XXI

Pendant que l'on dansait ainsi la septième «anglaise», que les musiciens

détonnaient de fatigue, et que les domestiques et les cuisiniers, à bout

de forces, préparaient le souper, un sixième coup d'apoplexie frappait

le comte Besoukhow. Les médecins ayant déclaré que tout espoir de

guérison était perdu, on lut au moribond les prières de la confession,

on le fit communier et l'on se prépara à lui donner l'extrême-onction.

L'agitation et l'inquiétude inséparables de ces derniers moments

régnaient autour de ce lit de mort. De nombreux agents des pompes

funèbres, alléchés par l'appât de riches funérailles, se pressaient

devant la grande porte d'entrée, ayant soin pourtant de se dérober entre

les voitures qui s'arrêtaient devant le perron. Le général-gouverneur de

Moscou, qui avait envoyé ses aides de camp plusieurs fois par jour pour

avoir des nouvelles du malade, était venu ce soir-là en personne prendre

un dernier congé de l'illustre contemporain de Catherine. Le magnifique

salon de réception était plein de monde. Tous se levèrent avec respect à

l'entrée du général en chef, qui venait de passer une demi-heure seul

avec le mourant, et qui, en saluant à droite et à gauche, se hâta de

traverser le salon sous le feu de tous les regards.

Le prince Basile, singulièrement pâli et amaigri, le reconduisait, en

lui disant quelques mots à voix basse. Après avoir accompli ce devoir,

il s'arrêta dans la grande salle, et se laissa tomber sur une chaise, en

se couvrant les yeux de la main.

Bientôt après, il se leva et se dirigea vivement et d'un air anxieux

vers un long couloir qui aboutissait à l'appartement de l'aînée des

princesses, et il y disparut.

Les personnes qui étaient restées dans le salon à demi éclairé

chuchotaient entre elles ou se taisaient subitement, et jetaient des

regards curieux et inquiets du côté de la porte, chaque fois qu'elle

s'ouvrait pour livrer passage à ceux qui entraient chez le malade ou qui

en sortaient.

«Le terme est arrivé! disait un vieux prêtre assis à côté d'une dame qui

l'écoutait avec vénération.... Le terme est arrivé! Aller plus loin est

impossible!

--N'est-ce pas trop tard pour l'extrême-onction? demanda sa voisine,

feignant de ne point savoir à quoi s'en tenir là-dessus.

--C'est un bien grand sacrement,» répondit le serviteur de l'Église, et,

passant doucement la main sur son front chauve, il ramena en avant

quelques rares mèches de cheveux gris.

«Qui était-ce donc? Le général en chef? demandait-on à l'autre bout de

la chambre.... Comme il est encore jeune!

--Et il est à la veille de ses soixante-dix ans!... On dit que le comte

n'a plus sa tête.... Il était question de lui donner

l'extrême-onction....

--J'ai connu quelqu'un qui l'a reçue sept fois.»

La seconde des nièces du comte Besoukhow venait de quitter son oncle.

Elle avait les yeux rouges; elle alla s'asseoir à côté du docteur

Lorrain, qui était gracieusement accoudé sous le portrait de

l'impératrice Catherine.

«Il fait véritablement beau, princesse, très beau, lui dit le médecin...

on pourrait en vérité se croire à la campagne, bien qu'on soit à Moscou!

--N'est-ce pas? répondit la demoiselle avec un soupir.... Me

permettez-vous de lui donner à boire?»

Le médecin parut réfléchir:

«A-t-il pris la potion?

--Oui.»

Il regarda son «Bréguet»:

«Prenez un verre d'eau cuite et mettez-y une pincée (faisant le geste de

ses doigts fluets) de... de crème de tartre.

«Che ne gonnais bas de gas où l'on reste en fie abrès le droisième goup,

disait un médecin allemand à un aide de camp.

--Quel homme robuste c'était! répondit son interlocuteur... À qui

reviennent toutes ses richesses? ajouta-t-il tout bas.

--Il se drouvera pien un amadeur,» reprit l'Allemand avec un gros

sourire.

La porte s'ouvrit de nouveau. Tout le monde regarda: c'était la seconde

princesse qui, après avoir préparé la tisane, entrait chez le malade.

Le médecin allemand s'approcha de Lorrain.

«Il bourra pien drainer engore jusqu'au madin.»

Lorrain plissa ses lèvres, et fit solennellement un geste négatif avec

son index:

«Cette nuit au plus tard!» dit-il tout bas, en souriant orgueilleusement

à sa propre science, qui lui permettait de si bien préciser la

situation de l'agonisant.

