Depuis le matin, monté sur le mamelon d'El-Kouffa, le lieutenant
Clapeyron fouillait les profondeurs de la plaine, mais il avait beau
mettre à tous les points sa lorgnette, il ne voyait rien venir sur le
chemin grisâtre qui noyait ses zigzags dans les profondeurs du bleu.
Cependant, la petite _commandante_ avait promis d'être au Bordj avant
dix heures; mais qui peut se fier aux promesses et à l'exactitude des
femmes et surtout d'une Parisienne! car c'était une Parisienne et une
vraie, toute blonde, toute gracieuse, toute charmante, toute jeune et
jolie, celle qu'on attendait et qui allait, vaillante comme les filles
de sa race, rejoindre son mari dans la région des sables.
Et on peut dire que jamais Juifs n'attendirent avec plus d'impatience
le Messie que les officiers du Bordj la délicieuse petite épouse du
commandant supérieur de Tuggurt. Car une fête sans femme, c'est une mer
sans voiles, une tête sans cheveux, un repas sans vins, un oeil sans
rayons, des lèvres sans sourire, enfin l'amour absent de la vie.
On avait bien, il est vrai, convoqué les beautés de la Smala; et spahis,
goumiers, sheiks, et jusqu'au caïd Ali, désireux de plaire au commandant
du Bordj, avaient à l'envi amené épouses, filles et soeurs; mais de
Bédouines, on en voyait assez l'année durant, et ce qu'il fallait,
c'était une Française pour présider la fête. D'ailleurs, toutes ces
filles de Fathma, le visage caché, et enveloppées comme des fantômes, ce
qui est irritant pour les amateurs aimant à recueillir l'encouragement
tombant de lèvres rieuses, ces mauresques roides et impénétrables comme
des sphinx de pierre, ne rompent leur solennel mutisme que pour lancer
des _you-you_ de commande semblables à des bâillements coupés.
Le capitaine Fleury voulait des stimulants plus gais. De _moulaïas_,
de _foutahs_ et de musc, on était fatigué jusqu'à l'écoeurement;
on aspirait aux crinolines et au patchouli, la crinoline savamment
troussée, découvrant le bas immaculé et le mollet doux à l'oeil, la
crinoline impériale, invention raffinée de la merveilleuse souveraine
qui trônait dans des flots de gaze et de soie au palais des Tuileries.
Les Tuileries! nous en étions loin, là-bas, sur les confins du
_Bled-el-Djerid_, et c'est pourquoi nous aspirions à humer, au moins une
fois l'an, dans le balancement des jupes empesées, quelque parfum de la
patrie.
Quand je dis qu'on manquait de crinolines, j'exagère; il s'en
épanouissait un tas aux alentours du Bordj, mais pas présentables.
D'abord: _Fifi-la-Gouapeuse_, qui lorsqu'elle s'attardait par les
sentiers bordés d'aloès laissait l'odeur de son haleine
absinthée; _Paquita l'Écumoire_; Zizi dite _Caniche_; _Blondinette
Riche-en-Gueule_, _Camélia Richepanse et Dolorès la Plumée_. Toutes ces
dames, _épouses_ des _mercantis_ campés, cantonnés, enhutés sous les
murs du Bordj, faisaient en temps ordinaire l'ornement du pays et la
joie de la garnison, mais on ne pouvait songer décemment à déparer la
cérémonie de ces crinolines souillées.
Il fallait une femme honnête, pour représenter le pays, une Française
sans reproche, et c'était celle-là, qu'en vedette sur le chemin de
Biskara, le petit lieutenant Clapeyron attendait, car depuis huit jours
le bureau arabe de cette ville avait prévenu du passage de la jolie
visiteuse qui gracieusement acceptait l'honneur de présider la fête,
d'assister aux joutes et de distribuer les prix.
