LE VENTRE

Il était blanc et poli, un peu élastique, doux à l'oeil et au toucher,

jeune et sain, un ventre de femme.

Je ne pourrais l'affirmer cependant et à vrai dire je ne m'en

préoccupais guère; mais ce dont je me souviens exactement, c'est du

couteau, parce que longtemps après je l'ai gardé accroché à l'arçon de

ma selle. Une bonne et solide lame large d'un demi pouce, longue de dix,

effilée, légèrement recourbée vers la pointe avec une forte poignée de

chêne que quelque chamelier de Flissa, artiste inconscient, avait orné

de bizarres arabesques.

Je me rappelle avoir hésité une minute, puis fermé les yeux, et alors...

un jet très chaud me cingla le visage.

Je vois encore le trou béant et la lame ruisselante et il me sembla

qu'une bise chargée d'aiguilles de glace me fouettait la tête.

C'étaient mes cheveux qui se dressaient. Pour un coup d'essai, l'on

pardonnera mon épouvante, j'avais à peine vingt ans.

Ce qui me terrifiait surtout, c'est que dans la lueur vague flottant sur

ce corps, je venais d'apercevoir un oeil immobile, vitreux, sinistre,

attaché sur moi.

Ah! ce regard, il fallait l'éteindre! je frappai un second coup. Mais

il restait sur moi avec l'implacable ténacité d'un remords, fixe,

morne, comme un oeil de l'autre monde qui regarde à travers la vitre des

ombres.

--Tu baisseras ta paupière maudite! criai-je, je ne veux pas que tu me

voies!

Et une troisième fois, je replongeai la lame.

J'ignorais que ceux qui meurent assassinés s'en vont les yeux ouverts

comme s'ils ne pouvaient les détacher des choses de la vie et qu'il

m'eût suffi d'un coup de pouce pour fermer à jamais cette paupière, mais

jeune et inexpérimenté, je continuai les coups de couteau.

Je trouais, je trouais, et en trouant cette chair et ces entrailles,

passaient devant moi comme une nuée de fantômes, des essaims de

souvenirs.

Je pensais à ces héros des temps antiques dont on nous a fait admirer ou

maudire, sur les bancs de l'école, les glorieux coups de poignard, selon

que la cause qu'ils ont servie se rapproche on s'éloigne de l'orthodoxie

officielle; à ces vaillantes légions entrées par la brèche, dans les

villes affolées et éventrant bravement tout ce qui se trouvait sous leur

rage, depuis l'enfant dans le sein de sa mère, jusqu'au vieillard

assis sur la chaise curule; aux pieux capitaines offrant, au dieu des

batailles, le sang impur des infidèles de tout sexe et de tout âge et

s'y vautrant jusqu'au poitrail de leur destrier.

Je pensais aux exploits sanglants de nos pères et de nos frères et à

ceux qu'accompliront nos fils; à toutes les grandes tueries humaines

faites, les unes au nom de Dieu, les autres, au nom des empereurs et

des rois, les autres encore au nom du peuple et les dernières au nom de

l'ordre et de la civilisation.

Et après tous ces assassins illustres ou obscurs, mon couteau sanglant

au poing et devant ce ventre ouvert, je me sentais humilié.

--Cependant, me disais-je, ce n'est pas ma faute si je n'ai qu'un ventre

à crever, mes chefs m'ont dit «tue», j'ai obéi et j'ai fait pour le

mieux; d'autres! d'autres! qu'on me dise d'en ouvrir d'autres!

Et brandissant le _flissa_ d'où coulait la rosée rouge, ivre de fureur,

je me dressai sur mes pieds.

_____

--Tu as eu tort de lui donner du _haschich_, murmura une voix de femme,

le délire travaille sa cervelle.

--Bah! répondit une autre, je sais comment le lui ôter de la tête.

Et je sentis une odeur de musc me pénétrer, tandis que quelque chose

de doux frôlait mes lèvres. Et deux mains me caressaient le front et la

même voix harmonieuse m'appelait:

--Allons, _Roumi_, reviens à toi! là! là! là! reviens à toi...

