Le reste de l'infanterie traversait en se hâtant; les fourgons avaient
déjà passé, la presse était moindre et le dernier bataillon venait
d'arriver sur le pont. Seuls de l'autre côté, les hussards de l'escadron
de Denissow ne pouvaient encore apercevoir l'ennemi, qui néanmoins était
parfaitement visible des hauteurs opposées, car leur horizon se trouvait
limité, à une demi-verste de distance, par une colline. Une petite lande
déserte, sur laquelle s'agitaient nos patrouilles de cosaques,
s'étendait au premier plan.
Tout à coup, sur la montée de la route, se montrèrent juste en face, de
l'artillerie et des capotes bleues: c'étaient les Français! Les
officiers et les soldats de l'escadron de Denissow, tout en essayant de
parler de choses indifférentes et de regarder de côté et d'autre, ne
cessaient de penser à ce qui se préparait là-bas sur la montagne, et de
regarder involontairement les taches noires qui se dessinaient à
l'horizon; ils savaient que ces taches noires, c'était l'ennemi.
Le temps s'était éclairci dans l'après-midi; un soleil radieux
descendait vers le couchant, au-dessus du Danube et des sombres
montagnes qui l'environnent; l'air était calme, le son des clairons et
les cris de l'ennemi le traversaient par intervalles. Les Français
avaient cessé leur feu; sur un espace de trois cents sagènes[16]
environ, il n'y avait plus que quelques patrouilles. On éprouvait le
sentiment de cette distance indéfinissable, menaçante et insondable, qui
sépare deux armées ennemies en présence. Qu'y a-t-il à un pas au delà de
cette limite, qui évoque la pensée de l'autre limite, celle qui sépare
les morts des vivants?... L'inconnu des souffrances, la mort? Qu'y
a-t-il là, au delà de ce champ, de cet arbre, de ce toit éclairés par le
soleil? On l'ignore, et l'on voudrait le savoir.... On a peur de
franchir cette ligne, et cependant on voudrait la dépasser, car on
comprend que tôt ou tard on y sera obligé, et qu'on saura alors ce
qu'il y a là-bas, aussi fatalement que l'on connaîtra ce qui se trouve
de l'autre côté de la vie.... On se sent exubérant de forces, de santé,
de gaieté, d'animation, et ceux qui vous entourent sont aussi en train,
et aussi vaillants que vous-même!...
Telles sont les sensations, sinon les pensées de tout homme en face de
l'ennemi, et elles ajoutent un éclat particulier, une vivacité et une
netteté de perception inexprimables à tout ce qui se déroule pendant ces
courts instants.
Une légère fumée s'éleva sur une éminence, et un boulet vola en sifflant
au-dessus de l'escadron de hussards. Les officiers, qui s'étaient
groupés, retournèrent à leur poste; les hommes alignèrent leurs chevaux.
Le silence se fit dans les rangs; tous les regards se portèrent de
l'ennemi sur le chef d'escadron, dans l'attente du commandement. Un
second et un troisième projectile passèrent en l'air: il était évident
qu'on tirait sur eux, mais les boulets, dont on entendait distinctement
le sifflement régulier, allaient se perdre derrière l'escadron. Les
hussards ne se détournaient pas, mais, à ce bruit répété, tous les
cavaliers se soulevaient comme un seul homme et retombaient sur leurs
étriers. Chaque soldat, sans tourner la tête, regardait de côté son
camarade, comme pour saisir au passage l'impression qu'il éprouvait.
Depuis Denissow jusqu'au trompette, chaque figure avait un léger
tressaillement de lèvres et de menton, qui indiquait un sentiment
intérieur de lutte et d'excitation. Le maréchal des logis, avec sa
figure renfrognée, examinait ses hommes comme s'il les menaçait d'une
punition. Le «junker» Mironow s'inclinait à chaque boulet; Rostow, placé
au flanc gauche sur son brillant Corbeau, avait l'air heureux et
satisfait d'un écolier assuré de se distinguer dans l'examen qu'il subit
devant un nombreux public. Il regardait gaiement, sans crainte, les
camarades, comme pour les prendre à témoin de son calme devant le feu de
l'ennemi, et cependant sur ses traits se dessinait aussi ce pli
involontaire creusé par une impression nouvelle et sérieuse.