Joutes et jeux et fantasia! Le général Desvaux avait donné des ordres
pour que, dans ce poste avancé, rien de ce qui pouvait éblouir et
charmer les indigènes ne fût négligé. Il devenait urgent, chez ces
tribus indécises et remuantes, de rendre populaire le nom de l'Empereur:
double paye aux spahis et aux mokalis, un franc par tête et un burnous
neuf aux cavaliers du goum, régals et traitements princiers aux caïds
et aux sheiks, tandis que pour les formidables appétits de la foule,
rôtissaient, embrochés sur des brasiers immenses, des guirlandes de
moutons et de boeufs.
Aussi, avec des faims d'une année, tous les douars d'alentour
accouraient à cette ripaille homérique.
Ah! les vaillants coups de dents et les grands remuements d'infatigables
mâchoires! le mirifique tableau!
Il fallait voir les longs doigts osseux et bruns de ces gueux, et les
petites mains maigres des enfants hâves, et les têtes et les cous et
les torses tendus vers le boeuf décroché et porté fumant, grésillant,
onctueux et tout parfumé de son savoureux jus au milieu des groupes
avides.
Comme les ongles le dépècent en longues bandelettes, comme les faces
s'épanouissent, comme on l'engloutit par bouchées gourmandes. Voilà la
carcasse rongée, nettoyée, raclée comme après le passage d'une bande de
chacals. Ce n'est pas assez; à coups de pierre on broie les os pour
en extirper la moelle ne laissant aux chiens efflanqués accourus, eux
aussi, à la ripaille, que des tibias vidés.
Après, un mouton, et encore après, un boeuf et après ceux-ci d'autres et
toujours ainsi jusqu'au moment où le couchant se teint de la couleur
des cuirs de Cordoue, et que tout ce peuple, dévoré par la taille, la
corvée, la taxe, la surtaxe, l'impôt de paix, l'impôt de guerre, autant
et plus que ne le furent jamais les serfs de la glèbe, s'allonge et
digère dans la plénitude de l'estomac enfin repu, et oubliant la longue
faim qui a tordu ses entrailles, dans sa joie de brute satisfaite et sa
reconnaissance du ventre pour un jour gorgé, crie à l'image du César,
emblème des maîtres qui toute l'année l'affament:
_Vive l'Empereur!_
Une fête sans pareille comme nul de là-bas n'en avait vue. On en
parlerait longtemps dans les hauts plateaux du Tell. Courses en sac,
courses à cheval, courses à âne et le reste; et fantasias, et coups de
fusil, et un spectacle extraordinaire destiné à émerveiller ces hommes
naïfs, lequel spectacle serait suivi d'une distribution générale de
burnous, haïks, _berimas_, chechias, aux nécessiteux, c'est-à-dire à
tous.
Déjà de longues pétarades déchiraient les échos, les chevaux impatients
mordaient le frein et piétinaient le sol, les _djellals_ brochées d'or
flottaient sur les croupes et les regards anxieux se tournaient vers la
route de Biskara ne voyant rien venir.
Un peu avant midi, on vit arriver Clapeyron, tout triste et découragé,
avec ses spahis. Au lieu de la séduisante commandante, il ramenait
un vieux _chaouia_ porteur d'une dépêche. Elle annonçait que la dame
indisposée retardait son voyage d'un jour.
Que faire? On ne pouvait cependant reculer la fête, remettre au
lendemain et changer la date solennelle. Tout était prêt. Le beau caïd
Ali, sous-lieutenant à l'escadron, attendait avec ses mokalis, son
gynecée, ses chameaux et son goum. Et tous les chefs du Bou Djellell au
Djebel Hanmarah, arrivés de la veille, fronçaient le sourcil sur leurs
chevaux frémissants.
--Diablesses de femmes, avec leurs indispositions! s'écria le capitaine
Fleury en mâchant son cigare avec rage, la fête de l'Empereur sera
ratée. Ça n'arrive qu'à nous, ces guignons-là!
Mais soudain, il se frappa le front. Il venait de songer à Mme Michu.
Ce n'était pas la première venue que Mme Michu, mais l'épouse légitime
de M. Michu, entrepreneur des travaux du Bordj, colon sérieux, homme
d'importance, maire honoraire du village naissant.
Devant rester au moins six mois pour l'achèvement des travaux et,
désireux de charmer son exil, il avait récemment appelé de Constantine
son épouse.
