Les deux amis se taisaient. Ni l'un ni l'autre ne se décidait à parler.
Pierre regardait à la dérobée le prince André, qui se frottait le front
de sa petite main.
«Allons souper,» dit-il en soupirant, et il se dirigea vers la porte.
Ils entrèrent dans une magnifique salle à manger nouvellement décorée.
Les cristaux, l'argenterie, la vaisselle, le linge damassé, tout portait
l'empreinte de la nouveauté, cette marque distinctive des jeunes
ménages. Au milieu du souper, le prince André s'accouda sur la table et
se mit à parler avec une irritation nerveuse que Pierre n'avait jamais
remarquée en lui, et comme un homme qui a quelque chose sur le coeur
depuis longtemps et qui se décide enfin à entrer dans la voie des
confidences.
«Mon cher ami, ne te marie que lorsque tu auras fait tout ce que tu veux
faire, lorsque tu auras cessé d'aimer la femme de ton choix et que tu
l'auras bien étudiée; autrement, tu te tromperas cruellement et d'une
façon irréparable! Marie-toi plutôt vieux et bon à rien! Alors tu ne
risqueras pas de gaspiller tout ce qu'il y a en toi d'élevé et de bon.
Oui, tout s'éparpille en menue monnaie! Oui, c'est ainsi; tu as beau me
regarder de cet air étonné. Si tu comptais devenir quelque chose par
toi-même, tu sentiras à chaque pas que tout est fini, que tout est fermé
pour toi, sauf les salons où tu coudoieras un laquais de cour et un
idiot.... Mais à quoi sert de...?»
Et sa main retomba avec force sur la table.
Pierre ôta ses lunettes. Ce mouvement, en changeant complètement sa
figure, laissait mieux encore voir sa bonté et sa stupéfaction.
«Ma femme, continua le prince André, est une excellente femme, une de
celles avec lesquelles l'honneur d'un mari n'a rien à craindre; mais que
ne donnerais-je pas en ce moment, grands dieux! pour n'être pas marié!
Tu es le premier et le seul à qui je l'avoue, parce que je t'aime!»
Le prince André, en parlant ainsi, ressemblait de moins en moins à ce
prince Bolkonsky qui se carrait dans un des fauteuils de Mlle Schérer,
fermant à demi les yeux et lançant à demi-voix des phrases en français.
Chaque muscle de sa figure sèche et nerveuse avait un tressaillement de
fièvre; ses yeux, dont le feu paraissait toujours éteint, brillaient et
rayonnaient avec éclat. On devinait qu'il était d'autant plus violent
dans ces courts instants d'irritabilité maladive, qu'il semblait faible
et sans vigueur dans son état habituel.
«Tu ne me comprends pas, et c'est pourtant l'histoire de toute une
existence! Tu parles de Bonaparte et de sa carrière, continua-t-il, bien
que Pierre n'en eût pas soufflé mot... mais Bonaparte, lorsqu'il
travaillait, marchait à son but, pas à pas, il était libre, il n'avait
que cet objet en vue, et il l'a atteint. Mais que tu aies le malheur de
te lier à une femme, et te voilà enchaîné comme un forçat; tout ce que
tu sentiras en toi de forces et d'aspirations ne fera que t'accabler et
te remplir de regrets. Les commérages de salon, les bals, la vanité, la
mesquinerie, voilà le cercle magique qui te retiendra. Je m'en vais à
présent faire la guerre, une des plus formidables guerres qui aient
jamais eu lieu, et je ne sais rien, je ne suis capable de rien; mais en
revanche je suis très aimable, très caustique, et l'on m'écoute chez
Mlle Schérer! Et puis cette société stupide dont ma femme ne peut se
passer!... Si seulement tu savais ce qu'elles valent, toutes ces femmes
distinguées et toutes les femmes en général. Mon père a raison!
L'égoïsme, la vanité, la sottise, la médiocrité en tout... voilà les
femmes, lorsqu'elles se montrent comme elles sont. À les voir dans le
monde, on pourrait croire qu'il y a en elles autre chose; mais non,
rien, rien! Oui, mon ami, ne te marie pas...»
Ce furent les dernières paroles du prince André.
«Ce qui me paraît singulier, dit Pierre, c'est que vous, vous puissiez
vous trouver incapable, et croire que vous avez manqué votre vie, quand
l'avenir est devant vous et que...»
Son intonation faisait voir en quelle haute estime il tenait son ami et
tout ce qu'il en attendait.
Quel droit a-t-il de parler ainsi, pensait Pierre, pour qui le prince
André était le type de toutes les perfections, justement parce qu'il
avait en lui la qualité qu'il sentait lui manquer à lui-même,
c'est-à-dire la force de volonté. Il avait toujours admiré chez son ami
la facilité et l'égalité de ses rapports avec des gens de toute espèce,
sa mémoire merveilleuse, ses connaissances variées, car il lisait tout
ou prenait un aperçu de toute chose, ainsi que son aptitude au travail
et à l'étude. Si Pierre était frappé de ne point rencontrer chez André
de dispositions à la philosophie spéculative, ce qui était son faible à
lui, il n'y voyait point un défaut, mais une force de plus.
Dans les relations les plus intimes, les plus amicales et les plus
simples, la flatterie et la louange sont aussi nécessaires que l'huile
qui graisse le rouage et le fait marcher.
«Je suis un homme fini, aussi ne parlons plus de moi, mais de toi,»
reprit le prince André, après un moment de silence, et en souriant à
cette heureuse diversion.
Le visage de Pierre refléta aussitôt ce changement de physionomie.
«De moi? dit-il, et sa bouche s'épanouit en un sourire joyeux et
inconscient...? Mais, de moi, il n'y a rien à dire. Que suis-je
d'ailleurs? Un bâtard!...--Et il rougit subitement, car il avait fait
pour prononcer ce mot un visible effort,--Sans nom, sans fortune, et...
en vérité... je suis libre et content, pour le moment, du moins.
Seulement je ne sais, vous l'avouerai-je, ce que je dois entreprendre,
et je tenais sérieusement à vous demander conseil là-dessus.»
Le prince André le regardait avec une affectueuse bienveillance; mais
cette bienveillance amicale laissait cependant deviner la conscience
qu'il avait de sa supériorité.
«J'ai de l'affection pour toi, parce que tu es le seul homme vivant,
dans tout notre cercle; tu es satisfait; eh bien! choisis à ton goût, le
choix importe peu. Tu seras bien partout; mais cesse de voir, je t'en
prie, ces Kouraguine; cesse de mener cette existence; cela te va si peu,
toute cette débauche, cette vie à la hussarde, cette....
--Que voulez-vous, mon cher, dit Pierre en haussant les épaules; les
femmes, mon ami, les femmes!
--Je n'admets pas cela, répondit André: les femmes comme il faut, oui,
mais pas celles de Kouraguine; celles-là et le vin, je n'admets pas
cela.»
Pierre demeurait chez le prince Basile et partageait la vie dissipée de
son fils cadet Anatole, celui-là même qu'on voulait marier à la soeur du
prince André pour tâcher de le corriger.
«Savez-vous, dit Pierre, comme s'il lui était venu tout à coup une
heureuse inspiration, j'y ai sérieusement réfléchi depuis longtemps!
Grâce à ce genre de vie, je ne puis ni me décider, ni penser à rien.
J'ai des maux de tête et pas d'argent. Il m'a encore invité pour ce
soir, mais je n'irai pas!
--Donne-moi ta parole d'honneur que tu cesseras d'y aller.
--Je vous la donne!»