À peine rentré chez lui, Koutouzow, accompagné du général autrichien,
s'était rendu tout droit dans son cabinet de travail: là il se fit
donner par son aide de camp, le prince Bolkonsky, des papiers qui se
rapportaient à l'état des troupes, et des lettres qui avaient été reçues
la veille, de l'archiduc Ferdinand, commandant l'armée d'avant-garde.
Une carte était étalée sur la table, devant laquelle s'assirent
Koutouzow et son compagnon, un des membres du Hofkriegsrath (conseil
supérieur de la guerre). Tout en recevant les papiers de la main de
Bolkonsky, et en lui faisant signe de rester auprès de lui, il continua
la conversation en français, en donnant à ses phrases, qu'il énonçait
avec lenteur, une certaine élégance de tournure et d'inflexion, qui les
rendait agréables à l'oreille; il semblait s'écouter lui-même avec un
plaisir marqué:
«Voici mon unique réponse, général: si l'affaire en question n'avait
dépendu que de moi, la volonté de S. M. l'Empereur François aurait été
aussitôt accomplie et je me serais joint à l'archiduc. Veuillez croire
que personnellement j'aurais déposé avec joie le commandement de cette
armée, ainsi que la lourde responsabilité dont je suis chargé, entre les
mains d'un de ces généraux, plus éclairés et plus capables que moi, dont
l'Autriche fourmille; mais les circonstances enchaînent souvent nos
volontés.»
Le sourire qui accompagnait ces derniers mots justifiait pleinement la
visible incrédulité de l'Autrichien. Quant à Koutouzow, assuré de ne pas
être contredit en face, et c'était là pour lui le point principal, peu
lui importait le reste!
Force fut donc à son interlocuteur de répondre sur le même ton, tandis
que le son de sa voix trahissait sa mauvaise humeur et contrastait
plaisamment avec les paroles flatteuses, étudiées à l'avance, qu'il
laissait échapper avec effort.
«Tout au contraire, Excellence, l'Empereur apprécie hautement ce que
vous avez fait pour nos intérêts communs; nous trouvons seulement que la
lenteur de votre marche empêche les braves troupes russes et leurs
chefs de cueillir des lauriers, comme ils en ont l'habitude.»
Koutouzow s'inclina, ayant toujours son sourire railleur sur les lèvres.
«Ce n'est pas mon opinion; je suis convaincu, au contraire, en me
fondant sur la lettre dont m'a honoré S. A. I. l'archiduc Ferdinand, que
l'armée autrichienne, commandée par un général aussi expérimenté que le
général Mack, est en ce moment victorieuse et que vous n'avez plus
besoin de notre concours.»
L'Autrichien maîtrisa avec peine une explosion de colère. Cette réponse
s'accordait peu, en effet, avec les bruits qui couraient sur une défaite
de ses compatriotes, et cette défaite, les circonstances la rendaient
d'ailleurs probable; aussi avait-elle l'air d'une mauvaise plaisanterie,
et pourtant le général en chef, calme et souriant, avait le droit
d'émettre ces suppositions, car la dernière lettre de Mack lui-même
parlait d'une prochaine victoire et faisait l'éloge de l'admirable
position de son armée au point de vue stratégique.
«Passe-moi la lettre, dit-il au prince André. Veuillez écouter...»
Et il lut en allemand le passage suivant:
«L'ensemble de nos forces, 70 000 hommes environ, nous permet
d'attaquer l'ennemi et de le battre, s'il tentait le passage du Lech.
Dans le cas contraire, Ulm étant à nous, nous pouvons ainsi rester
maîtres des deux rives du Danube, le traverser au besoin pour lui tomber
dessus, couper ses lignes de communication, repasser le fleuve plus bas,
et enfin l'empêcher de tourner le gros de ses forces contre nos fidèles
alliés. Nous attendrons ainsi vaillamment le moment où l'armée impériale
de Russie sera prête à se joindre à nous, pour faire subir à l'ennemi le
sort qu'il a mérité.»
En terminant cette longue phraséologie, Koutouzow poussa un soupir et
releva les yeux.
«Votre Excellence n'ignore point que le sage doit toujours prévoir le
pire, reprit son vis-à-vis, pressé de mettre fin aux railleries pour
aborder sérieusement la question; il jeta malgré lui un coup d'oeil sur
î'aide de camp.
--Mille excuses, général...»
Et Koutouzow, l'interrompant, s'adressa au prince André:
«Veux-tu, mon cher, demander à Kozlovsky tous les rapports de nos
espions. Voici encore deux lettres du comte Nostitz, une autre de S. A.
I. l'archiduc Ferdinand, et de plus ces quelques papiers. Il s'agit de
me composer de tout cela, en français et bien proprement, un mémorandum
qui résumera toutes les nouvelles reçues dernièrement sur la marche de
l'armée autrichienne, pour le présenter à Son Excellence.»