Comme position régulière, morale et sociale, elle ne laissait donc rien
à désirer et comme femme c'était une grosse brune, encore désirable. Un
fin duvet très marqué ornait sa lèvre vermillonne, un renflement très
accentué le haut du buste et le bas des reins.
On n'affirmait pas que c'était une vertu; là-bas, vertus ne poussent
pas comme chiendent et s'il fallait en croire la chronique, elle avait
planté autant de cornes sur la tête de Michu qu'il poussait d'oliviers
dans la forêt des Adjouzes; on allait même plus loin: on parlait d'une
innocence effeuillée jadis dans diverses maisons suspectes. Mais où en
serions-nous s'il fallait s'en rapporter aux dires! Puis, dans la plaine
du Souf, on est bien obligé de passer la jambe à certains préjugés qui
font courber les têtes dans celle de Saint-Denis.
Après tout, c'était l'affaire de Michu. Il avait voulu couvrir le petit
cadavre du passé de sa femme sous les fleurs d'oranger, pouvions-nous
être plus exigeants que lui!
Parbleu la brave dame arrivait comme marée en carême, et le capitaine en
personne alla sans plus tarder l'inviter à présider la fête.
Elle se fit un peu prier, par modestie, et vexée sans doute qu'on n'y
eût pas songé plus tôt, mais finalement accepta, toute suffoquée de
joie, et on la conduisit en pompe sur l'estrade où elle s'assit avec une
grande dignité.
Attiffée de ses plus beaux atours, couverte d'or comme un général
persan, bien conservée en dépit des assauts sans nombre et de trois
douzaines d'étés sous le ciel africain, riche en chair et en couleur,
montrant épaules de portefaix et croupe de jument limousine, elle
souleva dans la foule un murmure d'admiration.
_Koulouglis_, _Chaouias_, _Bédouins_, tous amateurs de grasses viandées,
ouvraient sur la superbe présidente des yeux ardents et goulus, tandis
que les Français, officiers et spahis, montraient visiblement que si
les bouchées eussent été permises, nul n'était disposé à laisser aux
camarades sa part.
L'estrade d'honneur se dressait au fond de la grande cour du Bordj, où
se pressaient deux mille Arabes. Le capitaine Fleury avait royalement
fait les choses. De riches tapis de Tunis, prêtés par le caïd Ali en
couvraient les escaliers, et les côtés étaient tendus de _frechias_
multicolores où s'accrochaient des trophées de guerre. Mais le fond
surtout excitait l'admiration de tous. Au centre d'un soleil formé de
lames de yatagans et de sabres, s'épanouissait en plâtre doré le buste
impérial, et au-dessous, en caractère d'or et en langue Arabe, s'étalait
sur une bande rouge cette fière devise: _Il éclaire le monde_. Des
étendards entre-croisés couronnaient le tout.
Officiers et chefs indigènes, drapés majestueusement dans leurs burnous
écarlates, garnissaient le haut de l'estrade, et, un peu plus bas,
s'échelonnaient assises sur des _taharas_ les femmes et les filles des
_kebirs_, impassibles et graves sous leurs voiles et leurs moulaïas
de soie comme des statues du Mystère. Près d'elles, s'amoncelaient
les prix: armes, _djebiras_, longs éperons aux attaches brodées d'or,
étriers damasquinés, ceintures et turbans brochés, thémaques luxueuses,
foulards et haïks.
Consciente de son importance, fière et solennelle, Mme Michu trônait sur
cette assemblée. Des nuages cependant commençaient à tacher l'azur de sa
joie intime; de petites pointes acérées s'enfonçaient dans son coeur.
En bas, à ses pieds, perdues dans la foule vile, elle se sentait des
ennemies. Des regards hostiles s'attachaient obstinément sur les siens,
la troublaient, l'emplissaient de malaise.
