ANECDOTES,

_Reparties, Traits singuliers, &c._

[Illustration: ornement]

Il étoit très-ordinaire au Barreau, jusqu'au milieu du dix-septieme

siecle, de dire avec emphase des choses triviales, & de surcharger les

causes d'une foule de citations étrangeres. C'est cette affectation que

Racine a si bien jouée dans sa Comédie des _Plaideurs_; l'Intimé qui est

dans cette Piece l'habile Avocat, commence ainsi son plaidoyer;

Messieurs, tout ce qui peut effrayer un coupable;

Tout ce que les mortels ont de plus redoutable, &c.

C'est une Parodie de l'Exorde de Cicéron _pro Quintio_. Un Avocat en

plaidant pour un Pâtissier contre un Boulanger, s'étoit servi du même

Exorde, & c'est ce qui donna lieu à la plaisanterie de Racine. Le

plaidoyer de Petit-Jean est une critique des Orateurs qui s'égaroient

dans des dissertations étrangeres à leur sujet.

Ce défaut est beaucoup plus ancien que le Barreau françois. Martial s'en

plaint dans une jolie Epigramme. _Lib. VI, Ep. 19._

Non de vi, neque cæde, nec veneno,

Sed lis est mihi de tribus capellis.

Vicini queror has abesse furto.

Hoc Judex sibi postulat probari.

Tu Cannas, Mithridaticumque bellum

Et perjuria Punici furoris,

Et Syllas, Mariosque, Mutiosque

Magnâ voce sonas, manuque totâ.

Jam dic, Postume, de tribus capellis.

[Illustration: ornement]

On ne sera peut-être pas fâché de voir de quelle maniere M. de la Monnoie

a rendu cette Epigramme.

Pour trois moutons qu'on m'avoit pris

J'avois un Procès au Bailliage.

Gui, le phénix des beaux esprits,

Plaidoit ma cause & faisoit rage.

Quand il eut dit un mot du fait,

Pour exagérer le forfait,

Il cita la Fable & l'Histoire,

Les Aristotes, les Platons.

Gui, laissez-là tout ce grimoire

Et revenez à vos moutons.

[Illustration: ornement]

Un Avocat, homme d'esprit, fit sentir le même ridicule à son Adversaire,

qui dans une affaire où il s'agissoit d'un mur mitoyen, parloit de la

guerre de Troye & du Scamandre; il l'interrompit, en disant: la Cour

observera que ma Partie ne s'appelle pas Scamandre, mais Michault.

[Illustration: ornement]

Le Premier Président du Parlement de Paris demanda un jour à Me

Montauban, Avocat, s'il seroit long: _Oui, Monsieur_, répondit-il; _du

moins_, reprit le Magistrat, _vous êtes de bonne foi_. Racine a encore

fait usage de ce trait dans les _Plaideurs_.

[Illustration: ornement]

Un Avocat, qui défend une cause, se voit souvent dans la nécessité

d'employer toutes sortes de moyens, parce que chaque Juge a son principe,

bon ou mauvais, suivant lequel il se décide. Dumont, célebre Avocat,

persuadé de cette vérité, plaidoit un jour à la Grand'Chambre, & mêloit à

des moyens victorieux, d'autres moyens foibles ou captieux. Après

l'Audience le Premier Président lui en fit des reproches: M. le

Président, lui répondit-il, un tel moyen est pour M. un tel; cet autre,

pour M. un tel. Après quelques séances l'affaire fut jugée, & Me Dumont

gagna sa cause. Le Premier Président l'appella, & lui dit: Me Dumont, vos

paquets ont été rendus à leur adresse.

[Illustration: ornement]

Un Premier Président demandoit à Me Langlois, pourquoi il se chargeoit

souvent de mauvaises causes: Monsieur, lui répondit l'Avocat, j'en ai

tant perdu de bonnes que je ne sçais plus lesquelles prendre.

[Illustration: ornement]

Un Avocat célebre s'étoit chargé de défendre des Bateleurs & Farceurs,

qui avoient un procès; le Premier Président lui marqua de la surprise de

ce qu'il plaidoit pour de telles gens: Monsieur, répondit l'Avocat, j'ai

cru que puisque la Cour avoit bien voulu leur donner audience, je pouvois

plaider pour eux.

[Illustration: ornement]

Un Magistrat de beaucoup de réputation qui, par timidité ou par défaut de

mémoire, n'avoit jamais pu venir à bout de prononcer de suite un

discours, interrompit un jour un Avocat qui plaidoit devant lui;

l'Avocat, piqué, lui dit malignement: vous m'interrompez, Monsieur,

quoique vous sçachiez bien la peine qu'il y a de parler en public.

[Illustration: ornement]

Un Avocat, dont le plaidoyer paroissoit trop étendu pour la cause qu'il

défendoit, avoit reçu ordre du Premier Président d'abréger; mais

celui-ci, sans rien retrancher, répondit d'un ton ferme, que tout ce

qu'il disoit étoit essentiel. Le Président espérant enfin le faire taire,

lui dit; la Cour vous ordonne de conclure: hé bien, repartit l'Avocat, je

conclus à ce que la Cour m'entende.