Le prince Basile ouvrit la porte de la chambre de la princesse aînée. Il

y faisait presque nuit: deux petites lampes brûlaient devant les images,

et il s'en exhalait une douce odeur de fleurs et de parfums. Une foule

de petits meubles, de chiffonnières et de guéridons de toutes formes

l'encombraient, et l'on entrevoyait à demi cachées par un paravent les

blanches couvertures d'un lit très élevé.

Un petit chien aboya.

«Ah! c'est vous, mon cousin!»

Elle se leva, en passant la main sur ses bandeaux, si constamment et si

correctement lisses, qu'on aurait pu les croire fixés sur sa tête par

une couche de vernis.

«Qu'y a-t-il? dit-elle, vous m'avez effrayée!

--Il n'y a rien. C'est toujours la même chose, mais je suis venu causer

affaires avec toi, Catiche,» lui dit le prince.

Et il s'assit avec lassitude dans le fauteuil qu'elle avait occupé.

«Comme tu as chauffé ta chambre! Voyons, assieds-toi là, et causons.

--Je croyais qu'il était arrivé quelque chose...»

Et elle se mit en face de lui, toute prête à l'écouter avec son air

impassible et dur.

«J'ai essayé de dormir, mais je ne peux pas.

--Eh bien, ma chère?» dit le prince Basile qui lui prit la main et qui

ensuite l'abaissa graduellement, selon son habitude....

Ces quelques mots devaient faire allusion à bien des choses, car le

cousin et la cousine s'étaient entendus sans rien se dire.

La princesse, dont la taille était longue, sèche et disgracieuse, tourna

lentement ses yeux gris à fleur de tête et sans expression, et les fixa

sur lui; puis elle secoua la tête, soupira et reporta son regard vers

les images. Ce mouvement pouvait s'interpréter de deux manières: c'était

de la douleur et de la résignation, ou bien de la fatigue et l'espoir

d'un prochain repos.

Le prince Basile le comprit ainsi.

«Crois-tu donc que je ne m'en ressente pas aussi? Je suis éreinté comme

un cheval de poste. Causons pourtant, et sérieusement, si tu veux

bien...»

Il se tut et la contraction de ses joues donna à sa physionomie une

expression désagréable, qui ne ressemblait en rien à celle qu'il prenait

devant témoins. Son regard était aussi tout autre, et on y lisait à la

fois l'impudence et la crainte.

La princesse, retenant son petit chien sur ses genoux, de ses mains

osseuses et maigres, le regardait attentivement dans le plus profond

silence, bien décidée à ne pas le rompre la première, dût-il se

prolonger toute la nuit.

«Voyez-vous, chère princesse et chère cousine Catherine Sémenovna,

reprit le prince Basile avec un effort visible, il faut penser à tout

dans de pareils moments; il faut penser à l'avenir, au vôtre... je vous

aime toutes trois comme mes propres filles, tu le sais...?»

Comme la princesse restait impassible et impénétrable, il continua sans

la regarder, en repoussant avec humeur un guéridon:

«Tu sais bien, Catiche, que vous trois et ma femme vous êtes les seules

héritières directes. Je comprends tout ce que le sujet a de pénible pour

toi et pour moi aussi, je te le jure; mais, ma chère amie, j'ai dépassé

la cinquantaine, il faut tout prévoir!... Sais-tu que j'ai envoyé

chercher Pierre? Le comte l'a exigé en indiquant son portrait...»

Le prince Basile releva les yeux sur elle: rien n'indiquait sur sa

figure si elle l'avait écouté, ou si elle le regardait sans songer à

rien.

«Je ne cesse d'adresser de ferventes prières à Dieu, mon cousin, pour

qu'il soit sauvé et pour que sa belle âme se détache sans souffrance de

ce monde.

--Oui, oui, certainement, répliqua le vieux prince, en attirant cette

fois à lui avec un mouvement de colère l'innocent guéridon....

--Mais enfin, voici l'affaire... tu la connais... le comte a fait

l'hiver dernier un testament par lequel il laisse toute sa fortune à

Pierre, en mettant de côté ses héritiers légitimes.

--Oh! il en a tant fait de testaments! repartit la nièce avec une

tranquillité parfaite.... En tout cas, il ne saurait rien léguer à

Pierre, car Pierre est un fils naturel!

--Et que ferions-nous? s'écria vivement le prince Basile en serrant

contre lui le guéridon à le briser...--Que ferions-nous si le comte

demandait à l'Empereur, dans une lettre, de légitimer ce fils? Eu égard

aux services du comte, on le lui accorderait peut-être!»

La princesse sourit, et ce sourire disait qu'elle en savait là-dessus

plus long que son interlocuteur.

