes ses habitudes. Son existence sans elle,

malgré le peu de cas qu'il paraissait en faire, lui semblait impossible:

«Qu'a-t-elle besoin de se marier pour être malheureuse? Voilà Lise, qui

certainement n'aurait pu trouver un meilleur mari... est-elle contente

de son sort? Laide et gauche comme elle est, qui l'épousera pour elle?

On la prendra pour sa fortune, pour ses alliances! Ne serait-elle pas

beaucoup plus heureuse de rester fille?»

Ainsi pensait le vieux prince, en s'habillant, et il se disait que

cette terrible alternative était à la veille d'une solution, car

l'intention évidente du prince Basile est de faire sa demande, sinon

aujourd'hui, à coup sûr demain. Sans doute le nom, la position dans le

monde, tout est convenable, mais est-il digne d'elle?... «C'est ce que

nous verrons! c'est ce que nous verrons,» ajouta-t-il tout haut.

Et il se dirigea d'un pas ferme et décidé vers le salon. En entrant, il

embrassa d'un seul coup d'oeil tous les détails, et le changement de

toilette de la petite princesse, et les rubans de Mlle Bourrienne, et la

monstrueuse coiffure de sa fille, et son isolement et les sourires de

Bourrienne et d'Anatole:

«Elle est attifée comme une sotte, pensa-t-il, et lui, qui n'a pas l'air

d'y prendre garde!

--Bonjour, dit-il en s'approchant du prince Basile. Je suis content de

te voir.

--L'amitié ne connaît pas les distances, répondit le prince Basile, en

parlant comme toujours d'un ton assuré et familier. Voici mon cadet,

aimez-le, je vous le recommande!

--Beau garçon, beau garçon, dit le maître de la maison, en examinant

Anatole. Viens ici, embrasse-moi là.»

Et il lui présenta sa joue. Anatole l'embrassa, en le regardant

curieusement, mais avec une tranquillité parfaite, dans l'attente d'une

de ces sorties originales et brusques dont son père lui avait parlé.

Le vieux prince s'assit à sa place habituelle dans le coin du canapé,

et, après avoir offert un fauteuil au prince Basile, il l'entreprit sur

la politique et les nouvelles du jour; sans cesser de paraître l'écouter

avec attention, il ne perdait pas de vue sa fille.

«Ah! c'est ce qu'on écrit de Potsdam.»

Et, répétant les dernières paroles de son interlocuteur, il se leva et

s'approcha d'elle:

«Est-ce pour les visiteurs que tu t'es ainsi parée? belle, très belle,

ma foi! une nouvelle coiffure à leur intention!... Eh bien, alors je te

défends, devant eux, de jamais te permettre à l'avenir de te pomponner

sans mon autorisation.

--C'est moi, mon père, qui suis la coupable, dit la petite princesse en

s'interposant.

--Vous avez, madame, tous les droits possibles de vous parer à votre

guise, lui répondit-il en lui faisant un profond salut, mais elle n'a

pas besoin de se défigurer: elle est assez laide comme cela!...»

Et il se rassit à sa place, sans s'occuper davantage de la princesse

Marie, qui était prête à pleurer.

«Je trouve au contraire que cette coiffure va fort bien à la princesse,

dit le prince Basile.

--Eh bien, dis donc, mon jeune prince... comment t'appelle-t-on? Viens

ici, causons et faisons connaissance.

--C'est maintenant que la farce va commencer, se dit Anatole en

s'asseyant à côté de lui.

--Ainsi donc, mon bon, on vous a élevé à l'étranger? Ce n'est pas comme

nous, ton père et moi, auxquels un sacristain a enseigné à lire et à

écrire!... Eh bien, dites-moi, mon ami, vous servez dans la garde à

cheval à présent? ajouta-t-il en le regardant fixement de très près.

--Non, j'ai passé dans l'armée, répondit Anatole, qui réprimait avec

peine une folle envie de rire.

--Ah! ah! c'est parfait! C'est donc que vous voulez servir l'Empereur et

la patrie? On est à la guerre... un beau garçon comme cela doit servir,

doit servir... au service actif!

