La Kabylie était en feu et l'insurrection s'étendait jusqu'à Batna,
Setif et Aumale. Le Fort National, Dellis, Tizi-Ouzou, Dra-el-Mizan,
Bougie, Bordj-bou-Arreridj, Milah étaient assiégés. Toutes les fermes
et les habitations isolées flambaient, abandonnées par les colons trop
heureux de sauver leur tête. C'est sur ces entrefaites que le colonel
L..., commandant le cercle de Bou-Saada, officier énergique, partit un
peu imprudemment avec une minuscule colonne de Tirailleurs Algériens
et de Spahis, pour percevoir les impôts dans les tribus du
_Bled-el-Djerid_.
Le premier caïd auquel il s'adressa refusa de rien payer; on dut faire
des arrestations, et le lendemain deux ou trois mille Arabes, la plupart
du cercle de Bou-Saada, vinrent attaquer notre camp.
On les mit en pleine déroute; et, tandis qu'un escadron de spahis
sabrait les fuyards, le colonel fit sonner le ralliement des
tirailleurs, et les braves _turcos_ poudreux, sanglants, déchirés,
hideux mais épiques, vinrent reprendre leurs rangs sur le front de
bandière.
Les sergents-majors firent l'appel; une trentaine d'hommes et deux
officiers manquaient dans le bataillon.
--Mes enfants, dit le colonel, je suis content de vous; mais il
faut nous hâter de finir la besogne, car si nous ne la finissons pas
aujourd'hui, ce sera à recommencer demain, et demain ils seront dix
mille.
Les turcos, sombres et immobiles, écoutaient.
Le colonel continua:
--Pendant que la cavalerie charge cette canaille, vous allez m'apporter
les têtes des tués. Allons, enfants! cent sous par tête de bédouin, un
_douro!_ Rompez les rangs et pas gymnastique!
Et se tournant vers les officiers étonnés de cet ordre:
--Le Bureau Arabe m'a fait prévenir que beaucoup de gens de Bou-Saada
sont mêlés aux insurgés. Il faut frapper un grand coup, sans quoi il
nous faudra rentrer dans la ville par la brèche avec, sur nos talons,
tous les Ksours du Mok'ran.
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Cependant les turcos poussant de grands cris se répandaient en courant
sur le champ de bataille. Les chassepots avaient fait merveille, semant
la plaine de corps bronzés.
Alors, on vit des groupes sinistres. Les soldats indigènes penchés, un
genou en terre, décoiffaient d'un coup de main la tête du cadavre quand
y adhérait encore le _chechia_ ou le _haïk_, puis empoignant la
touffe de cheveux que tout musulman porte à l'occiput, ils agitaient
furieusement, avec un mouvement de bras qui scie et des miaulements de
chacals, le terrible sabre-baïonnette.
Une boule sanglante pendait tout à coup à leur poing gauche, puis ils
venaient présenter triomphalement l'épave humaine qu'ils jetaient sur un
tas grossissant devant la tente du _Kebir_, en échange du _douro_ remis
par leur sergent-major, et sans reprendre haleine recouraient à la
besogne.
C'était l'argent de l'_achour_ que le caïd des Chabkas avait insolemment
refusé de payer aux cavaliers du colonel et dont on s'était emparé la
veille à coups de fusil.
Les têtes, au nombre de 300 environ, remplirent un fourgon du train
d'artillerie qui fut aussitôt dirigé au grand trot sur la ville.
On ne s'encombra ce jour-là ni de prisonniers, ni de blessés, car s'il
y eut de ces derniers, ils furent retrouvés sans tête, corvée de moins
pour l'aide-major, les hommes de garde et les ambulanciers.
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Escorté d'un peloton de spahis, le fourgon entra vers minuit à Bou-Saada
par la Porte du Sud et le chargement funèbre s'arrêta sur la grande
place.
La ville reposait sous la garde d'une section de turcos qu'on réveilla
prestement et sans bruit pour qu'ils se tinssent prêts, fusils chargés
et sac au dos.
Des hommes de corvée épointèrent rapidement le manche de longs piquets
de tente, qu'ils enfoncèrent en un triple cercle autour de la fontaine,
et sur ces piquets on planta les têtes.