«Qui est-ce qui salue là-bas? Eh! junker Mironow, ce n'est pas bien,
regardez-moi,» criait Denissow qui, ne pouvant rester en place, faisait
le manège devant l'escadron.
Il n'y avait rien de changé dans la petite personne de Denissow, avec
son nez en l'air et sa chevelure noire; il tenait de sa petite main
musculeuse aux doigts courts la poignée de son sabre nu: c'était sa
personne de tous les jours, ou de tous les soirs, après deux bouteilles
vidées! Il était seulement plus rouge que d'habitude, et rejetant en
arrière sa tête crépue, comme font les oiseaux lorsqu'ils boivent,
éperonnant sans pitié son brave Bédouin, il se porta au galop sur le
flanc gauche, et donna d'une voix enrouée l'ordre d'examiner les
pistolets. Il se retourna alors vers Kirstein, qui venait à lui sur une
lourde jument d'allure pacifique.
«Eh quoi! dit ce dernier, sérieux comme toujours, mais dont les yeux
brillaient.... Eh quoi! on n'en viendra pas aux mains, tu verras, nous
nous retirerons.
--Le diable sait ce qu'ils font, grommela Denissow.... Ah! Rostow,
s'écria-t-il, en voyant la joyeuse figure du junker, te voilà à la
fête!»
Rostow se sentait complètement heureux. À ce moment, un général se
montra sur le pont; Denissow s'élança vers lui:
«Excellence, permettez-nous d'attaquer, je les culbuterai.
--Il s'agit bien d'attaquer, répondit le général, en fronçant le
sourcil, comme pour chasser une mouche importune.... Pourquoi êtes-vous
ici? Les éclaireurs se replient! Ramenez l'escadron!»
Le premier et le deuxième escadron repassèrent le pont, sortirent du
cercle des projectiles et se dirigèrent vers la montagne sans avoir
perdu un seul homme. Les derniers cosaques abandonnèrent l'autre rive.
Le colonel Karl Bogdanitch Schoubert s'approcha de l'escadron de
Denissow et continua à marcher au pas, presque à côté de Rostow, sans
s'occuper de son inférieur, qu'il revoyait pour la première fois depuis
leur altercation au sujet de Télianine. Rostow, à son rang, se sentait
au pouvoir de cet homme envers lequel il se reconnaissait coupable; il
ne quittait pas des yeux son dos athlétique, son cou rouge et sa nuque
blonde. Il lui semblait que Bogdanitch affectait de ne pas le voir, que
son but était d'éprouver son courage, et il se redressait de toute sa
hauteur, en regardant gaiement autour de lui. Il pensait encore que
Bogdanitch faisait exprès de ne point s'éloigner, pour faire parade de
son sang-froid, ou bien, que pour se venger il lancerait, à cause de
lui, l'escadron dans une attaque désespérée, ou bien encore qu'après
l'attaque il viendrait à sa rencontre et lui donnerait généreusement, à
lui blessé, une poignée de main en signe de réconciliation.
Gerkow, dont les hautes et larges épaules étaient bien connues des
hussards de Pavlograd, s'approcha du colonel. Gerkow, qui était envoyé
par l'état-major, n'était pas resté au régiment; il se disait à lui-même
qu'il n'était pas assez bête pour cela, lorsque, sans rien faire, il
pouvait, en se faisant attacher à un état-major quelconque, recevoir des
récompenses. Aussi parvint-il à se faire nommer officier d'ordonnance du
prince Bagration. Il venait, de la part du commandant de
l'arrière-garde, apporter un ordre à son ancien chef.
«Colonel, dit-il d'un air sombre et grave, en s'adressant à l'ennemi de
Rostow,--et il lança un coup d'oeil à ses camarades,--on vous ordonne
de vous arrêter et de brûler le pont.»
--Qui? On vous ordonne? demanda le colonel d'un air grognon.
--Ah! ça, je n'en sais rien: qui? on vous ordonne? répondit le cornette,
sans se départir de son sérieux.... Le prince m'a simplement envoyé vous
dire de ramener les hussards et de brûler le pont.»
Un officier d'état-major se présenta au même moment, porteur du même
ordre, et fut suivi de près par le gros Nesvitsky, qui arrivait au galop
de son cheval cosaque.