--Non, prince, le régiment est déjà en marche, et moi j'y suis

attaché...--À quoi donc suis-je attaché, papa? dit-il en riant à son

père.

--Il sert bien, ma foi: il demande à quoi il est attaché! ha! ha!»

Et le vieux prince partit d'un éclat de rire, auquel Anatole fit écho,

quand tout à coup le premier s'arrêta tout court et fronça violemment

les sourcils:

«Eh bien, va-t-en,» lui dit-il.

Et Anatole alla rejoindre les dames.

«Tu l'as fait élever à l'étranger, n'est-ce pas, prince Basile?

--J'ai fait ce que j'ai pu, répondit le prince Basile, car l'éducation

que l'on donne là-bas est infiniment supérieure.

--Oui, tout est changé aujourd'hui, tout est nouveau!... Beau garçon,

beau garçon! Allons chez moi.»

À peine furent-ils arrivés dans son cabinet, que le prince Basile

s'empressa de lui faire part de ses désirs et de ses espérances.

«Crois-tu donc que je la tienne enchaînée, et que je ne puisse pas m'en

séparer? Que se figurent-ils donc? s'écria-t-il avec colère; mais demain

si elle veut, cela m'est bien égal! Seulement je veux mieux connaître

mon gendre!... Tu connais mes principes: agis donc franchement. Je lui

demanderai demain devant toi si elle veut, et dans ce cas il restera; il

restera ici, je veux l'étudier!...»

Et le vieux prince termina par son ébrouement habituel, en donnant à sa

voix cette même intonation aiguë qu'il avait eue en prenant congé de son

fils.

«Je vous parlerai bien franchement,--dit le prince Basile, et il prit le

ton matois de l'homme convaincu qu'il est inutile de ruser avec un

auditeur trop clairvoyant,--car vous voyez au travers des gens. Anatole

n'est pas un génie, mais c'est un honnête et brave garçon, c'est un bon

fils.

--Bien, bien, nous verrons!»

À l'apparition d'Anatole, les trois femmes, qui vivaient solitaires, et

privées depuis longtemps de la société des hommes, sentirent, toutes les

trois également, que leur existence jusque-là avait été incomplète. La

faculté de penser, de sentir, d'observer, se trouva décuplée en une

seconde chez toutes les trois, et les ténèbres qui les enveloppaient

s'éclairèrent tout à coup d'une lumière inattendue et vivifiante.

La princesse Marie ne pensait plus ni à sa figure ni à sa malencontreuse

coiffure, elle s'absorbait dans la contemplation de cet homme si beau et

si franc, qui pouvait devenir son mari. Il lui paraissait bon,

courageux, énergique, généreux; au moins en était-elle persuadée; mille

rêveries de bonheur domestique s'élevaient dans son imagination: elle

essayait de les chasser et de les cacher au fond de son coeur:

«Ne suis-je pas trop froide? pensait-elle; si je garde cette réserve,

c'est parce que je me sens trop vivement attirée vers lui!... Il ne peut

pourtant pas deviner ce que je pense, et croire qu'il m'est

désagréable.»

Et la princesse Marie faisait son possible pour être aimable, sans y

réussir.

«La pauvre fille! elle est diablement laide!» pensait Anatole.

Mlle Bourrienne avait aussi son petit lot de pensées éveillées en elle

par la présence d'Anatole. La jolie jeune fille, qui n'avait ni position

dans le monde, ni parents, ni amis, ni patrie, n'avait jamais songé

sérieusement à être toute sa vie la lectrice du vieux prince et l'amie

de la princesse Marie. Elle attendait depuis longtemps ce prince russe,

qui, du premier coup d'oeil, saurait apprécier sa supériorité sur ses

jeunes compatriotes, laides et mal fagotées, s'éprendrait d'elle et

l'enlèverait. Mlle Bourrienne s'était composée toute une petite

histoire, qu'elle tenait d'une de ses tantes et que son imagination se

complaisait à achever. C'était le roman d'une jeune fille séduite, que

sa pauvre mère accablait de reproches, et souvent elle se sentait émue

jusqu'aux larmes de ce récit fait à un séducteur imaginaire.... Ce

prince russe qui devait l'enlever était là.... Il lui déclarerait son

amour... elle mettrait en avant: «ma pauvre mère,» et il l'épouserait.