Le fourgon les versait au fur et à mesure, en petits tas d'horribles
boules, gluantes, informes, couvertes de caillots et de plaques de boue
rouge.
Dans la précipitation et l'âpre désir du gain, les cous avaient été
maladroitement tranchés. Des inhabiles avaient tailladé pour chercher la
jointure des vertèbres cervicales; d'autres, ne la trouvant pas, avaient
haché l'os à grands efforts. Des nuques horriblement déchiquetées
témoignaient des affreuses luttes des blessés; leurs exécuteurs,
irrités de cette résistance qui augmentait leur besogne en y mettant des
obstacles non prévus, avaient frappé, dans leur rage hâtive, dix mauvais
coups pour un bon, et les chairs pendaient avec les fragments du crâne
et les tendons, comme de petite bouts de loques ou des sétons englués de
matière.
La lune, cachée jusqu'ici derrière les hauts palmiers de l'Oasis, se
montra tout à coup, éclairant le hideux spectacle: faces livides et
bleuies, bouches ouvertes encore dans la rage d'une dernière morsure,
nez écrasés dans les heurtements et les cahos d'une route de quinze
lieues.
Ici, un oeil sorti de l'orbite pendait jusqu'aux lèvres comme une
agate salie, tandis que l'autre, grand ouvert, semblait regarder avec
étonnement le vide.
Là, une tête, enfoncée trop brutalement, était percée de part en part;
un éclat de bois sortait du crâne, au-dessus des sourcils, formant
une corne sanglante; une autre, fendue par un coup de crosse, laissait
couler la cervelle comme la moelle qui s'échappe d'un os.
Des ruisselets dégoûtaient lentement, serpentant le long des piquets
où ils se collaient comme des filets de glue. Des chiens blancs à longs
poils, maigres et trapus, et de grands lévriers fauves, rodaient
autour du charnier, essayant de lécher les caillots de sang, tandis que
d'autres, un peu à l'écart, hurlaient à la mort.
L'aube, bientôt, éclaira ces épouvantes et le soleil levant vit surgir
les désespoirs.
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Ce furent les femmes qui, levées les premières pour puiser l'eau à la
fontaine, assistèrent au spectacle.
Pétrifiées d'abord et muettes d'horreur, elles parurent ne pas
comprendre ou se crurent le jouet d'un cauchemar; mais, s'étant
approchées, elles poussèrent soudain de grands cris.
La ville entière s'éveilla, et en même temps le clairon des turcos,
debout sur la place, sonna la diane. La joyeuse fanfare retentit avec
ses airs de fête au milieu de cette désolation, tandis que les femmes
avec des hurlements de louves affolées tournaient autour du triple rond
macabre.
L'une reconnaissait la tête de son frère, celle-ci de son époux, cette
autre de son père ou de son fils.
Quelques-unes ne pouvant distinguer les traits, les essuyaient du bas de
leur robe ou grattaient de leurs ongles les coagulations de boue et de
sang.
Les hommes arrivèrent à leur tour silencieux et farouches. Beaucoup
levèrent les bras, menaçant du poing l'invisible ennemi.
Ils poussèrent tous à la fois de grandes clameurs, puis se turent. La
section des turcos, immobile et sombre sous ses gais habits bleu de
ciel, attendait, l'arme au bras, sur la place, et les spahis rangés en
bataille avaient le sabre au clair.
Puis, au loin, on entendait s'approcher les éclats sonores des clairons
sonnant la marche.
Alors le vieux caïd de Bou-Saada monta sur son cheval de guerre, et
suivi de ses cheicks revêtus du burnous écarlate, sortit de la ville à
la rencontre de la colonne.
Et lorsqu'il fut à dix pas du colonel qui, le poing sur la hanche,
chevauchait audacieusement en tête de sa petite troupe au milieu de ce
pays soulevé, il mit pied à terre et se prosternant, appuya sur l'étrier
du Français sa longue barbe blanche:
--Tu es le plus fort, dit-il simplement. C'était écrit.
Et c'est ainsi que fin janvier, quand tout le nord de l'Afrique était
en feu, fut étouffée en sa racine la sédition de Bou-Saada et la révolte
des Ksours du Mok'ran.
La pratique des hommes de guerre n'est pas la pratique des avocats.
Aux sages, salut!