XX

Le vent était tombé; de sombres nuages qui se confondaient à l'horizon

avec la fumée de la poudre restaient suspendus sur le champ de bataille;

la lueur de deux incendies, d'autant plus visible que le soir était

venu, se détachait sur ce fond. La canonnade allait s'affaiblissant,

mais la fusillade, derrière et à droite, s'entendait à chaque pas plus

forte et plus rapprochée. À peine sorti avec ses canons de la zone du

feu ennemi, et descendu dans le ravin, Tonschine rencontra une partie de

l'état-major, entre autres l'officier porteur de l'ordre de retraite et

Gerkow, qui, bien qu'il eût été envoyé deux fois, n'était jamais parvenu

jusqu'à lui. Tous, s'interrompant les uns les autres, lui donnaient des

ordres et des contre-ordres sur la route qu'il devait suivre,

l'accablant de reproches et de critiques.

Quant à lui, monté sur son misérable cheval, il gardait un morne

silence, car il sentait qu'à la première parole qu'il aurait prononcée,

ses nerfs, en se détendant, auraient trahi son émotion. Bien qu'il lui

eût été enjoint d'abandonner les blessés, plusieurs se traînaient, en

suppliant qu'on les plaçât sur les canons. L'élégant officier

d'infanterie qui, peu d'heures auparavant, s'était élancé hors de la

hutte de Tonschine, était maintenant couché sur l'affût de la Matvéevna,

avec une balle dans le ventre. Un junker de hussards, pâle et soutenant

sa main mutilée, demandait également une petite place.

«Capitaine, dit-il, au nom du ciel, je suis contusionné, je ne peux plus

marcher!»

On voyait qu'il avait dû plus d'une fois faire inutilement la même

demande, car sa voix était suppliante et timide:

«Au nom du ciel, ne me refusez pas!

--Placez-le, placez-le! Mets une capote sous lui, mon petit oncle, dit

Tonschine, en s'adressant à son artilleur favori...--Où est l'officier

blessé?

--On l'a enlevé, il est mort, répondit une voix.

--Alors, asseyez-vous, mon ami, asseyez-vous; étends la capote,

Antonow.»

Le junker, qui n'était autre que Rostow, grelottait du frisson de la

fièvre; on le plaça sur la Matvéevna, sur ce même canon d'où l'on venait

d'enlever le mort. Le sang dont était couvert le manteau tacha le

pantalon et les mains du junker.

«Êtes-vous blessé, mon ami? lui demanda Tonschine.

--Non, je ne suis que contusionné.

--Pourquoi y a-t-il du sang sur la capote?

--C'est l'officier, Votre Noblesse,» dit l'artilleur, en l'essuyant avec

sa manche, comme pour s'excuser de cette tache sur une de ses pièces.

Les canons, poussés par l'infanterie, furent hissés à grand'peine sur la

montagne, et, arrivés enfin au village de Gunthersdorf, ils s'y

arrêtèrent. Il y faisait tellement sombre, qu'on ne distinguait plus à

dix pas les uniformes des soldats. La fusillade cessait peu à peu. Tout

à coup elle reprit tout près, sur la droite, et des éclairs brillèrent

dans l'obscurité. C'était une dernière tentative des Français, à

laquelle nos soldats répondirent des maisons du village, dont ils

sortirent aussitôt. Quant à Tonschine et à ses hommes, ne pouvant plus

avancer, ils attendaient leur sort, en se regardant en silence. La

fusillade cessa bientôt, et d'une rue détournée débouchèrent des soldats

qui causaient bruyamment:

«Nous les avons crânement chauffés, camarades, ils ne s'y frotteront

plus!

--Es-tu sain et sauf, Pétrow?

--On n'y voit goutte, dit un autre... il fait noir comme dans un

four.... Frères, n'y a-t-il rien à boire?»

Les Français avaient été définitivement repoussés, et les canons de

Tonschine s'éloignèrent en avant dans la profondeur de l'obscurité,

entourés de la clameur confuse de l'infanterie.

On aurait dit un sombre et invisible fleuve s'écoulant dans la même

direction, dont le grondement était représenté par le murmure sourd des

voix, le bruit des fers des chevaux et le grincement des roues. Du

milieu de cette confusion s'élevaient, perçants et distincts, les

gémissements et les plaintes des blessés, qui semblaient remplir à eux

seuls ces ténèbres et se confondre avec elles en une même et sinistre

impression. Quelques pas plus loin, une certaine agitation se manifesta

dans cette foule mouvante: un cavalier monté sur un cheval blanc et

accompagné d'une suite nombreuse venait de passer en jetant quelques

mots:

«Qu'a-t-il dit? Où va-t-on? S'arrête-t-on? A-t-il remercié?»