C'est ainsi que Mlle Bourrienne imposait, chapitre par chapitre, son

roman, tout en causant des merveilles de Paris. Elle n'avait aucun plan

préconçu, mais tout était classé à l'avance dans sa tête, et tous ces

éléments épars se groupaient autour d'Anatole, auquel elle voulait

plaire à tout prix.

Quant à la petite princesse, comme un vieux cheval de bataille qui,

malgré son âge, dresse instinctivement l'oreille au son de la trompette,

elle se préparait à faire une charge à fond de coquetterie, sans y

mettre la moindre arrière-pensée, et sous la seule impulsion d'une

gaieté naïve et étourdie. Anatole avait l'habitude, lorsqu'il se

trouvait dans la société des femmes, de se poser en homme blasé et

fatigué de leurs avances; mais, en voyant l'impression qu'il produisait

sur celles-ci, il ne put s'empêcher d'éprouver une véritable

satisfaction d'amour-propre, d'autant plus qu'il sentait déjà naître

dans son coeur, pour la jolie et provocante Mlle Bourrienne, un de ces

accès de passion sans frein qui s'emparaient de lui avec une violence

irrésistible et l'entraînaient à commettre les actions les plus hardies

et les plus brutales.

Après le thé, la société avait passé dans le salon voisin; la princesse

Marie fut priée de se mettre au piano. Anatole s'accouda sur

l'instrument à côté de Mlle Bourrienne, et ses yeux pétillants et rieurs

ne quittaient pas la princesse Marie, qui sentait avec une émotion de

joie douloureuse ce regard fixé sur elle. Sa sonate favorite la

transportait dans un monde de suaves harmonies intimes, dont la poésie

devenait plus forte, plus vibrante, sous l'influence de ce regard. Il

était dirigé sur elle, et cependant il ne s'adressait en réalité qu'au

petit pied de Mlle Bourrienne, qu'Anatole pressait doucement du sien.

Elle regardait aussi la princesse Marie, et dans ses beaux yeux

trahissait également une expression de joie émue et mêlée d'espérance.

«Comme elle m'aime, pensait la princesse, comme je suis heureuse et quel

bonheur pour moi d'avoir une amie comme elle, et un mari comme lui!...

Mais sera-t-il jamais mon mari?»

Le soir après le souper, quand on se sépara, Anatole baisa la main de la

princesse, qui trouva le courage de le regarder. Il baisa également la

main de la jeune Française: ce n'était pas assurément convenable, mais

il le fit avec son assurance habituelle. Elle rougit, tout effrayée, et

regarda la princesse Marie:

«Quelle délicatesse, pensa cette dernière. Amélie craindrait-elle par

hasard ma jalousie? Croit-elle que je ne sais pas apprécier sa tendresse

si pure et son dévouement?»

Et, s'approchant de Mlle Bourrienne, elle l'embrassa avec affection.

Anatole s'avança galamment vers la petite princesse pour lui baiser la

main:

«Non, non! Quand votre père m'écrira que vous vous conduisez bien, je

vous donnerai ma main à baiser, pas avant.

Et, le menaçant du doigt, elle sortit en souriant.

V

Chacun rentra chez soi, et, à part Anatole, qui s'endormit aussitôt,

personne ne ferma l'oeil de longtemps.

«Sera-t-il vraiment mon mari, cet homme si beau, si bon, surtout si

bon!» pensait la princesse Marie.

Et elle éprouvait une terreur qui n'était pas dans sa nature: elle

avait peur de se retourner, de bouger; il lui semblait que quelqu'un se

tenait là, dans ce coin sombre, derrière le paravent, et ce quelqu'un

était le diable, ce quelqu'un était cet homme au front blanc, aux

sourcils noirs, aux lèvres vermeilles!

Elle appela sa femme de chambre, et la pria de passer la nuit auprès

d'elle.

