L'HANAFI

C'est l'heure du marché, et sur la place du Caravansérail la foule

hétérogène se presse. Bédouins bronzés, à l'oeil farouche, aux burnous

rapiécés; Koulouglis au visage mat et aux vêtements luxueux; Kabyles à

la courte tunique; Biskris misérables, juifs crasseux et humbles,

nègres philosophes, caïds et mendiants, _mercantis_, colons et soldats,

Mauresques voilées, juives sans voiles, négresses demi-nues, se

coudoient, flânent et grouillent au milieu des bourricots et des mules,

des chevaux à fière allure et des chameaux accroupis. Et dans des

étincellements de soleil s'entassent des monceaux de pastèques, de

grenades, d'oranges, de dattes, d'oignons, des figues de barbarie, des

jattes de lait aigre, des harnachements brodés d'or, des bâts éventrés,

des mors de bride rongés de rouille, des étriers damasquinés, des

thémaques des djebiras, des ceintures et des étoffes de soie, des armes,

des galettes, des anneaux pour les bras, les jambes et les oreilles, des

beignets à l'huile, des guirlandes de têtes de moutons, des chapelets

d'artichauts sauvages, des tapis, des sachets de musc, des fioles d'eau

de rose, des morceaux d'encens, des gâteaux de miel, et des chiens, et

des puces, et des poux, et des enfants, et des bijoux, et des haillons.

Et de toutes parts se croisent des appels étranges, des clameurs de

sorcières, des disputes pour un sou.

Les injures sont renvoyées de bouche en bouche comme volants sur

raquettes: _fripon_, _cocu_, _proxénète_ et _juif_, insulte suprême! Et

les crânes se heurtent, et la foule s'amasse, les cris: _Balek! balek!_

pleuvent de tous points à la fois, tandis que les vendeurs publics

parcourent les groupes, proposant aux plus offrants la marchandise d'une

voix enrouée: _Bab Allah! Bab Allah!_

Et au sommet de la mosquée de Salah-Bey, dont le gracieux minaret dresse

sa blanche silhouette sur le fond bleu du ciel, les cigognes immobiles,

perchées sur une patte et le cou dans les épaules, contemplent d'un oeil

impassible cette bruyante houle de bêtes et de gens.

Et au devant de la place s'étend un coin de la ville; de sa longue

terrasse on domine l'amoncellement des toitures rouges qui descendent

vers le sud, brusquement arrêtées par l'étroite cassure du roc, où, à

une profondeur de 200 mètres, coule sourdement le Rummel invisible; puis

les pentes verdoyantes de Mansourah, et à gauche les rochers géants et

sombres de Sidi-Merid.

_____

Mais ce n'était pas ce panorama de la plus étrange cité de l'Algérie qui

attirait mes regards. Un groupe de Mauresques babillaient près de moi;

sous la _monlaia_ quadrillée qui les enveloppait, on devinait la grâce

et la jeunesse, et _leurs grands yeux noirs, brûlant comme la braise_,

révélaient, en dépit du voile, l'attrait du visage, car avec de tels

yeux jamais femme n'est laide.

Dans un dessein pervers, elles laissaient entrevoir le bas blanc

coquettement tendu sur le mollet gras et la cheville aux fines attaches,

où cliquetaient, joyeuse musique, des boules de cuivre en des anneaux

d'argent; et le gai babillage, et le pied mignon chaussé de sabates

rouges, et le coin du mollet, et le cliquetis, et les étincelantes

prunelles, tout cela parlait, chacun en sa manière, et clairement

disait: «Suivez-nous, suivez-nous.» Et craignant de ne pas avoir été

comprise, l'une des vendeuses de ces séductions s'approcha:

--Viens chez moi, me dit-elle, j'ai du tabac blond, et du café noir; je

m'appelle Ourika (petite rose) et je suis belle.

Et me voyant hésiter, elle écarta son voile...

_____

En ce moment, une main grassouillette, aux ongles sales, me toucha le

bras et une voix que je reconnus murmura:

--Belle? oui, mais elle a au moins vingt ans, et depuis peut-être dix

elle offre dans son alcôve aux Arabes comme aux Roumis, café, petite

rose et cigarettes. Ecoute-moi, je veux te montrer une plus fraîche

grenade, et quand tu l'auras vue, tu n'en détacheras tes yeux que pour y

attacher tes lèvres.

Et tandis que les blanches Mauresques se perdaient en riant dans

la bruyante foule, la noire apparition qui s'était jetée entre nous

m'interrogeait du regard.

Oui, je la reconnaissais bien pour l'avoir maintes fois rencontrée,

humble et cauteleuse, errer dans les galeries de la vieille caserne des

Janissaires. Grâce à sa mine lamentable, elle avait obtenu des adjudants

apitoyés la permission d'y entrer, et nous la trouvions à toute heure

rôdant dans les chambres, mendiant des croûtes de pain, achetant les

vieux galons, les vieilles bottes, les hardes, ne payant jamais que la

moitié du prix convenu, volant des rogatons et des bouts de chandelles,

renvoyée chaque jour et reparaissant chaque lendemain suivant le

précepte de Jésus, qu'elle maudissait, s'humiliant sous l'outrage,

baisant la botte levée, présentant la fesse droite si on la chassait à

coups de pied sur la gauche.