Tandis que ces questions s'entrecroisaient, cette masse vivante fut tout

à coup refoulée dans son élan en avant par la résistance des premiers

rangs, qui s'étaient arrêtés: l'ordre venait d'être donné de camper au

milieu de cette route boueuse.

Les feux s'allumèrent et les conversations reprirent. Le capitaine

Tonschine, après avoir pris ses dispositions, envoya un soldat à la

recherche d'une ambulance ou d'un médecin pour le pauvre junker, et

s'assit auprès du feu. Rostow se traîna près de lui: le frisson de la

fièvre, causée par la souffrance, le froid et l'humidité, secouait tout

son corps; un sommeil invincible s'emparait de lui, mais il ne pouvait

s'y abandonner, à cause de la douleur et de l'angoisse que lui faisait

éprouver son bras; tantôt il fermait les yeux, tantôt il regardait le

feu, qui lui paraissait d'un rouge ardent, ou la petite personne trapue

de Tonschine, qui, assis à la turque, le regardait avec une compassion

sympathique de ses yeux intelligents et bons. Il sentait que de toute

son âme il lui aurait porté secours, mais qu'il ne le pouvait pas.

De toutes parts on entendait des pas, des voix, le bruit de l'infanterie

qui s'installait, des sabots des chevaux qui piétinaient dans la boue,

et du bois que l'on fendait au loin.

Ce n'était plus le fleuve invisible qui grondait, c'était une mer

houleuse et frissonnante après la tempête. Rostow voyait et entendait,

sans comprendre ce qui se passait autour de lui. Un troupier s'approcha

du feu, s'accroupit sur ses talons, avança les mains vers la flamme, et,

se retournant avec un regard interrogatif vers Tonschine:

«Vous permettez, Votre Noblesse? J'ai perdu ma compagnie je ne sais où!»

Un officier d'infanterie qui avait la joue bandée s'adressa à Tonschine,

pour le prier de faire avancer les canons qui barraient le chemin à un

fourgon; après lui arrivèrent deux soldats qui s'injuriaient en se

disputant une botte:

«Pas vrai que tu l'as ramassée....

--En v'là une blague!» criait l'un d'eux d'une voix enrouée.

Un autre, le cou entouré de linges sanglants, s'approcha des artilleurs

en demandant à boire d'une voix sourde:

«Va-t-il donc falloir mourir comme un chien?»

Tonschine lui fit donner de l'eau. Puis accourut un loustic qui venait

chercher du feu pour les fantassins:

«Du feu, du feu bien brûlant!... Bonne chance, pays, merci pour le feu,

nous vous le rendrons avec usure,» criait-il en disparaissant dans la

nuit avec son tison enflammé.

Puis quatre soldats passèrent, qui portaient sur un manteau quelque

chose de lourd. L'un d'eux trébucha:

«Voilà que ces diables ont laissé du bois sur la route,

grommela-t-il....

--Il est mort, pourquoi le porter? dit un autre, voyons, je vous...»

Et les quatre hommes s'enfoncèrent dans l'ombre avec leur fardeau.

«Vous souffrez? dit Tonschine tout bas à Rostow.

--Oui, je souffre.

--Votre Noblesse, le général vous demande, dit un canonnier à Tonschine.

--J'y vais, mon ami.»

Il se leva et s'éloigna du feu en boutonnant son uniforme. Le prince

Bagration était occupé à dîner dans une chaumière à quelques pas du

foyer des artilleurs, et causait avec plusieurs chefs de troupe qu'il

avait invités à partager son repas. Parmi eux se trouvaient le petit

vieux colonel aux paupières tombantes, qui nettoyait à belles dents un

os de mouton, le général aux vingt-deux ans de service irréprochable, à

la figure enluminée par le vin et la bonne chère, l'officier

d'état-major à la belle bague, Gerkow, qui ne cessait de regarder les

convives d'un air inquiet, et le prince André, pâle, les lèvres serrées,

les yeux brillants d'un éclat fiévreux.

