L'HÔTE

I

Le lieutenant F... partit de grand matin de Djidjelly et suivant la côte

jusqu'à l'oued _Djin-djin_ s'engagea dans la montagne. Il devait faire

la grande halte au bord de _Châanah_, coucher à celui de _Fedj-el-Arba_,

puis chez le caïd de Milah et arriver le surlendemain à Constantine.

Deux spahis indigènes et un muletier chargé de ses bagages

l'accompagnaient.

Aux premiers contreforts du _Djebel_, des pâtres, huchés sur des

quartiers de roc, les hélèrent:

--Holà! hommes! Où allez-vous?

--Nous allons à Constantine, répliquèrent les spahis.

--Vous ne passerez pas Châanah, les _Ouled-Ascars_ ont, cette nuit, fait

parler la poudre et tué deux _mokalis_[9].

[Note 9: Cavaliers indigènes attachés au service des Bureaux

arabes.]

Le lieutenant haussa les épaules; l'avant veille encore, des officiers

du bureau Arabe de Djidjelly avaient chassé dans ce pâté de montagnes et

n'avaient remarqué aucun signe d'agitation; il roula une cigarette avec

l'insouciance de ses vingt-cinq ans et continua son chemin.

Il arriva sans encombre à Châanah, s'y reposa deux heures, mais au

moment où il quittait le bordj, il rencontra le vieux sheik Ahmed qui

venait sur sa mule tout exprès pour lui dire:

--Ne va pas plus loin.

--J'ai des dépêches, répondit simplement le jeune homme, et j'ai l'ordre

de me présenter après demain au bureau de la division. Et il se remit en

route, tandis que le chef Kabyle lui criait:

--_Tu marches à ta mort._

Le soleil baissait sur l'horizon lorsque les cavaliers gravirent le

sentier escarpé de Fedj-el-Arba. Tout était désert et silencieux, et la

porte du bordj close. Une boule jaunâtre pendait accrochée à l'un des

battants.

L'officier crut d'abord voir quelque vautour comme ont coutume d'en

clouer les chasseurs, mais les spahis aux yeux plus exercés à fouiller

les lointains ne s'y trompèrent pas.

--Qu'Allah vide ma selle; s'exclama l'un d'eux; le sheik Ahmed a dit

vrai, les chiens ont commencé leur besogne!

Et à mesure que F... avançait, il distinguait plus nettement le trophée

des Kabyles: le crâne rasé, la face convulsionnée du décapité, son oeil

glauque, sa bouche tordue montrant ses larges dents blanches, et la

barbe courte et noire engluée de sang.

La petite mèche de cheveux bien tressée par laquelle l'ange doit saisir

l'élu pour le porter aux pieds de l'Éternel, servait à suspendre la

tête.

--O mes fils, cria l'autre spahis, nous voici arrivés au moment où la

tête ne tient plus sur les épaules. Je sens déjà branler la mienne et le

sabre fouiller entre la chair et l'os. Les maudits ont porté la main sur

un cavalier du _Beylik!_ Respecteront-ils des spahis de Constantine?

Tout à côté, dans le fossé, près du bastion, étaient couchés deux corps

enveloppés du burnous bleu; on avait jeté des poignées de longues herbes

à la place de la tête de l'un pour couvrir la section béante, et le

crâne fracassé de l'autre indiquait pourquoi on n'avait pu le suspendre

à la porte.

--Regardez, continua le spahis mettant pied à terre et examinant les

cadavres, ils les ont tués d'un coup de pistolet à bout portant, comme

on fera pour nous tout à l'heure; car ces sangliers montagnards nous ont

vu arriver et nous guettent cachés dans les broussailles. Malheur sur

nos têtes! Il ne nous reste plus qu'à leur abandonner nos bagages et

prendre le trot sur Milah.

--Nous n'aurons pas fait cent pas que les hommes de _Bou-Salem_ nous

auront envoyé leurs balles; je suis étonné de ne pas les entendre

siffler!

--Bou-Salem! s'écria le lieutenant; j'ai pour lui une lettre du vieux

caïd _Abderrahman_. Il m'a dit: Si tu passes à Fedj-el-Arba, va trouver

le sheik Bou-Salem de ma part: il te recevra comme un fils.

Et fouillant dans les poches de sa _djebira_, il en sortit une lettre.

--Fusillés dans la broussaille ou égorgés dans son douar, nous n'avons

pas d'autre choix. Tentons l'aventure.

--Tu as raison, mon lieutenant. Bou-Salem déteste les Roumis qui lui ont

tué aux affaires des Beni-Afeur son père et ses frères; mais c'est un

juste, et après tout, Dieu seul est le maître de l'heure!

--Allons!

Ils descendirent le versant opposé du plateau et bientôt aperçurent dans

un creux du vallon une trentaine de gourbis cachés derrière d'épaisses

haies de cactiers et d'aloès.