Le prince André baissa la tête en signe d'assentiment. Il avait compris
non seulement ce qui lui avait été dit, mais aussi ce qu'on lui avait
donné à entendre et, saluant les deux généraux, il sortit lentement.
Il y avait peu de temps que le prince André avait quitté la Russie, et
cependant il était bien changé. Cette affectation de nonchalance et
d'ennui, qui lui était habituelle, avait complètement disparu de toute
sa personne; il semblait ne plus avoir le loisir de songer à
l'impression qu'il produisait sur les autres, étant occupé d'intérêts
réels autrement graves. Satisfait de lui-même et de son entourage, il
n'en était que plus gai et plus bienveillant. Koutouzow, qu'il avait
rejoint en Pologne, l'avait accueilli à bras ouverts, en lui promettant
de ne pas l'oublier: aussi l'avait-il distingué de ses autres aides de
camp, en l'emmenant à Vienne et en lui confiant des missions plus
sérieuses. Il avait même adressé à son ancien camarade, le vieux prince
Bolkonsky, les lignes suivantes:
«Votre fils deviendra, je le crois et je l'espère, un officier de
mérite, par sa fermeté et le soin qu'il met à accomplir strictement ses
devoirs. Je suis heureux de l'avoir auprès de moi.»
Parmi les officiers de l'état-major et parmi ceux de l'armée, le prince
André s'était fait, comme jadis à Pétersbourg, deux réputations tout à
fait différentes. Les uns, la minorité, reconnaissant en lui une
personnalité hors ligne et capable de grandes choses, l'exaltaient,
l'écoutaient et l'imitaient: aussi ses rapports avec ceux-là étaient-ils
naturels et faciles; les autres, la majorité, ne l'aimant pas, le
traitaient d'orgueilleux, d'homme froid et désagréable: avec ceux-là il
avait su se poser de façon à se faire craindre et respecter. En sortant
du cabinet, le prince André s'approcha de son camarade Kozlovsky, l'aide
de camp de service, qui était assis près d'une fenêtre, un livre à la
main:
«Qu'a dit le prince? demanda ce dernier.
--Il a ordonné de composer un mémorandum explicatif sur notre inaction.
--Pourquoi?»
Le prince André haussa les épaules.
«A-t-on des nouvelles de Mack?
--Non.
--Si la nouvelle de sa défaite était vraie, nous l'aurions déjà reçue.
--Probablement...»
Et le prince André se dirigea vers la porte de sortie; mais au même
moment elle s'ouvrit avec violence pour livrer passage à un nouvel
arrivant, qui se précipita dans la chambre. C'était un général
autrichien de haute taille, avec un bandeau noir autour de la tête, et
l'ordre de Marie-Thérèse au cou. Le prince André s'arrêta.
«Le général en chef Koutouzow? demanda vivement l'inconnu avec un fort
accent allemand et, ayant jeté un rapide coup d'oeil autour de lui, il
marcha droit vers la porte du cabinet.
--Le général en chef est occupé, répondit Kozlovsky, se hâtant de lui
barrer le chemin.... Qui annoncerai-je?»
Le général autrichien, étonné de ne pas être connu, regarda avec mépris
de haut en bas le petit aide de camp.
«Le général en chef est occupé,» répéta Kozlovsky sans s'émouvoir.
La figure de l'étranger s'assombrit et ses lèvres tremblèrent, pendant
qu'il tirait de sa poche un calepin. Ayant à la hâte griffonné quelques
lignes, il arracha le feuillet, le lui tendit, s'approcha brusquement de
la fenêtre et, se laissant tomber de tout son poids sur un fauteuil, il
regarda les deux jeunes gens d'un air maussade, destiné, sans doute, à
réprimer leur curiosité. Relevant ensuite la tête, il se redressa avec
l'intention évidente de dire quelque chose, puis, faisant un mouvement,
il essaya avec une feinte nonchalance de fredonner à mi-voix un refrain
qui se perdit en un son inarticulé. La porte du cabinet s'ouvrit, et
Koutouzow parut sur le seuil. Le général à la tête bandée, se baissant
comme s'il avait à éviter un danger, s'avança au-devant de lui, en
faisant quelques enjambées de ses longues jambes maigres.
«Vous voyez le malheureux Mack!» dit-il d'une voix émue.
Koutouzow conserva pendant quelques secondes une complète impassibilité,
puis ses traits se détendirent, les plis de son front s'effacèrent; il
le salua respectueusement et, le laissant passer devant lui, le suivit
et referma la porte. Le bruit qui s'était répandu de la défaite des
Autrichiens et de la reddition de l'armée sous les murs d'Ulm, se
trouvait donc confirmé.
Une demi-heure plus tard, des aides de camp envoyés dans toutes les
directions portaient des ordres qui devaient dans un prochain délai
tirer l'armée russe de son inaction et la faire marcher à la rencontre
de l'ennemi.