«Comment, colonel, je vous avais dit de brûler le pont!... Il y a donc
eu malentendu... tout le monde là-bas perd la tête, on n'y comprend
rien.»
Le colonel, sans se presser, fit faire halte à son régiment et
s'adressant à Nesvitsky:
«Vous ne m'avez parlé que des matières inflammables; quant à brûler le
pont, vous ne m'en avez rien dit.
--Comment, mon petit père, je ne vous en ai rien dit? repartit Nesvitsky
en ôtant sa casquette et en passant sa main dans ses cheveux trempés de
sueur... puisque je vous ai parlé des matières inflammables?
--D'abord, je ne suis pas votre petit père, monsieur l'officier
d'état-major, et vous ne m'avez pas dit de brûler le pont. Je connais le
service, et j'ai pour habitude d'exécuter ponctuellement les ordres que
je reçois; vous avez dit: on brûlera le pont; je ne pouvais donc pas
deviner, sans le secours du Saint-Esprit, qui le brûlerait!
--C'est toujours ainsi, dit Nesvitsky avec un geste d'impatience...--Que
fais-tu, toi, ici? continua-t-il en s'adressant à Gerkow.
--Mais je suis aussi venu pour cela!... Te voilà mouillé comme une
éponge; veux-tu que je te presse?
--Vous m'avez dit, monsieur l'officier de l'état-major... continua le
colonel d'un ton offensé.
--Dépêchez-vous, colonel, s'écria l'officier en l'interrompant...; sans
cela l'ennemi va nous mitrailler.»
Le colonel les regarda tour à tour en silence et fronça le sourcil.
«Je brûlerai le pont,» dit-il d'un ton solennel, comme pour bien
constater qu'il ferait son devoir en dépit de toutes les difficultés
qu'on lui suscitait.
Ayant donné, de ses longues jambes maigres, un double coup d'éperon à
son cheval, comme si l'animal était coupable, il s'avança pour commander
au deuxième escadron de Denissow de retourner au pont.
«C'est bien cela, se dit Rostow, il veut m'éprouver!...»
Son coeur se serra, le sang lui afflua aux tempes:
«Eh bien, qu'il regarde, il verra si je suis un poltron!»
La contraction, causée par le sifflement des boulets, reparut de nouveau
sur les visages animés des hommes de l'escadron. Rostow ne quittait pas
des yeux son ennemi le colonel, et cherchait à lire sur sa figure la
confirmation de ses soupçons; mais le colonel ne le regarda pas une
seule fois et continua à examiner les rangs avec une sévérité
solennelle.
Son commandement se fit entendre.
«Vite, vite!» crièrent quelques voix autour de lui.
Les sabres s'accrochaient aux brides, les éperons s'entrechoquaient, et
les hussards quittèrent leurs montures, ne sachant eux-mêmes ce qu'ils
allaient faire. Quelques-uns se signaient. Rostow ne regardait plus son
chef, il n'en avait plus le temps. Il craignait de rester en arrière, sa
main tremblait en jetant la bride de son cheval au soldat chargé de le
garder, et il entendait les battements de son coeur. Denissow, penché en
arrière, passa devant lui en disant quelques mots. Rostow ne voyait rien
que les hussards qui couraient en s'embarrassant dans leurs éperons et
en faisant sonner leurs sabres.
«Un brancard!» s'écria une voix derrière lui, sans que Rostow se rendît
compte de la demande.
Il courait toujours pour garder l'avance, mais à l'entrée du pont il
trébucha et tomba sur les mains dans la boue gluante et tassée. Ses
camarades le dépassèrent.
«Des deux côtés, capitaine!» s'écria le colonel, qui était resté à
cheval non loin du pont et dont la figure était joyeuse et triomphante.
Rostow se releva en essuyant ses mains au cuir de son pantalon, et,
regardant son ennemi, s'élança en avant, pensant que, plus loin il
irait, mieux cela vaudrait, mais Bogdanitch le rappela sans le
reconnaître:
«Qui court là-bas au milieu du pont? Eh! junker, arrière, s'écria-t-il
en colère, et, s'adressant à Denissow qui, par fanfaronnade, s'était
avancé à cheval sur le pont:
--Pourquoi vous risquer ainsi, capitaine? Descendez de cheval!»
Denissow, se retournant sur sa selle, murmura:
«Hein! celui-là trouve toujours à redire à tout.»