Mlle Bourrienne arpenta longtemps le jardin d'hiver, attendant vainement

aussi quelqu'un, souriant à quelqu'un, et s'émouvant parfois aux paroles

de sa «pauvre mère», qui lui reprochait sa chute.

La petite princesse grondait sa femme de chambre: son lit était mal

fait: elle ne pouvait s'y coucher d'aucune façon; tout lui était lourd

et incommode... c'était son fardeau qui la gênait. Il la gênait d'autant

plus ce soir, que la présence d'Anatole l'avait reportée à une époque

où, vive et légère, elle n'avait aucun souci: assise, en camisole et en

bonnet de nuit, dans un fauteuil, pour la troisième fois elle faisait

refaire son lit et retourner les matelas par sa femme de chambre

endormie.

«Je t'avais bien dit qu'il n'y avait que des creux et des bosses; tu

comprends bien que je n'aurais pas mieux demandé que de dormir? Ainsi ce

n'est pas ma faute,» disait-elle du ton boudeur d'un enfant qui va

pleurer.

Le vieux prince ne dormait pas non plus. Tikhone, à travers son sommeil,

l'entendait marcher et s'ébrouer; il lui semblait que sa dignité avait

été offensée, et cette offense était d'autant plus vive, qu'elle ne se

rapportait pas à lui, mais à sa fille, à sa fille qu'il aimait plus que

lui-même. Il avait beau se dire qu'il prendrait son temps pour décider

quelle serait dans cette affaire la ligne de conduite à suivre, une

ligne de conduite selon la justice et l'équité, ses réflexions ne

faisaient que l'irriter davantage:

«Elle a tout oublié pour le premier venu, tout, jusqu'à son père... et

la voilà qui court en haut, qui se coiffe et qui fait des grâces, et qui

ne ressemble plus à elle-même! Et la voilà enchantée d'abandonner son

père, et pourtant elle savait que je le remarquerais! Frr... frr...

frr.... Est-ce que je ne vois pas que cet imbécile ne regarde que la

Bourrienne?... Il faut que je la chasse! Et pas un brin de fierté pour

le comprendre; si elle n'en a pas pour elle, qu'elle en ait pour moi! Il

faudra lui montrer que ce bellâtre ne pense qu'à la Bourrienne. Pas de

fierté!... je le lui dirai!»

Dire à sa fille qu'elle se faisait des illusions et qu'Anatole

s'occupait de la Française était, il le savait bien, le plus sûr moyen

de froisser son amour-propre. Sa cause serait gagnée; en d'autres

termes, son désir de garder sa fille serait satisfait. Cette idée le

calma, et il appela Tikhone pour se faire déshabiller.

«C'est le diable qui les a envoyés,» se disait-il pendant que Tikhone

passait la chemise de nuit sur ce vieux corps parcheminé, dont la

poitrine était couverte d'une épaisse toison de poils gris.

«Je ne les ai pas invités, et les voilà qui me dérangent mon existence,

et il me reste si peu de temps à vivre.... Au diable!»

Tikhone était habitué à entendre le prince parler tout haut; aussi

reçut-il d'un visage impassible le coup d'oeil furibond qui émergeait de

la chemise.

«Sont-ils couchés?»

Tikhone, comme tous les valets de chambre bien appris, devinait

d'instinct la direction des pensées de son maître:

«Ils se sont couchés et ont éteint leurs lumières, Excellence.

--Bien nécessaire, bien nécessaire,» marmotta le vieux.

Et, glissant ses pieds dans ses pantoufles, et endossant sa robe de

chambre, il alla s'étendre sur le divan qui lui servait de lit.

