Sur les longs versants des montagnes kabyles, entre Milah et Djidjelly,
dans les villages des _Ouled-Aïdoun_, on parle encore de la noce de la
petite Zaïrah.
Car le bureau arabe du cercle, pour faire honneur à son premier
chaouch, assista en corps à la fête; pendant trois jours la poudre parla
au-dessus des ravins verdoyants et abrupts, dans les gorges plantées
d'oliviers et sur la plage aux genêts épineux.
Et il y eut grande fantasia et grand déploiement de ce qui réjouit le
plus la vue du montagnard comme de l'homme de la plaine, les longues
tresses des femmes et les longs _djelals_[8] des chevaux.
[Note 8: Housses de soie brodées d'or que les cavaliers riches
mettent sur la croupe de leur chevaux aux jours de fête.]
Et aussi ce qui fait la joie du ventre: moutons rôtis et plats de
couscous.
Pendant trois jours on vit la jeune mariée pâle et blanche sous ses
haïks; ses grands yeux brillants et humides éclairaient son visage, et
toute parfumée d'essence de rose et de musc, toute parée de cuivreries
et de bijoux d'argent, elle excita bien des convoitises.
Jeunes et vieux disaient: «O merveilleux réceptacle d'amour!» tandis
que les femmes, matrones et filles, la jalousaient de s'asseoir seule,
épouse et maîtresse, au foyer conjugal.
Et l'on se racontait les exploits du maître de cette délicate beauté.
Oh! l'heureux coquin! il soulevait des nuages d'envie comme un étalon du
Haymour soulève la poussière sous son galop furieux. N'était-ce donc
pas assez d'avoir pendant plus de vingt ans trompé les maris et dupé les
filles! Fallait-il encore que, devenu grison, sa barbe poivre et sel se
frottât aux joues rosées d'une vierge de douze ans!
_Bou Zeb! Bou Zeb!_ Et tous riaient à ce nom, mais les matrones
hochaient la tête plaignant tout bas l'enfant sacrifié à l'avarice du
vieil Aaroun.
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A cheval, Ali-ben-Saïd vint le soir prendre son épouse. Deux parents à
droite et à gauche tenaient les rênes de sa bride, et les invités, munis
chacun d'une lanterne, suivaient le cortège.
En tête s'avançait la musique précédée d'un Kabyle chargé d'un
candélabre couvert de bougies allumées et de fleurs.
A la porte du gourbi, ils s'arrêtèrent, laissant le chaouch entrer; Baba
Aaroun lui présenta sa fille qui enleva officiellement son voile devant
l'homme que son père avait choisi.
Alors l'époux ébloui s'écria comme jadis le Prophète devant la belle
Baïrah étalée demi-nue sous ses yeux:
«Louange à Dieu, maître des coeurs!» Et l'ayant baisée sur la bouche,
il l'enveloppa du _moulaïa_, la mit en selle sur une mule blanche, et
marchant derrière, le sabre levé au-dessus de la tête de son épouse en
signe de ses droits, il la conduisit, escorté des parents et des amis,
au domicile conjugal. Deux vieilles refermèrent sur eux la porte tandis
que dans la rue, stationnait la foule attendant les preuves de la
virginité.
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On s'assit en face, le long des maisons, et des _caouadgis_ apportèrent
des tasses; mais tandis qu'on humait le café brûlant, de grandes
plaintes sortirent du fond de la maison. D'abord étouffées et sourdes,
elles devinrent stridentes et lamentables et glacèrent sur les lèvres
les rires et les gais propos qui couraient de groupes en groupes.
Elles durèrent longtemps, si longtemps que ceux de la noce se lassèrent
et protestèrent de la rue.
--Chaouch, cria-t-on, ménage-la. La grenade n'est pas assez mûre.
Et des femmes indignées protestèrent à leur tour:
--Ali-ben-Saïd, aie pitié. Souviens-toi que tu as trente étés de plus
qu'elle; qu'elle est faible et que tu es fort, et que l'agnelle ne peut
supporter le choc du bouc.
Et d'autres plus irritées élevèrent leurs voix vers l'épouse:
--Zaïrah-bent-Aaroun? Zaïrah-bent-Aaroun! il faut demander le divorce!
il faut demander le divorce!
Et comme les plaintes continuaient, elles menaçaient d'aller chercher le
Cadi.
Mais, tout à coup, les cris cessèrent. Il se fit un grand silence:
la petite fenêtre s'ouvrit, et les deux vieilles échevelées et pâles
agitèrent un linge déployé.
Alors, les hommes en bas, ayant levé leur lanterne et voyant la toile
sanglante, applaudirent l'heureux époux, et clamèrent: _Bou Zeb! Bou
Zeb!_
Le lendemain, ni les jours suivants, on ne revit le chaouch. Il se
reposait sans doute près de la maîtresse de son coeur; mais le cinquième
jour, la ruelle, de nouveau, s'emplit de monde; les gens de la noce
revenaient.
Et l'on vit sortir le marié tout pâle, puis deux hommes qui portaient
sur leurs épaules un brancard sur lequel était étendue roulée dans un
haïk une petite forme grêle.
Et chantant les versets du Livre: «En quelque lieu que vous soyez, la
mort sait vous atteindre» tous suivirent au cimetière le corps de la
petite Zaïrah.
Et lorsqu'on eut déposé l'enfant, enveloppée du drap vert, dans la fosse
maçonnée et que tout fut comblé, les femmes de la tribu crachèrent en
passant sur le vieux Baba-Aaroun qui, l'oeil sec et la tête égarée,
demeurait accroupi près du petit monticule de terre.