«Je te dirai plus: la lettre est écrite, mais elle n'a pas été envoyée,

et pourtant l'Empereur en a connaissance. Il s'agirait de découvrir si

elle a été détruite; si, au contraire, elle existe... alors... quand

tout sera fini!--et il soupira pour faire entendre ce que voulait dire

le mot «tout»,--on cherchera dans les papiers du comte..., le testament

sera remis à l'Empereur avec la lettre, sa prière sera accueillie et

Pierre héritera légitimement de tout!

--Et notre part? demanda la princesse avec une ironie marquée, bien

convaincue qu'il n'y avait rien à craindre.

--Mais, ma pauvre Catiche, c'est clair comme le jour: il sera le seul

héritier, et vous ne recevrez pas une obole--Tu dois le savoir, ma

chère! Le testament et la lettre ont-ils été détruits? S'il les a

oubliés, où se trouvent-ils? Dans ce cas il faudrait s'en emparer,

car....

--Il ne manquerait plus que cela, lui dit-elle en l'interrompant du même

ton et avec la même expression dans le regard.... Je ne suis qu'une

femme et, selon vous, nous sommes toutes des sottes? Mais je suis sûre

qu'un bâtard ne peut hériter de rien, un bâtard! ajouta-t-elle en

français, comme si ce mot dans cette langue devait répondre

victorieusement à tous les arguments de son adversaire.

--Tu ne veux pas me comprendre, Catiche, car tu es intelligente. Si le

comte obtient la légitimation, Pierre deviendra comte Besoukhow, et

toute la fortune ira à lui de droit. Si le testament et la lettre

existent, il ne te reviendra à toi, que la consolation d'avoir été

bonne, dévouée... etc... etc... c'est certain!

--Je sais que le testament existe, mais je sais aussi qu'il n'est pas

légal, et vous me prenez, je crois, pour une idiote, mon cousin,

répondit la princesse, convaincue qu'elle avait été mordante et

spirituelle.

--Ma chère princesse Catherine, reprit le vieux prince avec une

impatience marquée, je ne suis pas venu pour te blesser, mais pour

causer avec toi de tes propres intérêts. Tu es une bonne et aimable

parente, et je te répète pour la dixième fois que, si le testament et la

lettre se trouvent parmi les papiers du comte, tes soeurs et toi vous

cessez d'être les héritières. Si tu manques de confiance en moi,

adresse-toi à des gens compétents. Je viens d'en causer avec Dmitri

Onoufrievitch, l'homme d'affaires de la maison, et il m'a répété la

même chose.»

La lumière se fit tout à coup dans les idées de la princesse. Ses lèvres

minces pâlirent, mais ses yeux gardèrent leur immobilité, tandis que sa

voix, qu'elle ne pouvait plus maîtriser, avait des éclats inattendus.

«Ce serait charmant, je n'ai jamais rien demandé, et je ne veux rien

accepter! s'écria-t-elle en jetant à terre son carlin, et en arrangeant

les plis de sa robe.... Voilà la reconnaissance, voilà l'affection pour

celles qui lui ont tout sacrifié! Bravo! c'est parfait. Je n'ai

heureusement besoin de rien, prince!

--Mais tu n'es pas seule, tu as des soeurs....

--Oui, continua-t-elle sans l'écouter, je le savais depuis longtemps,

mais je n'y pensais plus: l'envie, la duplicité, l'intrigue, la plus

noire des ingratitudes, voilà à quoi je devais m'attendre dans cette

maison. J'ai tout compris, et je sais à qui je dois m'en prendre de ces

intrigues.

--Mais il ne s'agit pas de cela, ma chère amie.

--C'est votre protégée, cette charmante princesse Droubetzkoï, que je

n'aurais pas voulu avoir pour femme de chambre, cette vilaine et atroce

créature!

--Voyons, ne perdons pas notre temps.

--Ah! laissez-moi: elle s'est faufilée ici pendant l'hiver et a raconté

au comte des horreurs, des choses épouvantables sur nous toutes, sur

Sophie surtout. Impossible de vous les répéter!... Le comte en est tombé

malade et n'a pas voulu nous laisser entrer chez lui pendant quinze

jours. C'est alors qu'il a écrit ce sale papier, qui, à ce que je

croyais, ne pouvait avoir aucune valeur.

--Nous y voilà..., mais pourquoi ne pas m'avoir prévenu? Où est-il?

--Il est enfermé dans le portefeuille à mosaïque qu'il garde toujours

sous son oreiller.... Oui, c'est elle, et si j'ai un gros péché sur la

conscience, c'est la haine que m'inspire cette vilaine femme! Pourquoi

se glisse-t-elle parmi nous? Oh! un jour viendra où je lui dirai son

fait,» s'écria la princesse complètement hors d'elle-même.

La guerre et la paix, Tome I · 第 24 / 102 题