Et je revins à moi, mes lèvres appuyées entre les seins de _Meryem_.

_____

Elle s'écarta et se mit à me regarder en souriant, tandis que Fathma,

sa soeur aînée, soulevait un des coins de la tente me montrant la plaine

mondée du soleil du matin.

Le soleil! le beau soleil! ses rayons radieux chassaient les vapeurs du

sombre cauchemar; ma poitrine se dilata et, inondé d'une joie immense,

je reportai mes yeux ravis sur la jeune fille des _Ouled-Nayl_.

Mais je la vis se baisser, ramasser mon _flissa_ près du lit de peau de

chèvre et l'examiner avec attention; du bout de son petit pouce teint

de henné, elle en essaya le tranchant et la pointe. Je suivais ses

mouvements et de nouveau je sentis les griffes de mon cauchemar me

labourer le coeur. La lame était rouge.

--Du sang! m'écriai-je.

--Oui, répondit-elle tranquillement, celui qui s'en est servi a oublié

de l'essuyer.

Elle prit un chiffon de laine, le passa lentement sur la lame qui y

laissa une large maculature.

--C'est donc vrai? dis-je effaré, le ventre! le ventre!

Et mes yeux se portèrent sur un tas de débris sanglants, gisant à

quelques pas de moi.

--Quoi? demanda-t-elle en suivant la direction de mon regard, ce n'est

pas le ventre, c'est la peau et la tête. Le ventre, nous l'avons donné

aux chiens.

Je me rappelai alors que Fathma avait fait égorger un mouton la veille

et que j'avais offert mon _flissa_ pour l'immolation.

_____

Et après le repas homérique, gorgé de viande et de couscous et saoulé

d'amour, j'avais reposé ma tête sur les genoux de Meryem. Elle s'amusait

à me faire tirer des bouffées de son petit chibouk rouge, bourré de

haschich et j'éprouvai un plaisir infini à sentir ma pensée s'en aller

et se perdre avec la fumée bleuâtre, lorsque mes yeux noyés s'arrêtèrent

sur la tête et la peau de la victime jetées dans un coin de la tente.

A la lueur du brasier qui s'éteignait lentement, cette peau retournée

offrait une étrange ressemblance avec un ventre humain.

Plongé dans ce demi sommeil où s'ébauchent les hallucinations et

flottent les spectres, mon cerveau obstrué par le trop plein de

l'estomac avait élaboré le rêve où le haschich jette aux profanes ses

sanglantes visions.

_____

Je m'efforçai de rire de ma terreur, mais le rire se glaçait sur mes

lèvres, au souvenir de ma pensée toute souillée de sang. Longtemps, dans

la suite, je restai épouvanté de l'étrange frénésie qui s'était emparée

de moi et de l'âpre volupté qui m'avait saisi, à plonger dans ses

entrailles ouvertes, mon couteau d'assassin.

Je cherchai vainement qui avait pu évoquer cette monstrueuse image,

ignorant alors que les milieux déteignent sur les êtres et qu'avec l'air

qu'on respire, on se sature de vices ou d'imbécillités.

Aussi bien peu font leur destinée, et l'homme, fétu de paille, est le

jouet de cette brise aux mille caprices, qui s'appelle le hasard.

_Sang, musc et haschich_,[1] c'est-à-dire guerre, amour et rêve!

dans ces buées capiteuses palpite encore, au fond de nos possessions

algériennes, le coeur d'un peuple que notre civilisation étouffe et

qui s'en va peu à peu, s'éloignant dans ses vices formidables et ses

incomparables grandeurs.

Je veux essayer de le peindre, tel que je l'ai vu et coudoyé pendant

dix ans, rêvant à ses côtés, parlant sa langue, vêtu de son burnous,

mangeant à son plat de bois, montant ses chevaux, aimant ses filles,

vivant de sa vie enfin, dans la montagne on dans la plaine, sous le

gourbi du kabyle, la tente du bédoin, la maison du hadar et bien souvent

sous le ciel étoilé.

[Note 1: C'est sous ce titre que ces études ont été publiées dans

_le Réveil_.]

Sous le burnous · 第 8 / 59 题