Pendant ce temps, Nesvitsky, Gerkow et l'officier d'état-major, placés
hors de portée du tir de l'ennemi, observaient tantôt ce petit groupe
d'hommes en vestes à brandebourgs, d'un vert foncé, en shakos jaunes, en
pantalons gros bleu, qui s'agitaient près du pont, et tantôt, de l'autre
côté, les capotes bleues qui s'avançaient, suivies de chevaux, qu'on
reconnaissait facilement pour les chevaux de l'artillerie.
Brûleront-ils ou ne brûleront-ils pas le pont? Qui arrivera les
premiers, eux, ou les Français qui les mitraillent? Chacun, dans cette
masse énorme de troupes réunies sur un même point, s'adressait
involontairement cette question, en présence des péripéties de cette
scène éclairée par le soleil couchant.
«Oh! dit Nesvitsky, ils seront frottés, les hussards! ils sont
maintenant à portée des canons!
--Il a pris trop de monde avec lui, dit l'officier d'état-major.
--C'est vrai, reprit Nesvitsky. Deux braves auraient fait l'affaire.
--Oh! Excellence, Excellence,» dit Gerkow, sans quitter des yeux les
hussards.
Il avait toujours cet air naïf et railleur qui faisait qu'on se
demandait s'il était réellement sérieux....
«Quelle idée! Envoyer deux braves, mais alors qui nous donnerait le
Vladimir, avec la rosette à la boutonnière?... Eh bien qu'on les frotte,
mais au moins l'escadron sera présenté et chacun peut espérer une
décoration: notre colonel sait ce qu'il fait.
--Voilà la mitraille!» dit l'officier, en désignant du doigt les pièces
ennemies qu'on enlevait des avant-trains.
Un panache de fumée s'éleva, puis un second et un troisième presque en
même temps, et, au moment où le bruit du premier coup traversait
l'espace, le quatrième fut visible.
«Oh!» s'écria Nesvitsky comme frappé par une douleur aiguë.
Et il saisit la main de l'officier:
«Voyez, il en est tombé, il en est tombé un!...
--Deux, il me semble?
--Si j'étais souverain, je ne ferais jamais la guerre,» dit Nesvitsky en
se détournant.
Les canons français se rechargeaient vivement, et de nouveau la fumée se
montra sur plusieurs points. L'infanterie, en capotes bleues courut vers
le pont, que couvrit, en crépitant sur ses planches, une pluie de
mitraille. Mais cette fois, Nesvitsky ne voyait plus rien. Une épaisse
fumée s'élevait en rideau, les hussards avaient réussi à mettre le feu,
et les batteries françaises tiraient, non plus pour les en empêcher,
mais parce que les canons étaient chargés et qu'il n'y avait plus sur
qui tirer.
Les Français avaient eu le temps d'envoyer trois décharges avant que les
hussards fussent retournés à leurs chevaux; deux de ces décharges, mal
dirigées, avaient passé par-dessus les têtes; mais la dernière, tombée
au milieu d'un groupe de soldats, en avait abattu trois.
Rostow, préoccupé de ses rapports avec Bogdanitch, s'était arrêté au
milieu du pont, ne sachant plus que faire. Il n'y avait là personne à
pourfendre. Pourfendre, voilà comment il s'était toujours figuré une
bataille, et comme il ne s'était pas muni de paille enflammée, à
l'exemple de ses camarades, il ne pouvait coopérer à l'incendie. Il
restait donc là, indécis, quand retentit sur le pont comme une grêle de
noix, et près de lui un hussard tomba sur le parapet en gémissant.
Rostow courut à lui; on appela les brancardiers, et quelques hommes
saisirent le blessé et le soulevèrent.
«Oh! laissez-moi, au nom du Christ!» s'écria le soldat.
Mais on continua à le soulever et à l'emporter. Rostow se détourna, son
regard plongea dans le lointain: on aurait dit qu'il cherchait à y
découvrir quelque chose; puis il se reporta sur le Danube, sur le ciel,
sur le soleil. Comme le ciel lui parut bleu, calme et profond! Comme le
soleil descendait brillant et glorieux! Comme les eaux du Danube
scintillent au loin doucement agitées!... Là-bas dans le fond, ces
montagnes bleuâtres aux défilés mystérieux, ce couvent, ces forêts de
pins cachées derrière un brouillard transparent.... Là était la paix, là
était le bonheur!