Mais nul n'eût voulu toucher du pied ni du doigt cette épave

quadragénaire de la race maudite, et ce ne fut qu'après la disparition

successive de ceintures et de burnous qu'on la poussa dehors par les

épaules en donnant la consigne au brigadier de garde de ne plus la

laisser entrer.

_____

Deux années s'étaient écoulées depuis. C'était toujours la même face

blafarde, les mêmes yeux chassieux à la larme facile, les mêmes bajoues

tremblotantes, la même voix dolente et mielleuse, le même sombre

accoutrement de veuve, les mêmes hardes et la même crasse.

--Ecoute-moi donc, continuait-elle, les joies du paradis, je les ai

procurées à des _kébirs_ de ta nation, dont la confiance et la clientèle

ne m'ont plus quittée, et jamais ils n'ont été aussi hésitants que toi,

bien que je leur demande en _douros_ ce que tu ne pourrais me donner

qu'en _sordis_.

--Tu n'en parais guère plus riche.

--Ah! nous autres, pauvres juifs, nous sommes tant volés par les Arabes

et les Chrétiens! Tiens, ajouta-t-elle, en désignant de la main le

tribunal civil dont on apercevait la toiture à côté de celle de l'ancien

palais du bey Hadj-Hamet, parmi les _Hanafis_ qu'on voit là-bas en

grande chemise noire, avec une casquette sans visière et des bavettes

de nouveau-né, il en est un habillé de rouge, qui vient souvent en ma

demeure quand le soleil est couché derrière Koudiat-Aty et que la ville

est silencieuse. Ah! ah! celui-là sait apprécier le fruit que je sers.

Viens-tu?

_____

Nous descendîmes l'escalier de la place, nous dirigeant vers le quartier

de la Synagogue, au bord du ravin, non loin de l'endroit où l'on

précipitait les épouses adultères, et par un dédale de ruelles bordées

de maisons croulantes et coupées de voûtes ombreuses, nous arrivâmes

à un escalier fait de débris de pierres romaines, puis à une étable au

fond de laquelle se trouvait une porte où la juive frappa.

--C'est moi, dit-elle.

--Un verrou fut tiré sans bruit; je traversai une cour minuscule, je

gravis quelques marches et je me trouvai tout à coup dans une petite

chambre mauresque, ornée à profusion de lourdes dorures, d'étagères, de

glaces et meublée avec un luxe oriental que je n'aurais jamais soupçonné

après pareil cicérone et semblable antichambre.

Deux jolis enfants de sept à huit ans, garçon et fillette, couchés à

plat ventre sur un tapis à laine longue et dure, m'examinaient de

leurs grands yeux curieux. Des jouets éparpillés et d'une provenance

visiblement française, cheval de bois, poupée à tête de porcelaine,

soldats de plomb, polichinelle, indiquaient que mon arrivée avait

interrompu leurs jeux.

--Assieds-toi, me dit la matrone me désignant un large coussin recouvert

d'une tapisserie en poils de chameau formant des dessins bizarres

et multicolores, comme en tissent les femmes du _Souf_, c'est le nid

d'amour, tu vois le doux nid d'amour.

Et soulevant une _frechia_ de Tunis, tendue sur l'entrée d'une seconde

petite chambre de la dimension d'une alcôve, élevée d'an pied au-dessus

de la première, elle appela: Hagar! Hagar!

_____

Mlle Hagar, jouvencelle d'une quinzaine d'années, très brune et très

jolie, se montra aussitôt, et sans plus de préambule s'accroupit en face

de moi.

--C'est ma fille,--dit la sale veuve, paraissant plus sordide encore

dans ce boudoir somptueux à côté de cette adolescente, vêtue de

l'opulent costume des riches juives,--la dernière de cinq, ma ressource

et ma joie. Ces petits sont les enfants de l'aînée et l'espoir de ma

vieillesse. Venez, chéris, embrassez le Chrétien. Il va vous donner à

chacun une belle piécette blanche et à votre tante un beau gros _douro_.

Ah! mon fils, je suis bien malheureuse, le bon Hanafi qui nous protège

est parti avec son épouse au pays des Francs et ne reviendra que lorsque

sera passé le mois du _simoun_. Ils appellent cela leurs vacances, car

ils se reposent et ne jugent pas les hommes; mais pour moi, ce temps est

celui de la grande misère. Oh! il reviendra, il me l'a promis; il est

pieux et sa parole est sainte; mais en attendant il faut vivre, et la

colombe que voici souffre, car elle ne s'abreuve que de larmes et ne se

nourrit que de privations... Un _douro!_ seulement un douro!... parce

que c'est toi et pour que tu reviennes... Merci. Réjouis-toi en toute

quiétude, elle est bien dressée et docile.

Elle dit, et sortit en fermant discrètement la porte, nous laissant avec

les enfants.

--Renvoie-les donc, dis-je à Hagar; pourquoi ta mère ne les a-t-elle pas

emmenés? Ne vois-tu pas leurs yeux brillants de curiosité indécente?

--Ah? fit-elle très surprise, tu ne les désires pas? c'est pour te

plaire, cependant, que la mère nous les laisse; Monseigneur Ben Simoun

notre _rabi_ a bien raison de dire: «les méchants jouissent en se

cachant du bien qui leur arrive, mais les bons préfèrent qu'on assiste

à leur joie,» et c'est un bon, le vieil Hanafi, car il réclame toujours

leur présence. Elle augmente, dit-il, son bonheur.

Sous le burnous · 第 41 / 59 题