II

Sur les longs versants des montagnes kabyles, entre Milah et Djidjelly,

dans les villages des _Ouled-Aïdoun_, on parle encore de la noce de la

petite Zaïrah.

Car le bureau arabe du cercle, pour faire honneur à son premier

chaouch, assista en corps à la fête; pendant trois jours la poudre parla

au-dessus des ravins verdoyants et abrupts, dans les gorges plantées

d'oliviers et sur la plage aux genêts épineux.

Et il y eut grande fantasia et grand déploiement de ce qui réjouit le

plus la vue du montagnard comme de l'homme de la plaine, les longues

tresses des femmes et les longs _djelals_[8] des chevaux.

[Note 8: Housses de soie brodées d'or que les cavaliers riches

mettent sur la croupe de leur chevaux aux jours de fête.]

Et aussi ce qui fait la joie du ventre: moutons rôtis et plats de

couscous.

Pendant trois jours on vit la jeune mariée pâle et blanche sous ses

haïks; ses grands yeux brillants et humides éclairaient son visage, et

toute parfumée d'essence de rose et de musc, toute parée de cuivreries

et de bijoux d'argent, elle excita bien des convoitises.

Jeunes et vieux disaient: «O merveilleux réceptacle d'amour!» tandis

que les femmes, matrones et filles, la jalousaient de s'asseoir seule,

épouse et maîtresse, au foyer conjugal.

Et l'on se racontait les exploits du maître de cette délicate beauté.

Oh! l'heureux coquin! il soulevait des nuages d'envie comme un étalon du

Haymour soulève la poussière sous son galop furieux. N'était-ce donc

pas assez d'avoir pendant plus de vingt ans trompé les maris et dupé les

filles! Fallait-il encore que, devenu grison, sa barbe poivre et sel se

frottât aux joues rosées d'une vierge de douze ans!

_Bou Zeb! Bou Zeb!_ Et tous riaient à ce nom, mais les matrones

hochaient la tête plaignant tout bas l'enfant sacrifié à l'avarice du

vieil Aaroun.

_____

A cheval, Ali-ben-Saïd vint le soir prendre son épouse. Deux parents à

droite et à gauche tenaient les rênes de sa bride, et les invités, munis

chacun d'une lanterne, suivaient le cortège.

En tête s'avançait la musique précédée d'un Kabyle chargé d'un

candélabre couvert de bougies allumées et de fleurs.

A la porte du gourbi, ils s'arrêtèrent, laissant le chaouch entrer; Baba

Aaroun lui présenta sa fille qui enleva officiellement son voile devant

l'homme que son père avait choisi.

Alors l'époux ébloui s'écria comme jadis le Prophète devant la belle

Baïrah étalée demi-nue sous ses yeux:

«Louange à Dieu, maître des coeurs!» Et l'ayant baisée sur la bouche,

il l'enveloppa du _moulaïa_, la mit en selle sur une mule blanche, et

marchant derrière, le sabre levé au-dessus de la tête de son épouse en

signe de ses droits, il la conduisit, escorté des parents et des amis,

au domicile conjugal. Deux vieilles refermèrent sur eux la porte tandis

que dans la rue, stationnait la foule attendant les preuves de la

virginité.

_____

On s'assit en face, le long des maisons, et des _caouadgis_ apportèrent

des tasses; mais tandis qu'on humait le café brûlant, de grandes

plaintes sortirent du fond de la maison. D'abord étouffées et sourdes,

elles devinrent stridentes et lamentables et glacèrent sur les lèvres

les rires et les gais propos qui couraient de groupes en groupes.

Elles durèrent longtemps, si longtemps que ceux de la noce se lassèrent

et protestèrent de la rue.

--Chaouch, cria-t-on, ménage-la. La grenade n'est pas assez mûre.

Et des femmes indignées protestèrent à leur tour:

--Ali-ben-Saïd, aie pitié. Souviens-toi que tu as trente étés de plus

qu'elle; qu'elle est faible et que tu es fort, et que l'agnelle ne peut

supporter le choc du bouc.

Et d'autres plus irritées élevèrent leurs voix vers l'épouse:

--Zaïrah-bent-Aaroun? Zaïrah-bent-Aaroun! il faut demander le divorce!

il faut demander le divorce!

Et comme les plaintes continuaient, elles menaçaient d'aller chercher le

Cadi.

Mais, tout à coup, les cris cessèrent. Il se fit un grand silence:

la petite fenêtre s'ouvrit, et les deux vieilles échevelées et pâles

agitèrent un linge déployé.

Alors, les hommes en bas, ayant levé leur lanterne et voyant la toile

sanglante, applaudirent l'heureux époux, et clamèrent: _Bou Zeb! Bou

Zeb!_

Le lendemain, ni les jours suivants, on ne revit le chaouch. Il se

reposait sans doute près de la maîtresse de son coeur; mais le cinquième

jour, la ruelle, de nouveau, s'emplit de monde; les gens de la noce

revenaient.

Et l'on vit sortir le marié tout pâle, puis deux hommes qui portaient

sur leurs épaules un brancard sur lequel était étendue roulée dans un

haïk une petite forme grêle.

Et chantant les versets du Livre: «En quelque lieu que vous soyez, la

mort sait vous atteindre» tous suivirent au cimetière le corps de la

petite Zaïrah.

Et lorsqu'on eut déposé l'enfant, enveloppée du drap vert, dans la fosse

maçonnée et que tout fut comblé, les femmes de la tribu crachèrent en

passant sur le vieux Baba-Aaroun qui, l'oeil sec et la tête égarée,

demeurait accroupi près du petit monticule de terre.

Sous le burnous · 第 32 / 59 题