C'était _Fifi la Gouapeuse_, _Paquita l'Écumoire_, _Zizi Caniche_,
_Blondinette Riche-en-Gueule_, _Camélia Richepanse_ et _Dolorés la
Plumée_. Que pouvait faire à son triomphe cette troupe misérable et
dédaignée; ces concubines immondes de colons _marécageux_? Hélas! elle
venait de reconnaître en elles des amies de jeunesse, au temps où
comme elles, vierge folle, elle jetait ses jambes en l'air et son
jupon par-dessus les moulins, et ces délaissées, ces humiliées, ces
déclassées, dévisageaient la nouvelle venue, la parvenue triomphante,
avec des yeux envieux et mauvais.
_Blondinette Riche-en-gueule_ interpelait _Fifi la Gouapeuse_, ricanait
même tout haut et Mme Michu entendait de ces mots qui font jaunir les
visages.
Misères! Être salie ainsi dans sa gloire; entendre des roquets hargneux
à ses trousses quand on s'avance vainqueur! Si Mme Michu avait eu
quelque littérature, elle se fût souvenue que les triomphateurs romains
subissaient l'affront d'un insulteur gagé, attaché à leur char, et se
fût consolée; mais Mme Michu ignorait l'histoire et elle fut prise
de grande honte et d'une sourde colère qui lui donna de terribles
démangeaisons dans la langue et les doigts et se retint pour ne pas
crier: «Tas de salopes, fichez le camp ou je descends vous crêper le
chignon.»
Elle se tourna vers son époux Michu qui, grave et gourmé, ceinturé de
son écharpe-municipale et cravaté de blanc, lui parut plus laid et
plus bête que jamais: «Imbécile allait-elle lui dire, voyez donc ces
créatures!» mais le petit lieutenant Clapeyron la regardait et le
capitaine Fleury lui faisait des yeux tendres.
Alors elle sourit, et les jeux commencèrent. Tout marchait à souhait et
Mme Michu, absorbée par l'importance de son rôle de distributrice des
récompenses, oubliait ses infimes ennemies, lorsque tout à coup il se
fit un grand bruit vers la porte, et deux spahis, le fusil haut sur la
cuisse, entrèrent en caracolant dans le Bordj.
Puis, presque aussitôt, une jeune dame blonde et charmante, la tête
couverte d'un grand chapeau de paille et le corps enveloppé d'un burnous
de soie, parut, assise sur une mule blanche, escortée d'un groupe de
cavaliers arabes.
Les officiers descendirent avec empressement l'estrade, et perçant la
foule, allèrent saluer la jolie femme du commandant de Tuggurt, sur
laquelle on ne comptait plus.
En coquette Parisienne, elle arrivait toute parée pour la fête, ayant
fait sa toilette à un demi-kilomètre du Bordj, sous une des tentes du
caïd Ali et, resplendissante, adorable, mignonne, s'excusant de venir
si tard, elle accepta le bras du capitaine Fleury et gravit lestement,
devant les hommages des sheiks et des caïds, tête courbée et main sur le
coeur, les marches de l'estrade.
Mais le fauteuil de présidence était occupé, et Mme Michu, pâle et
lèvres pincées, s'y tenait ferme, regardant, l'air hautain et sourcil
froncé, monter cette rivale maudite.
Alors, le képi à la main, Fleury très embarrassé, s'avança.
--Madame, mille excuses. Mais voici Madame la commandante de Tuggurt qui
devait présider la fête...
--Madame n'avait qu'à venir à l'heure, répondit sèchement et sans bouger
Mme Michu.
--Oh! certainement, balbutia la jeune femme confuse, j'ignorais... je ne
viens pas prendre la place de Madame. Je vais m'asseoir à ses côtés.
--Qu'on aille chercher un second fauteuil, dit le capitaine; nous aurons
deux présidentes au lieu d'une, ajouta-t-il galamment; la fête n'en aura
que plus de charme.
--Deux présidentes! s'écria Mme Michu, jamais! Je cède ma place à
Madame. Aussi bien je ne sais trop pourquoi je me suis commise ici avec
toute sorte de monde. Michu, partons.
Elle venait d'apercevoir Fifi la Gouapeuse et Camélia Richepanse ricaner
dans le groupe, et Blondinette Riche-en-Gueule entendant ces paroles,
cria de sa voix aiguë de faubourienne:
--Allons donc, madame Cochon, ne fais pas ta Sophie. On te connaît.