«Ah! si j'avais pu y vivre, je n'aurais rien désiré de plus, pensait
Rostow... rien! Je sens en moi tant d'éléments de bonheur, en moi et en
ce beau soleil... tandis qu'ici... des cris de souffrance... la peur...
la confusion... la hâte... on crie de nouveau, tous reculent et me
voilà courant avec eux... et la voilà, la voilà, la mort, au-dessus de
moi!... Une seconde encore, et peut-être ne verrai-je plus jamais ni ce
soleil, ni ces eaux, ni ces montagnes!...»
Le soleil se voila. On portait d'autres brancards devant Rostow: la
crainte de la mort et du brancard, l'amour du soleil et de la vie, tout
se confondit en un sentiment de souffrance et d'angoisse:
«Mon Dieu, que Celui qui est là-haut me garde, me pardonne et me
protège!» murmura Rostow.
Les hussards reprirent leurs chevaux, les voix devinrent plus assurées,
et les brancards disparurent.
«Eh bien, mon cher, tu l'as sentie, la poudre? lui cria à l'oreille
Vaska Denissow.
--Tout est fini! mais moi, je suis un poltron, un poltron! pensa Rostow
en se remettant en selle.
--Est-ce que c'était de la mitraille? demanda-t-il à Denissow.
--Parbleu, je crois bien, et encore de quel calibre! nous avons
fièrement travaillé! Il y faisait chaud; l'attaque, c'est autre chose,
mais ici on tirait sur nous comme à la cible...»
Et Denissow se rapprocha du groupe où se trouvaient Nesvitsky et ses
compagnons.
«Je crois qu'on n'aura rien remarqué», se disait Rostow, et c'était
vrai, car chacun se rendait compte, par expérience, de la sensation
qu'il avait éprouvée à ce premier baptême du feu.
«Ma foi, quel beau rapport il y aura!... Et l'on me fera peut-être
sous-lieutenant! dit Gerkow.
--Annoncez au prince que j'ai mis le feu au pont, dit le colonel d'un
air triomphant.
--S'il me questionne sur les pertes?...
--Bah! insignifiantes, répondit-il de sa voix de basse, deux hussards
blessés et un tué raide mort,» ajouta-t-il, sans chercher à réprimer un
sourire de satisfaction; il scandait même avec bonheur cette heureuse
expression de «raide mort».
Les trente-cinq mille hommes de l'armée de Koutouzow, poursuivis par une
armée de cent mille Français, avec Bonaparte à leur tête, ne
rencontraient qu'hostilité dans le pays. Ils n'avaient plus confiance
dans leurs alliés, ils manquaient d'approvisionnements; et, forcés à
l'action en dehors de toutes les conditions prévues d'une guerre, ils se
repliaient avec précipitation. Ils descendaient le Danube, s'arrêtant
pour faire face à l'ennemi, s'en débarrassant par des engagements
d'arrière-garde et ne s'engageant qu'autant qu'il était nécessaire pour
opérer leur retraite sans perdre leurs bagages. Quelques rencontres
avaient eu lieu à Lambach, à Amstetten, à Melck, et, malgré le courage
et la fermeté des Russes, auxquels leurs adversaires rendaient justice,
le résultat n'en était pas moins une retraite, une vraie retraite. Les
Autrichiens, échappés à la reddition d'Ulm et réunis à Koutouzow à
Braunau, s'en étaient de nouveau séparés, l'abandonnant à ses forces
épuisées. Défendre Vienne n'était plus possible, car, en dépit du plan
de campagne offensive, si savamment élaboré selon les règles de la
nouvelle science stratégique, et remis à Koutouzow par le conseil de
guerre autrichien, la seule chance qu'il eût de ne pas perdre son armée
comme Mack, c'était d'opérer sa jonction avec les troupes qui arrivaient
de Russie.
Le 28 octobre, Koutouzow passa sur la rive gauche du Danube et s'y
arrêta pour la première fois, mettant le fleuve entre lui et le gros des
forces ennemies. Le 30, il attaqua Mortier, qui se trouvait également
sur la rive gauche, et le battit. Les premiers trophées de cette affaire
furent deux canons, un drapeau et deux généraux, et, pour la première
fois depuis une retraite de quinze jours, les Russes s'arrêtèrent,
bousculèrent les Français, et restèrent maîtres du champ de bataille.