Quoique peu de paroles eussent été échangées entre Anatole et Mlle

Bourrienne, ils s'étaient parfaitement compris; quant à la partie du

roman qui précédait l'apparition de «ma pauvre mère», ils sentaient

qu'ils avaient beaucoup de choses à se dire en secret; aussi, dès le

lendemain matin, cherchèrent-il les occasions d'un tête-à-tête, et ils

se rencontrèrent inopinément dans le jardin d'hiver, pendant que la

princesse Marie descendait, plus morte que vive, pour se rendre chez son

père à l'heure habituelle. Il lui semblait que non seulement chacun

savait que son sort allait se décider dans la journée, mais qu'elle-même

y était toute disposée. Elle lisait cela sur la figure de Tikhone, sur

celle du valet de chambre du prince Basile, qu'elle croisa dans le

corridor, portant de l'eau chaude à son maître, et qui lui fit un

profond salut.

Le vieux prince, ce matin-là, se montra plein de bienveillance et

d'aménité pour sa fille; elle connaissait depuis longtemps cette façon

d'agir, qui n'empêchait pas ses mains sèches de se crisper de colère

contre elle pour un problème d'arithmétique qu'elle ne saisissait pas

assez vite, et qui le poussait à se lever, à s'éloigner d'elle et à

répéter à plusieurs reprises les mêmes paroles d'une voix sourde et

contenue.

Il entama le sujet qui le préoccupait, sans la tutoyer:

«On m'a fait une proposition qui vous concerne, lui dit-il en souriant

d'un sourire forcé; vous aurez probablement deviné que le prince Basile

n'a pas amené ici son élève (c'est ainsi qu'il appelait Anatole, sans

trop savoir pourquoi) pour mes beaux yeux; vous connaissez mes

principes: c'est pour cela que je vous parle en ce moment.

--Comment dois-je vous comprendre, mon père? dit la princesse, pâlissant

et rougissant tour à tour.

--Comment comprendre? s'écria le vieux en s'échauffant. Le prince Basile

te trouve à son goût comme belle-fille et il te fait la proposition au

nom de son élève: c'est clair! Comment comprendre? c'est à toi que je le

demande.

--Je ne sais pas, mon père, ce que vous... murmura la princesse.

--Moi, moi, je n'ai rien à y voir, laissez-moi donc de côté, ce n'est

pas moi qui me marie!... Que voulez-vous?... c'est là ce qu'il me serait

agréable d'apprendre?»

La princesse devina que son père ne voyait pas ce mariage d'un bon oeil,

mais elle se dit aussitôt que c'était le moment ou jamais de décider de

son sort. Elle baissa les yeux pour ne pas voir ce regard qui lui ôtait

toute faculté de penser et devant lequel elle était habituée à plier:

«Je ne désire qu'une chose: agir selon votre volonté, mais s'il m'était

permis d'exprimer mon désir....

--Parfait! s'écria le prince en l'interrompant: il te prendra avec la

dot et il y accrochera Mlle Bourrienne; c'est elle qui sera sa femme, et

toi...»

Il s'arrêta en voyant l'impression que ses paroles produisaient sur sa

fille; elle baissait la tête, et elle était prête à fondre en larmes.

«Voyons, voyons, je plaisante. Souviens-toi d'une chose, princesse, mes

principes reconnaissent à une jeune fille le droit de choisir. Tu es

libre, mais n'oublie pas que le bonheur de toute ta vie dépend du parti

que tu vas prendre... je ne parle pas de moi.

--Mais je ne sais, mon père....

--Je n'en parle pas; quant à lui, il épousera qui on voudra; mais toi,

tu es libre: va dans ta chambre, réfléchis, et apporte-moi ta réponse

dans une heure; tu auras à te prononcer devant lui. Je sais bien, tu vas

prier, je ne t'en empêche pas; prie, tu ferais mieux de réfléchir

pourtant; va!... Oui ou non, oui ou non, oui ou non!» criait-il pendant

que sa fille s'éloignait chancelante, car son sort était décidé et

décidé pour son bonheur.

Mais l'allusion de son père à Mlle Bourrienne était terrible; à la

supposer fausse, elle n'y pouvait penser de sang-froid. Elle retournait

chez elle par le jardin d'hiver, lorsque la voix si connue de Mlle

Bourrienne la tira de son trouble. Elle leva les yeux et vit à deux pas

d'elle Anatole qui embrassait la jeune Française, en lui parlant à

l'oreille. La figure d'Anatole exprimait les sentiments violents qui

l'agitaient, quand il se retourna vers la princesse, oubliant son bras

autour de la taille de la jolie fille.

