XIII

Le 1er novembre, Koutouzow avait reçu d'un de ses espions un rapport

d'après lequel il jugeait son armée dans une position presque sans

issue. Les Français, après le passage du pont, disait le rapport,

marchaient en forces considérables pour intercepter sa jonction avec les

troupes venant de Russie. Si Koutouzow se décidait à rester à Krems, les

cent cinquante mille hommes de Napoléon couperaient ses communications,

en entourant ses quarante mille soldats fatigués et épuisés, et il se

trouverait dans la position de Mack à Ulm; s'il abandonnait la grande

voie de ses communications avec la Russie, il devrait se jeter, en

défendant sa retraite pas à pas, dans les montagnes inconnues et

dépourvues de routes de la Bohême, et perdre par suite tout espoir de se

réunir à Bouksevden. Si enfin il se décidait à se replier de Krems sur

Olmütz, pour rejoindre ses nouvelles forces, il risquait d'être devancé

par les Français, et forcé d'accepter la bataille, pendant sa marche et

avec tout son train de bagages derrière lui, contre un ennemi trois fois

plus nombreux, qui le cernerait de deux côtés. Il choisit cependant

cette dernière alternative.

Les Français s'avançaient à marches forcées vers Znaïm, sur la ligne de

retraite de Koutouzow, mais toutefois à 100 verstes devant lui. Se

laisser devancer par eux, c'était pour les Russes la honte d'Ulm et la

perte complète de l'armée; il n'y avait d'autre chance de la sauver, que

d'atteindre ce point avant l'armée française; mais la réussite devenait

impossible avec une masse de quarante mille hommes. Le chemin que

l'ennemi avait à parcourir de Vienne à Znaïm était meilleur et plus

direct que celui de Koutouzow de Krems à Znaïm.

À la réception de cette nouvelle, il avait expédié, à travers les

montagnes, Bagration et son avant-garde de quatre mille hommes sur la

route de Vienne à Znaïm. Bagration avait ordre d'opérer cette marche

sans s'arrêter, de se placer de façon à avoir Vienne devant lui, Znaïm

derrière, et si, grâce à sa bonne étoile, il réussissait à arriver le

premier, de retenir l'ennemi autant qu'il le pourrait, pendant que

Koutouzow, avec tout son train de campagne, s'écoulerait vers Znaïm.

Après avoir réussi à franchir 45 verstes de montagnes sans chemins

frayés, par une nuit orageuse, et avec des soldats affamés et mal

chaussés, Bagration, ayant perdu en traînards le tiers de ses hommes,

déboucha à Hollabrünn sur la route de Vienne à Znaïm, quelques heures

avant les Français. Afin de donner à Koutouzow les vingt-quatre heures

indispensables pour atteindre son but, ses quatre mille hommes, épuisés

de fatigue, devaient arrêter l'ennemi à Hollabrünn et sauver ainsi

l'armée, ce qui était en réalité impossible. Mais la fortune capricieuse

rendit l'impossible possible. Le succès de la ruse qui avait livré aux

Français, sans coup férir, le pont de Vienne, inspira à Murat la pensée

d'en tenter une du même genre avec Koutouzow. Rencontrant le faible

détachement de Bagration, il s'imagina avoir devant lui l'armée tout

entière. Sûr de l'écraser dès qu'il aurait reçu les renforts qu'il

attendait, il lui proposa un armistice de trois jours, pendant lequel

chacun d'eux conserverait ses positions respectives. Pour être plus sûr

de l'obtenir, il confirma que les préliminaires de la paix étaient en

discussion, et que par conséquent il était inutile de verser le sang. Le

général autrichien Nostitz, placé aux avant-postes, le crut sur parole

et, en se repliant, démasqua Bagration. Un autre parlementaire porta

dans le camp russe les mêmes assurances mensongères. Bagration répondit

qu'il ne pouvait ni accepter, ni refuser l'armistice, et qu'il devait

avant tout en référer au général en chef, auquel il allait envoyer son

aide de camp. Cette proposition était le salut de l'armée; aussi

Koutouzow dépêcha-t-il immédiatement à l'ennemi l'aide de camp

Wintzengerode, chargé non seulement d'accepter l'armistice, mais aussi

de poser les conditions d'une capitulation. Il expédia en même temps

d'autres ordres en arrière, pour presser la marche de l'armée, que

l'ennemi ignorait encore parce qu'elle s'opérait derrière les faibles

troupes de Bagration, restées immobiles devant des forces huit fois plus

considérables. Les prévisions de Koutouzow se réalisèrent. Ses

propositions ne l'engageaient à rien et lui faisaient gagner un temps

précieux; car la faute de Murat ne pouvait tarder à être découverte.

Aussitôt que Bonaparte, établi à Schoenbrünn, à 25 verstes de

Hollabrünn, reçut le rapport de Murat contenant les projets d'armistice

et de capitulation, il comprit qu'on l'avait joué et lui écrivit la

lettre suivante:

_Au prince Murat._

«_Schoenbrünn, 25 brumaire (16 novembre), an 1805, huit heures du

matin._

«Il m'est impossible de trouver des termes pour vous exprimer mon

mécontentement. Vous ne commandez que mon avant-garde, et vous n'avez

pas le droit de faire d'armistice sans mon ordre. Vous me faites perdre

le fruit d'une campagne. Rompez l'armistice sur-le-champ et marchez à

l'ennemi. Vous lui ferez déclarer que le général qui a signé cette

capitulation n'avait pas le droit de le faire, qu'il n'y a que

l'empereur de Russie qui ait ce droit.

«Toutefois, cependant, que l'empereur de Russie ratifierait ladite

convention, je la ratifierai, mais ce n'est qu'une ruse. Marchez,

détruisez l'armée russe... vous êtes en position de prendre son bagage

et son artillerie.

«L'aide de camp de Russie est un..., les officiers ne sont rien quand

ils n'ont pas de pouvoirs; celui-ci n'en avait point... les Autrichiens

se sont laissé jouer sur le pont de Vienne, vous vous laissez jouer par

un aide de camp de l'Empereur.

«NAPOLÉON.»

L'aide de camp porteur de cette terrible épître galopait ventre à terre.

Napoléon, craignant de laisser échapper sa facile proie, arrivait avec

toute sa garde pour livrer bataille, tandis que les quatre mille hommes

de Bagration allumaient gaiement leurs feux, se séchaient, se

chauffaient pour la première fois depuis trois jours et cuisaient leur

gruau, sans qu'aucun d'eux pressentît l'ouragan qui allait fondre sur

eux.

La guerre et la paix, Tome I · 第 42 / 102 题