Malgré l'épuisement des troupes, mal vêtues, affaiblies d'un tiers par
la perte des traînards, des malades, des morts et des blessés,
abandonnés sur le terrain et confiés par une lettre de Koutouzow à
l'humanité de l'ennemi, malgré la quantité de blessés que les hôpitaux
et les maisons converties en ambulances ne pouvaient contenir, malgré
toutes ces circonstances aggravantes, cet arrêt à Krems et cette
victoire remportée sur Mortier avaient fortement relevé le moral des
troupes.
Les nouvelles les plus favorables, mais aussi les plus fausses,
circulaient entre l'armée et l'état-major: on annonçait la prochaine
arrivée de nouvelles colonnes russes, une victoire des Autrichiens et
enfin la retraite précipitée de Bonaparte.
Le prince André s'était trouvé pendant ce dernier combat à côté du
général autrichien Schmidt, qui avait été tué; lui-même avait eu son
cheval blessé sous lui et la main égratignée par une balle. Afin de lui
témoigner sa bienveillance, le général en chef l'avait envoyé porter la
nouvelle de cette victoire à Brünn, où résidait la cour d'Autriche
depuis qu'elle s'était enfuie de Vienne, menacée par l'armée française.
Dans la nuit du combat, excité mais non fatigué, car, malgré sa frêle
apparence, il supportait mieux la fatigue physique qu'un homme plus
robuste, il monta à cheval, pour aller présenter le rapport de Doktourow
à Koutouzow, et fut aussitôt expédié en courrier, ce qui était l'indice
assuré d'une promotion prochaine.
La nuit était sombre et étoilée, la route se dessinait en noir sur la
neige tombée la veille pendant la bataille. Le prince André, emporté par
sa charrette de poste, passait en revue tous les sentiments qui
l'agitaient, l'impression du combat, l'heureux effet que produirait la
nouvelle de la victoire, les adieux du commandant en chef et de ses
camarades. Il éprouvait la jouissance intime de l'homme qui, après une
longue attente, voit enfin luire les premiers rayons du bonheur désiré.
Dès qu'il fermait les yeux, la fusillade et le grondement du canon
résonnaient à son oreille, se confondant avec le bruit des roues et les
incidents de la bataille. Tantôt il voyait fuir les Russes, tantôt il se
voyait tué lui-même; alors il se réveillait en sursaut; heureux de
sentir se dissiper ce mauvais rêve; puis il s'assoupissait de nouveau en
rêvant au sang-froid qu'il avait déployé. Une matinée ensoleillée
succéda à cette nuit sombre; la neige fondait, les chevaux galopaient,
et de chaque côté du chemin se déroulaient des forêts, des champs et des
villages.
À l'un des relais il rejoignit un convoi de blessés: l'officier qui le
conduisait, étendu sur la première charrette, criait et injuriait un
soldat. Des blessés sales, pâles et enveloppés de linges ensanglantés,
entassés dans de grands chariots, étaient secoués sur la route
pierreuse; les uns causaient, les autres mangeaient du pain, et les plus
malades regardaient, avec un intérêt tranquille et naïf, le courrier
qui les dépassait au galop.
Le prince André fit arrêter sa charrette et demanda aux soldats quand
ils avaient été blessés:
«Avant-hier sur le Danube, répondit l'un d'eux, et le prince André,
tirant sa bourse, leur donna trois pièces d'or.
--Pour tous! dit-il en s'adressant à l'officier qui approchait:
Guérissez-vous, mes enfants, il y aura encore de la besogne.
--Quelle nouvelle y a-t-il, monsieur l'aide de camp? demanda l'officier,
visiblement satisfait de trouver à qui parler.
--Bonne nouvelle!... En avant!» cria-t-il au cocher.