«Qui est là? Que me veut-on?» semblait-il dire.

La princesse Marie s'était arrêtée pétrifiée, les regardant sans

comprendre. Mlle Bourrienne poussa un cri et s'enfuit. Anatole salua la

princesse avec un sourire fanfaron, et haussant les épaules, il se

dirigea vers la porte qui conduisait à son appartement.

Une heure plus tard, Tikhone, qui avait été envoyé prévenir la princesse

Marie, lui annonça qu'on l'attendait, et que le prince Basile était là.

Il la trouva dans sa chambre, assise sur le canapé, passant doucement la

main sur les cheveux de Mlle Bourrienne, qui pleurait à chaudes larmes.

Les doux yeux de la princesse Marie, pleins d'une pitié tendre et

affectueuse, avaient retrouvé leur calme et leur lumineuse beauté.

«Non, princesse, je suis perdue à jamais dans votre coeur.

--Pourquoi donc? Je vous aime plus que jamais et je tâcherai de faire

tout mon possible..., répondit la princesse Marie avec un triste

sourire. Remettez-vous, mon amie, je vais aller trouver mon père.»

Le prince Basile, assis les jambes croisées, et tenant une tabatière

dans sa main, simulait un profond attendrissement, qu'il paraissait

s'efforcer de cacher sous un rire ému. À l'entrée de la princesse Marie,

aspirant à la hâte une petite prise, il lui saisit les deux mains:

«Ah! ma bonne, ma bonne, le sort de mon fils est entre vos mains.

Décidez, ma bonne, ma chère, ma douce Marie, que j'ai toujours aimée

comme ma fille.»

Il se détourna, car une larme venait en effet de poindre dans ses yeux.

«Frr.... Frr...! Au nom de son élève et fils, le prince te demande si tu

veux, oui ou non, devenir la femme du prince Anatole Kouraguine? Oui ou

non, dis-le, s'écria-t-il; je me réserve ensuite le droit de faire

connaître mon opinion... oui, mon opinion, rien que mon opinion,

ajouta-t-il en répondant au regard suppliant du prince Basile.... Eh

bien! oui ou non?

--Mon désir, mon père, est de ne jamais vous quitter, de ne jamais

séparer mon existence de la vôtre. Je ne veux pas me marier, répondit la

princesse Marie, en adressant un regard résolu de ses beaux yeux au

prince Basile et à son père.

--Folies, bêtises, bêtises, bêtises!» s'écria le vieux prince, en

attirant sa fille à lui, et en lui serrant la main avec une telle

violence, qu'elle cria de douleur.

Le prince Basile se leva.

«Ma chère Marie, c'est un moment que je n'oublierai jamais; mais

dites-moi, ne nous donnerez-vous pas un peu d'espérance? Ne pourra-t-il

toucher votre coeur si bon, si généreux? Je ne vous demande qu'un seul

mot: peut-être?

--Prince, j'ai dit ce que mon coeur m'a dicté, je vous remercie de

l'honneur que vous m'avez fait, mais je ne serai jamais la femme de

votre fils!

--Voilà qui est terminé, mon cher; très content de te voir, très

content. Retourne chez toi, princesse.... Très content, très content,»

répéta le vieux prince, en embrassant le prince Basile.

«Je suis appelée à un autre bonheur, se disait la princesse Marie, je

serai heureuse en me dévouant et en faisant le bonheur d'autrui, et,

quoi qu'il m'en coûte, je n'abandonnerai pas la pauvre Amélie. Elle

l'aime si passionnément et s'en repent si amèrement. Je ferai tout pour

faciliter son mariage avec lui. S'il manque de fortune, je lui en

donnerai à elle, et je prierai mon père et André d'y consentir!... Je me

réjouirais tant de la voir sa femme, elle si triste, si seule, si

abandonnée!... Comme elle doit l'aimer pour s'être oubliée ainsi! Qui

sait? J'aurais peut-être agi de même!»

La guerre et la paix, Tome I · 第 53 / 102 题