Pas plus haute que ça, toute maigre et chétive. Sur les côtés ouverts
de sa jupe bleue, ses cuisses grêles d'enfant se voyaient jusqu'aux
hanches, et sur sa poitrine nue où saillaient les côtes commençaient à
germer des seins à peine gros comme des moitiés de grenade. Dix, onze
ans peut-être! Là-bas, dans les plaines du _Souf_, les filles poussent
mieux d'ordinaire, mais les fièvres, la misère ou le vice, on même les
trois démons ensemble, avaient retardé la floraison de celle-ci.
Bast! fièvres, misère, vice, n'empêchaient pas le large rire de
s'épanouir sur ses lèvres enfantines, ses lèvres qui bordaient d'un
large ruban écarlate l'ivoire éblouissant de ses dents de négrillonne.
Et de rire elle ne se lassait pas, car un foulard jaune, tout neuf,
entourait sa tête crépue, à ses oreilles tremblaient deux grands anneaux
de cuivre et une heure auparavant elle avait fait la grande ablution à
la fontaine du ksour et, tout en se séchant au soleil, lavait la loque
qui lui servait de _gandourah_. Elle était propre et belle, et fraîche,
et elle sentait le musc comme aux jours de _fantasia_, et ses grands
yeux brillants comme des escarboucles éclairaient son museau noir.
_____
C'est son grand-père qui me la conduisit, et je crus voir venir l'un des
trois mages qui accoururent jadis saluer le petit Jésus dans la nuit de
Noël, tant il me parut vénérable et majestueux.
Une barbe blanche, laineuse et courte, encadrait sa face noire sillonnée
de profondes rides, et au turban crasseux entourait sa tête sexagénaire;
aussi peu vêtu que la fillette, il n'avait qu'un burnous dont l'usage
demi-centenaire avait fait une sorte de dentelle, et qui ne voilait que
de temps à autre sa patriarcale nudité.
Un peu courbé par l'âge et les orages du désert et de la vie, il
s'appuyait en marchant, sur un long bâton, avec autant de noblesse et
de fierté que les vieux rois pasteurs devaient en mettre à s'appuyer sur
leur houlette sceptrale.
En guise de myrrhe et d'encens et autres parfums coûteux et bibliques,
il n'apportait qu'une terrible odeur de bouc qu'il répandait à profusion
et gratis.
--Le salut soit sur toi, roumi, me dit-il en me baisant respectueusement
l'épaule, voici celle que tu attends.
Et il poussait devant lui la négrillonne qui résistait moëllement, le
haut du corps rejeté en arrière avec un petit tortillement de hanches
et d'épaules comme un enfant gâté qui veut qu'on le prie, tandis que sa
bouche s'épanouissait dans une satisfaction si grande qu'on eût pensé
qu'elle allait se mordre les oreilles.
Du diable! si j'attendais quelqu'un et surtout cette négrillonne, et je
m'écriai stupéfait:
--Quoi! que veux-tu, _négro_?
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Arrivé du matin même au _ksour_ pour y occuper avec douze spahis
indigènes un poste avancé, je n'y connaissais personne et n'y attendais
rien, fumant silencieusement ma cigarette, sous un coin relevé de
ma tente, regardant la grande plaine sablonneuse tachée ça et là de
broussailles rabougries que rougissait le soleil couchant. Non, ma foi,
je n'attendais personne que le brigadier Messaoud que j'avais envoyé
dans le _ksour_ me chercher un Arabe à tout faire, mon ordonnance ayant
été mordue à notre sortie de _Zezibet-el-Oued_ par une _leffah_ (vipère
cornue), qui l'avait en moins d'une heure envoyé dans les bras de l'ange
Israfil, et le nombre restreint de mes hommes ne me permettait d'en
distraire aucun de son service pour l'attacher au mien.
--On s'est moqué de toi, _négro_, je n'attends personne.
--Le sage doit s'attendre à tout, reprit sentencieusement le vieux mage,
au mal comme au bien. Quand c'est le mal qui arrive, il le reçoit sans
murmure; mais quand c'est le bien qui tombe du ciel, il s'appelle _fou_
celui qui ne se baisserait pas pour le ramasser. Le bien, le voici!
baisse-toi, homme, et ramasse.
Et plaçant devant moi la jeune négresse:
--Elle s'appelle _Perle noire_, c'est la fille de ma fille _Zouza_.
Ramasse-la donc, tu n'en trouveras pas toujours une pareille sur le
chemin des sables.
--Et que veux-tu que j'en fasse?
--Ton brigadier Sidi-Messaoud a demandé un serviteur de ta part dans
le ksour. Serviteur ou servante, j'ai pensé que peu t'importait. Elle
allumera ton feu et balayera ta tente. Elle fera ton café et te prépara
le couscous. Elle ira te couper des touffes d'_alfa_ ou de _diss_
pour te couche et disposera ta selle de telle sorte que, la nuit, tu
trouveras de la douceur à y poser ta tête. Enfin, ce que tu exigeras
d'elle, elle le fera de bonne volonté suivant ses forces. En échange, tu
me donneras un _douro_ par mois et tu la nourriras de tes restes. Homme,
je suis pauvre et l'enfant a faim. Fais-nous cette aumône et au jour
du jugement, _Rahman_ le miséricordieux ne se souviendra plus que tu as
compté parmi les chrétiens.
Il dit, et poussa en dépit de moi l'enfant sous ma tente, puis tendant
sa longue main osseuse et noire:
--Donne le douro: pour un mois, la Perle t'appartient.
_____
La négrillonne s'était accroupie en un coin, le dos appuyé contre un sac
d'orge à côté de ma selle; immobile, son rire silencieux épanoui sur
ses lèvres, elle attachait sur moi ses grands yeux étonnés et un peu
inquiets.
--Que vais-je faire de toi? lui demandai-je.
--Ce que tu voudras, _Sidi_.
-Oh! oh! ce que je voudrai, mais encore faut-il que je sache à quoi je
puis t'employer.
--Je sais allumer le feu, balayer une tente, cuire le couscous.
--Cela ne suffit pas.
--Je sais aussi laver un turban et mettre une musette pleine d'orge au
nez d'un cheval.
--Et quoi encore?
--Je me tiendrai près de toi pendant ta sieste et à l'aide d'une feuille
de bananier je chasserai les mouches qui viendraient troubler ton
sommeil.
--J'ai un moustiquaire.
--Je te réveillerai à l'aube, à l'heure que tu m'indiqueras.
--C'est l'affaire du trompette, et ce n'est pas pour tout cela que j'ai
besoin d'aide.
--Dis ce que tu veux.
--Il faut cirer mes bottes.
--Tu m'apprendras.
--Fourbir mon sabre et mes éperons.
--Tu m'apprendras.
--Nettoyer mes effets.
--Tu m'apprendras.
--Et mon harnachement?
--Tu m'apprendras.
--Tu est pleine de bonne volonté, vraiment, petite Perle noire. Mais
s'il faut tout t'apprendre et te montrer, je crains fort d'être obligé
d'avoir pour longtemps toute la besogne sur les bras. Qu'es-tu capable
de faire encore?
Elle me regarda fixement, étalant ses belles dents blanches.
--Eh bien, quoi? demandai-je.
Et elle répondit sans trouble:
--Je sais faire l'amour, Sidi.
--L'amour! Quoi! à ton âge! Et qui donc te l'a enseigné?
Alors la petite négresse, étendant la main dans la direction du Ksour,
me désigna le patriarche du Soudan qui s'en allait majestueusement dans
le sentier rocailleux.
--C'est le vieux, là-bas, me dit-elle.