Dans un coin de la chambre était déposé un drapeau français. L'auditeur

en palpait le tissu en branlant la tête: était-ce par curiosité, ou bien

la vue de cette table où son couvert n'était pas mis, était-elle pénible

à son estomac affamé?

Dans la chaumière voisine se trouvait un colonel français, fait

prisonnier par nos dragons; et nos officiers se pressaient autour de lui

pour l'examiner.

Le prince Bagration remerciait les chefs qui avaient eu un commandement,

et se faisait rendre compte des détails du l'affaire et des pertes. Le

chef du régiment que nous avons déjà vu à Braunau expliquait au prince

comme quoi, dès le commencement de l'action, il avait rassemblé les

soldats qui ramassaient du bois, et les avait fait passer derrière les

deux bataillons avec lesquels il s'était précipité baïonnette en avant

sur l'ennemi, qu'il avait culbuté:

«M'étant aperçu, Excellence, que le premier bataillon pliait, je me suis

posté sur la route et me suis dit: Laissons passer ceux-ci, nous

recevrons les autres avec un feu de bataillon, c'est ce que j'ai fait!»

Le chef de régiment aurait tant voulu avoir agi ainsi, qu'il avait fini

par croire que c'était réellement arrivé.

«Je dois aussi faire observer à Votre Excellence, continua-t-il en se

souvenant de sa conversation avec Koutouzow, que le soldat Dologhow

s'est emparé sous mes yeux d'un officier français, et qu'il s'est tout

particulièrement distingué.

--C'est à ce moment, Excellence, que j'ai pris part à l'attaque du

régiment de Pavlograd, ajouta, avec un regard mal assuré, Gerkow, qui de

la journée n'avait aperçu un hussard, et qui ne savait que par ouï-dire

ce qui s'était passé. Ils ont enfoncé deux carrés, Excellence!»

Les paroles de Gerkow firent sourire quelques-uns des officiers

présents, qui s'attendaient à une de ses plaisanteries habituelles, mais

comme aucune plaisanterie ne suivait ce mensonge qui, après tout, était

à l'honneur de nos troupes, ils prirent un air sérieux.

«Je vous remercie tous, messieurs; toutes les armes, infanterie,

cavalerie, artillerie, se sont comportées héroïquement! Comment se

fait-il seulement qu'on ait laissé en arrière deux pièces du centre?»

demanda-t-il en cherchant quelqu'un des yeux.

Le prince Bagration ne s'informait pas de ce qu'étaient devenus les

canons du flanc gauche, qui avaient été abandonnés dès le commencement

de l'engagement:

«Il me semble cependant que je vous avais donné l'ordre de les faire

ramener, ajouta-t-il en s'adressant à l'officier d'état-major de

service.

--L'un était encloué, répondit l'officier; quant à l'autre, je ne puis

comprendre.... J'étais là tout le temps... j'ai donné des ordres et...

il faisait chaud là-bas, c'est vrai,» ajouta-t-il avec modestie.»

Quelqu'un fit observer qu'on avait envoyé chercher le capitaine

Tonschine.

«Mais vous y étiez? dit le prince Bagration s'adressant au prince André.

--Certainement, nous nous sommes manqués de peu, dit l'officier

d'état-major en souriant agréablement.

--Je n'ai pas eu le plaisir de vous y voir,» répondit d'un ton rapide et

bref le prince André.

Il y eut un moment de silence. Sur le seuil de la porte venait de

paraître Tonschine, qui se glissait timidement derrière toutes ces

grosses épaulettes; embarrassé comme toujours à leur vue, il trébucha à

la hampe du drapeau, et sa maladresse provoqua des rires étouffés.

«Comment se fait-il qu'on ait laissé deux canons sur la hauteur?»

demanda Bagration en fronçant le sourcil, plutôt du côté des rieurs où

se trouvait Gerkow, que du côté du petit capitaine.

Ce fut seulement alors, au milieu de ce grave aréopage, que celui-ci se

rendit compte avec terreur de la faute qu'il avait commise en

abandonnant, lui vivant, deux canons. Son trouble, les émotions par

lesquelles il avait passé, lui avaient fait complètement oublier cet

incident; il restait coi et murmurait:

«Je ne sais pas, Excellence, il n'y avait pas assez d'hommes....

--Vous auriez pu en prendre des bataillons qui vous couvraient.»