Tu n'étais pas si fière à la _Patte du chat_, rue de l'Échelle, à
Constantine, quand tu t'appelais _Marie la Lune_. Eh! Va donc!
--De quoi! de quoi! répliqua Mme Michu.
--Oui, oui, répétèrent les autres, _Marie la Lune_!
--Madame, dit Fleury aux abois, je vous en prie, remettez-vous...
Et comme le bruit continuait et que les _kebirs_ et leurs femmes
ouvraient des yeux énormes, il cria pour faire diversion:
--Clapeyron! mon ami, enlevez le ballon, lâchez tout.
Ce ballon était le spectacle extraordinaire annoncé; celui sur lequel il
comptait le plus pour plonger dans l'admiration les douars de la plaine,
et donner aux tribus venues à la fête une haute idée de la France et de
son Empereur. On le dissimulait, tout gonflé, derrière les draperies de
l'estrade, prêt à s'élever majestueusement au-dessus du trophée impérial
entraînant une pièce d'artifice à laquelle travaillait depuis plus
d'un mois un garde d'artillerie zélé, représentant l'aigle glorieux
d'Austerlitz devant s'allumer et lancer la foudre à vingt mètres en
l'air.
L'on ne devait couper la corde qu'à l'instant où le soleil disparaissait
sous l'horizon, mais voulant détourner l'attention de l'horrible
scandale qui grossissait, le capitaine hâtait le moment.
--Le ballon, répéta-t-il. Enlevez, Clapeyron, enlevez!
--C'est celui de la Michu qu'il faut enlever, cria d'en bas Blondinette
Riche-en-Gueule.
--Qu'elle descende, nous nous en chargeons!
--On ne sait pas me faire respecter, riposta Mme Michu ivre de rage.
Vous m'embêtez à la fin. Tenez, chipies, le voilà le ballon, et vous tas
de mufles, voici le cas que je fais de votre fête.
Et avant qu'il eut été possible de prévoir ce qu'elle allait faire, elle
se précipita sur le bord de l'estrade.
En ce moment, le soleil glissait sur l'horizon, et les bâtiments du
Bordj noyaient la foule dans leurs grandes ombres crues.
Mais l'estrade placée en face de l'échancrure des deux bastions qui
flanquaient la porte principale restait en pleine lumière, et le buste
impérial tout empourpré dans la flamboyante auréole de son étoile
d'armures étincelant dans le bleu des étendards croisés, fut tout à coup
salué par de frénétiques clameurs.
Était-ce bien l'image de César qu'on acclamait ainsi?
Au-dessous, juste au-dessous, les deux reines de la fête nageaient dans
un limbe lumineux, mais tandis que les feux de l'Occident caressaient
les blonds cheveux de la jeune femme, et semblaient entourer son visage
d'une limbe virginale, ils éclairaient sur Mme Michu une toute autre
face.
Dos tourné et corps courbé en deux, reprise subitement dans sa furie
d'une habitude de sa jeunesse, elle étalait, à la foule interdite, ce
que, dit-on, M. Thiers exposa un soir à ses amis entre deux chandelles.
Et dans les splendeurs du couchant, ces grasses chairs éblouissantes
parurent pendant une seconde au milieu d'une poussière d'or.
Il y eut d'abord un silence de stupéfaction profonde, puis un formidable
cri d'enthousiasme que couvrit presque aussitôt une terrible détonation.
L'aigle d'Austerlitz, maladroitement allumé, partait derrière l'estrade
faisant crever le ballon. Et la foule bédouine, inconsciente de ce qui
se passait et croyant assister au spectacle merveilleux promis, ivre
d'allégresse et de gratitude pour le sultan des Francs qui leur offrait
gratis un si réjouissant tableau, acclama les appas de Mme Michu: aux
cris mille fois répétés de «_Vive l'Empereur!_» Et s'imaginant que
l'autre belle dame était montée sur l'estrade pour donner le
même spectacle, et s'indignant de la voir immobile, elle réclama
énergiquement cette partie du programme: _L'autre! l'autre! l'autre! A
ton tour! à ton tour!_