Le prince André était un de ces rares officiers d'état-major pour
lesquels tout l'intérêt se concentre sur l'ensemble des opérations
militaires. La présence de Mack et les détails de son désastre lui
avaient fait comprendre que l'armée russe était dans une situation
critique, et que la première moitié de la campagne était perdue. Il se
représentait le rôle échu aux troupes russes et celui qu'il allait jouer
lui-même, et il ne pouvait s'empêcher de ressentir une émotion joyeuse
en songeant que l'orgueilleuse Autriche était humiliée et qu'avant une
semaine il prendrait part à un engagement inévitable entre les Français
et les Russes, le premier qui aurait eu lieu depuis Souvorow. Cependant
il craignait que le génie de Bonaparte ne fût plus fort que tout
l'héroïsme de ses adversaires, et, d'un autre côté, il ne pouvait
admettre que son héros subît un échec.
Surexcité par le travail de sa pensée, le prince André retourna chez lui
pour écrire à son père sa lettre quotidienne. Chemin faisant, il
rencontra son compagnon de chambre, Nesvitsky, et le moqueur Gerkow, qui
riaient tous deux aux éclats.
«Pourquoi es-tu si sombre? lui demanda Nesvitsky, à la vue de sa figure
pâle et de ses yeux animés.
--Il n'y a pas de quoi être gai,» répliqua Bolkonsky.
Au moment où ils s'abordaient ainsi, ils virent paraître au fond du
corridor un membre du Hofkriegsrath et le général autrichien Strauch,
attaché à l'état-major de Koutouzow avec mission de veiller à la
fourniture des vivres destinés à l'armée russe; ces deux personnages
étaient arrivés de la veille. La largeur du corridor permettait aux
trois jeunes officiers de ne pas se déranger pour les laisser passer,
mais Gerkow, repoussant Nesvitsky, s'écria d'une voix haletante:
«Ils viennent... ils viennent!... de grâce, faites place!»
Les deux généraux semblaient vouloir éviter toute marque de respect,
lorsque Gerkow, sur la figure duquel s'épanouit un large sourire de
niaise satisfaction, fit un pas en avant.
«Excellence, dit-il en allemand et en s'adressant à l'Autrichien, j'ai
l'honneur de vous offrir mes félicitations...»
Et il inclina la tête, en jetant gauchement l'un après l'autre ses pieds
en arrière, comme un enfant qui apprend à danser. Le membre du
Hofkriegsrath prit un air sévère, mais, frappé de la franchise de ce
gros et bête sourire, il ne put lui refuser un moment d'attention.
«J'ai l'honneur, reprit Gerkow, de vous offrir mes félicitations; le
général Mack est arrivé en bonne santé, sauf un léger coup ici,»
ajouta-t-il, en portant d'un air radieux la main à sa tête. Le général
fronça les sourcils et se détourna:
«Dieu, quel imbécile!» s'écria-t-il en continuant son chemin.
Nesvitsky enchanté entoura de ses bras le prince André: celui-ci, dont
la pâleur avait encore augmenté, le repoussa durement d'un air fâché et
se tourna vers Gerkow. Le sentiment d'irritation causé par la vue de
Mack, par les nouvelles qu'il avait apportées, par ses propres
réflexions sur la situation de l'armée russe, venait enfin de trouver
une issue en face de la plaisanterie déplacée de ce dernier.
«S'il vous est agréable, monsieur,--lui dit-il d'une voix tranchante,
tandis que son menton tremblait légèrement,--de poser pour le bouffon,
je ne puis certainement pas vous en empêcher, mais je vous avertis que,
si vous vous permettez de recommencer vos sottes facéties en ma
présence, je vous apprendrai comment il faut se conduire.»
Nesvitsky et Gerkow, stupéfaits de cette sortie, ouvrirent de grands
yeux et se regardèrent en silence.
«Mais quoi? je l'ai félicité, voilà tout, dit Gerkow.
--Je ne plaisante pas, taisez-vous, s'écria Bolkonsky, et, prenant le
bras de Nesvitsky, il s'éloigna de Gerkow, qui ne trouvait rien à
répondre.
--Voyons, qu'est-ce qui t'arrive? dit Nesvitsky avec l'intention de le
calmer.
--Comment! ce qui m'arrive? tu ne comprends donc pas! Ou bien nous
sommes des officiers au service de notre Empereur et de notre patrie,
qui se réjouissent des succès et pleurent sur les défaites, ou bien nous
sommes des laquais qui n'ont rien à voir dans les affaires de leurs
maîtres. Quarante mille hommes massacrés, l'armée de nos alliés
détruite... et vous trouvez là le mot pour rire! s'écria le prince André
ému, comme si cette dernière phrase, dite en français, donnait plus de
poids à son opinion.... C'est bon pour un garçon de rien comme cet
individu, dont vous avez fait votre ami, mais pas pour vous, pas pour
vous! Des gamins seuls peuvent s'amuser ainsi!...»
Ayant remarqué que Gerkow pouvait l'entendre, il attendit pour voir s'il
répliquerait, mais le lieutenant tourna sur ses talons et sortit du
corridor.