Tonschine aurait pu répondre qu'il n'y avait pas de bataillons: c'eût

été pourtant la vérité, mais il craignait de compromettre un chef, et

restait les yeux fixés sur Bagration, comme un écolier pris en faute.

Le silence se prolongeait, et son juge, désirant évidemment ne pas faire

preuve d'une sévérité inutile, ne savait que lui dire. Le prince André

regardait Tonschine en dessous, et ses doigts se crispaient

nerveusement.

«Excellence, dit-il en rompant le silence de sa voix tranchante, vous

m'avez envoyé à la batterie du capitaine, et j'y ai trouvé les deux

tiers des hommes et des chevaux morts, deux canons brisés, et pas de

bataillons pour les couvrir.»

Le prince Bagration et Tonschine ne le quittaient pas des yeux.

«Et si Votre Excellence me permet de donner mon opinion, c'est surtout à

cette batterie et à la fermeté héroïque du capitaine Tonschine et de sa

compagnie que nous devons en grande partie le succès de la journée.»

Et sans attendre de réponse il se leva de table. Le prince Bagration

regarda Tonschine et, ne voulant pas laisser percer son incrédulité, il

inclina la tête en lui disant qu'il pouvait se retirer.

Le prince André le suivit:

«Grand merci, lui dit Tonschine en lui serrant la main, vous m'avez tiré

d'un mauvais pas, mon ami.»

Lui jetant un coup d'oeil attristé, le prince André s'éloigna sans rien

répondre. Il avait un poids sur le coeur.... Tout était si étrange, si

différent de ce qu'il avait espéré!

«Qui sont-ils? que font-ils? quand cela finira-t-il?» se demandait

Rostow en suivant les ombres qui se succédaient autour de lui.

Son bras lui faisait de plus en plus mal, le sommeil l'accablait, des

taches rouges dansaient devant ses yeux, et toutes les diverses

impressions de ces voix, de ces figures, de sa solitude, se confondaient

avec la douleur qu'il éprouvait.... Oui, c'étaient bien ces soldats

blessés qui l'écrasaient, qui le froissaient, ces autres soldats qui lui

retournaient les muscles, qui rôtissaient les chairs de son bras brisé!

Pour se débarrasser d'eux, il ferma les yeux, il s'oublia un instant,

et, dans cette courte seconde, il vit défiler devant lui toute une

fantasmagorie: sa mère avec sa main blanche, puis Sonia et ses petites

épaules maigres, puis les yeux de Natacha qui lui souriaient, puis

Denissow, Télianine, Bogdanitch et toute son histoire avec eux, et cette

histoire prenait la figure de ce soldat, là-bas, là-bas, celui qui avait

une voix aiguë, un nez crochu, qui lui faisait tant de mal et lui tirait

le bras.

Il tâchait, mais en vain, de se dérober à la griffe qui torturait son

épaule, cette pauvre épaule qui aurait été intacte, s'il ne l'avait pas

broyée méchamment.

Il ouvrit les yeux: une étroite bande du voile noir de la nuit

s'étendait au-dessus de la lueur des charbons, et dans cette lueur

voltigeait la poussière argentée d'une neige fine et légère. Point de

médecin, et Tonschine ne revenait pas. Sauf un pauvre petit troupier

tout nu, qui de l'autre côté du feu chauffait son corps amaigri, il

était tout seul.

«Je ne suis nécessaire à personne! pensait Rostow, personne ne veut

m'aider, ne me plaint, et pourtant, à la maison, jadis j'étais fort,

gai, entouré d'affection. Il soupira, et son soupir se perdit dans un

gémissement.

--Qu'y a-t-il?... cela te fait mal? demanda le petit troupier en

secouant sa chemise au-dessus du feu, et il ajouta, sans attendre la

réponse:--En a-t-on écharpé de pauvres gens aujourd'hui, c'est

effrayant!»

Rostow ne l'écoutait pas, et suivait des yeux les flocons de neige qui

tourbillonnaient dans l'espace; il songeait à l'hiver de Russie, à la

maison chaude, bien éclairée, à sa fourrure moelleuse, à son rapide

traîneau, et il s'y voyait plein de vie, entouré de tous les siens:

«Pourquoi donc suis-je venu me fourrer ici?» se disait-il. Les Français

ne renouvelèrent pas l'attaque le lendemain, et les restes du

détachement de Bagration se réunirent à l'armée de Koutouzow.

La guerre et la paix, Tome I · 第 49 / 102 题