Le Français crut d'abord le village du chef Kabyle abandonné, car nulle

figure humaine ne s'y montrait, mais il s'expliqua bientôt la cause de

cette apparente solitude.

A une portée de fusil, près d'un bois d'oliviers, une centaine d'hommes

se groupaient autour de deux ou trois personnages gesticulant avec

énergie, et les femmes et les enfants assis hors du groupe semblaient

écouter anxieusement.

Mais les spahis venaient d'être aperçus: hommes, femmes, enfants se

levèrent et de longs fusils hérissèrent cette foule.

Quelques hommes s'en détachèrent et, l'arme sur l'épaule, s'avancèrent

lentement à la rencontre des étrangers.

Eux ne chevauchaient aussi que lentement à cause de la descente

difficile; enfin, quand ils ne furent plus qu'à une vingtaine de pas les

uns des autres, l'officier cria en langue arabe:

--Où est le sheik Bou-Salem?

--Devant toi! répondit un homme à barbe rousse et à l'aspect farouche et

menaçant. Que lui veux-tu?

--Lui demander l'hospitalité. Nous avons trouvé les deux mokalis tués à

la porte de Bordj. La place n'est pas sûre pour des hommes isolés. Nous

venons reposer nos têtes chez toi.

--Chez moi! répliqua le sheik surpris; ignores-tu?..

--Je suis ton hôte et ne veux rien savoir, interrompit le lieutenant.

Voici une lettre du caïd Abderrahman.

Le Kabyle fit quelques pas encore, regarda l'officier avec défiance,

puis prenant la lettre, l'ouvrit, examina le cachet en silence et la

tendant à un jeune homme qui se tenait tout près, une plume de roseau

dans un étui et un encrier à la ceinture:

--_Khrodja_, dit-il, lis.

Le _Khrodja_ (secrétaire) lut d'un ton uniforme et lent:

«Je t'envoie le lieutenant F. Il est mon ami. Ne te contente pas de

donner l'_alpha_ et la _diffa_ à lui et aux siens, mais sois pour lui ce

que le Prophète veut qu'on soit pour les étrangers qui viennent en ami.»

_____

Pendant ce temps, les gens de la tribu s'étaient approchés, et les

femmes ne sachant de quoi il s'agissait, hurlèrent à la fois: «A mort! à

mort le Roumi et les vendus aux Roumis!»

A ces cris, le sheik se retourna, le sourcil froncé et l'oeil plein de

colère:

--Paix, femmes! s'écria-t-il. L'injure est la dernière arme des vaincus,

et les cartouchières de nos jeunes hommes contiennent encore de la

poudre et du plomb. Ces voyageurs viennent ici en hôtes, ils doivent

être les bienvenus. Mets pied à terre, ajouta-t-il en tenant lui-même

l'étrier du lieutenant; ma maison est à toi, tu y demeureras à ta

volonté, et aussi longtemps que tu seras assis sous son ombre, tu

n'auras ni faim, ni soif, et nul ne touchera à un poil de ta barbe.

Et des hommes se saisirent des chevaux et de la mule, tandis qu'il

conduisait ses hôtes à son gourbi, et que les Kabyles se groupaient

avides de savoir ce que venaient faire ces aventureux au milieu de ce

peuple insurgé.

--Rien, répondait le sheik; ils passent leur chemin.

Et, silencieux, ils se retiraient.

Ce fut avec l'appréhension de se réveiller chez le Père Eternel que

s'endormit le lieutenant de spahis, et son sommeil fut traversé de

songes tout embués de sang. Aussi à l'aube fut-il fort étonné de se

trouver encore de ce monde. Le sheik, penché sur lui, secouait son

épaule et lui disait: Lève-toi.

Ses chevaux sellés et la mule chargée achevaient bruyamment leur orge,

et les Arabes déjà prêts causaient avec les Kabyles et partageaient

fraternellement des olives et des morceaux de galette.

L'officier se mit en selle et cherchait des yeux le sheik Bou-Salem

pour le remercier, lorsqu'il le vit avec étonnement monter à cheval, lui

aussi, suivi de six cavaliers.

--Bon! se dit-il, il va me régler mon compte au milieu de quelque

taillis, dès qu'il se croira débarrassé de ses devoirs d'hospitalité.

Mais le sheik semblant lire dans sa pensée lui dit:

--Je vais t'accompagner jusqu'au delà des crêtes de _Sidi-Khraled_,

limites du territoire de ma tribu, car tu pourrais être insulté en

chemin, ou pis encore.

Et lorsque le lieutenant, les deux spahis et le muletier dévalèrent

sur l'autre versant du _Djebel_, après avoir pris congé des cavaliers

Kabyles, ils se retournèrent plusieurs fois, et les aperçurent sur

la crête du mont, éclairés par le soleil levant, le fusil haut sur la

cuisse, suivant de l'oeil leurs hôtes qui défilaient paisiblement le

long du chemin de Milah.

Sous le burnous · 第 34 / 59 题