Il faisait nuit lorsque le prince André entra à Brünn et se vit entouré
de hautes maisons, de magasins éclairés, de lanternes allumées, de beaux
équipages roulant sur le pavé, en un mot de toute cette atmosphère
animée de grande ville, si attrayante pour un militaire qui arrive du
camp. Malgré sa course rapide et sa nuit d'insomnie, il se sentait
encore plus excité que la veille. Comme il approchait du palais, ses
yeux brillaient d'un éclat fiévreux, et ses pensées se succédaient avec
une netteté magique. Tous les détails de la bataille étaient sortis du
vague et se condensaient dans sa pensée en un rapport concis, tel qu'il
devait le présenter à l'empereur François. Il entendait les questions
qu'on lui adresserait et les réponses qu'il y ferait. Il était convaincu
qu'on allait l'introduire tout de suite auprès de l'Empereur; mais, à
l'entrée principale du palais, un fonctionnaire civil l'arrêta, et,
l'ayant reconnu pour un courrier, le conduisit à une autre entrée:
«Dans le corridor à droite, Euer Hochgeboren. (Votre Haute Naissance);
vous y trouverez l'aide de camp de service, qui vous introduira auprès
du ministre.»
L'aide de camp de service pria le prince André de l'attendre, et alla
l'annoncer au ministre de la guerre. Il revint bientôt, et, s'inclinant
avec une politesse marquée, il fit passer le prince André devant lui;
après lui avoir fait traverser le corridor, il l'introduisit dans le
cabinet où travaillait le ministre. L'officier autrichien semblait, par
son excessive politesse, vouloir élever une barrière qui le mît à l'abri
de toute familiarité de la part de l'aide de camp russe. Plus le prince
André se rapprochait du haut fonctionnaire, plus s'affaiblissait en lui
le sentiment de joyeuse satisfaction qu'il avait éprouvé quelques
instants avant, et plus il ressentait vivement comme l'impression d'une
offense reçue; et cette impression, malgré lui, se transformait peu à
peu en un dédain inconscient. Son esprit attentif lui présenta aussitôt
tous les motifs qui lui donnaient le droit de mépriser l'aide de camp
et le ministre: «Une victoire gagnée leur paraîtra chose facile, à eux
qui n'ont pas senti la poudre, voilà ce qu'il pensait,» et il entra dans
le cabinet avec une lenteur affectée. Cette irritation sourde s'augmenta
à la vue du dignitaire, qui, tenant penchée sur sa table, entre deux
bougies, sa tête chauve et encadrée de cheveux gris, lisait, prenait des
notes, et semblait ignorer sa présence.
«Prenez cela, dit-il à son aide de camp,» en lui tendant quelques
papiers et sans accorder la moindre attention au prince André.
«Ou bien, se disait le prince, de toutes les affaires qui l'occupent, la
marche de l'armée de Koutouzow est ce qui l'intéresse le moins; ou bien
il cherche à me le faire accroire.»
Après avoir soigneusement et minutieusement rangé ses papiers, le
ministre releva la tête et montra une figure intelligente, pleine de
caractère et de fermeté; mais, en s'adressant au prince André, il prit
aussitôt cette expression de convention, niaisement souriante et
affectée à la fois, habituelle à l'homme qui reçoit journellement un
grand nombre de pétitionnaires.
«De la part du général en chef Koutouzow!... De bonnes nouvelles,
j'espère?... Un engagement avec Mortier!... Une victoire!... il était
temps!»
Le ministre se mit à lire la dépêche qui lui était adressée:
«Ah! mon Dieu, Schmidt, quel malheur! quel malheur! dit-il en allemand,
et, après l'avoir parcourue, il la posa sur la table, d'un air soucieux.
Ah! quel malheur! Vous dites que l'affaire a été décisive? Pourtant
Mortier n'a pas été fait prisonnier!...»
Puis, après un moment de silence:
«Je suis bien satisfait de vos bonnes nouvelles, quoique ce soit les
payer un peu cher, par la mort de Schmidt! Sa Majesté désirera sûrement
vous voir, mais pas à présent. Je vous remercie, allez vous reposer et
trouvez-vous demain sur le passage de Sa Majesté après la parade; du
reste je vous ferai prévenir. Au revoir!... Sa Majesté désirera sûrement
vous voir elle-même,» répéta-t-il en le congédiant.
Lorsque le prince André eut quitté le palais, il lui sembla qu'il avait
laissé derrière lui, entre les mains d'un ministre indifférent et de son
aide de camp obséquieux, toute l'émotion et tout le bonheur que lui
avait causés la victoire. La disposition de son esprit n'était plus la
même, et la bataille ne se présentait plus à lui que comme un lointain,
bien lointain souvenir.