[Illustration: ornement]

M. Fourcroy, Avocat célebre, plaidoit: les Juges prévenus que sa cause

étoit mauvaise, se leverent pour aller aux opinions; dans le tems qu'ils

opinoient, l'Avocat crioit de tems en tems, _M. le Président_: à la fin

ce Magistrat se tourna, & lui dit, d'un ton fort sec, que voulez-vous,

Avocat? je demande acte à la Cour, répondit l'Avocat, du refus qu'elle

fait de m'entendre, afin que je puisse me justifier envers ma Partie, qui

est à cent lieues d'ici. Cette demande frappa les Juges: ils reprirent

leurs places pour donner audience à l'Avocat, qui, ramassant tout ce

qu'il avoit de force & de feu, plaida avec tant d'éloquence qu'il gagna

la cause.

[Illustration: ornement]

Dans la cause d'un Grand-Chantre, à qui quelques Chanoines, dont il avoit

troublé le sommeil pendant l'office, vouloient contester la police du

Chœur; l'Avocat qui plaidoit pour le Chantre, s'apperçut que les Juges

se livroient eux-mêmes au sommeil; il feignit alors d'apostropher les

Chanoines, ses Adversaires, & cria d'une voix forte: _quoi, Messieurs,

vous dormirez, & il ne me sera pas permis de vous rappeller à vos

fonctions?_ L'apostrophe eut un double effet, elle réveilla l'Auditoire,

& l'Avocat gagna sa cause.

[Illustration: ornement]

Un Avocat de Toulouse, nommé Adam, faisoit les harangues que devoit

prononcer un Président. Cet Avocat fut obligé de faire un voyage à Paris:

pendant son absence, le Président eut une harangue à faire, qu'il composa

le mieux qu'il put; comme il la prononçoit, un Conseiller qui le vit

embarrassé cita ces paroles de la Genese, _Adam, ubi es?_ Adam, où es-tu?

[Illustration: ornement]

Un Avocat au Parlement de Grenoble, qui plaidoit contre les Religieux de

la grande Chartreuse, commença ainsi: Messieurs, je parle contre les

pauvres Religieux du desert S. Bruno, Marquis de Mirebel, Comtes

d'Entremont, Barons de Vaurex & Seigneurs de beaucoup d'autres lieux.

[Illustration: ornement]

M. B...., Avocat à ...., possédoit une petite terre, voisine d'une autre

qui appartenoit au Procureur Général du Parlement de B.... Pendant le

cours d'une vacance, l'Avocat profitant des droits du voisinage, alla

rendre une visite au Magistrat, qu'il trouva dans son cabinet; après les

premiers complimens il s'assit & continua la conversation. Au bout de

quelque tems il mit son chapeau sur sa tête & se permit d'user de la

liberté de la campagne; mais M. le Procureur Général crut que c'étoit une

licence, & voulant la lui faire sentir: _les tems sont bien changés_, lui

dit-il doctoralement; _les Avocats autrefois ne s'asseyoient ni ne se

couvroient en présence d'un Procureur Général. Vous m'étonnez beaucoup,

Monsieur_, reprit vivement M. B... _vous parlez, sans doute, d'un tems où

les Avocats n'avoient ni cul ni tête_. Cette plaisanterie désarma la

morgue campagnarde du Magistrat: en effet, plusieurs Souverains auroient

invité Me Charles Dumoulin à s'asseoir devant eux, & ils n'auroient pas

cru déroger à leur dignité.

[Illustration: ornement]

Un Avocat du siecle dernier, chargé de défendre la cause d'un homme sur

le compte duquel on vouloit mettre un enfant, se jettoit dans des

digressions étrangeres à son sujet: le Juge ne cessoit de lui dire, au

fait, venez au fait, un mot du fait; l'Avocat impatienté de la leçon,

termina brusquement son plaidoyer: en disant; le fait est un enfant fait,

celui qu'on dit l'avoir fait, nie le fait: voilà le fait.

[Illustration: ornement]

Pé Fournier étoit borgne: plaidant un jour, il mit ses lunettes pour lire

une piece, & dit, Messieurs, je ne produirai rien qui ne soit nécessaire;

l'Avocat adverse lui répliqua, commencez donc par retrancher un des

verres de vos lunettes. Cette plaisanterie déconcerta Pé Fournier.

[Illustration: ornement]

Un Avocat assez mal bâti & fort laid, plaidoit contre une Bourgeoise;

c'étoit une cause sommaire, & qu'il chargeoit de beaucoup de moyens

inutiles. La Bourgeoise perdant patience, interrompit l'Avocat:

Messieurs, dit-elle, voici le fait en peu de mots; je m'engage de donner

au Tapissier, qui est ma Partie, une somme pour une Tapisserie de

Flandre, à personnages bien dessinés, beaux comme M. le Président,

(c'étoit effectivement un bel homme) il veut m'en livrer une où il y a

des personnages croqués, mal bâtis, comme l'Avocat de ma Partie: ne

suis-je pas dispensée d'exécuter la convention? Cette comparaison, qui

étoit très-claire, déconcerta l'Avocat adverse, & la Bourgeoise gagna sa

cause.

[Illustration: ornement]

Il est d'usage de donner un conseil aux criminels avant de les condamner.

Un Avocat devenu le conseil d'un filou, surpris a dérober des bourses

dans une Audience du Parlement, le tire à l'écart; il lui demande s'il

étoit vrai qu'il eût coupé la bourse à quelqu'un? Il est vrai, Monsieur,

dit le voleur; mais.... tais-toi, reprit l'Avocat, le meilleur conseil

que je puisse te donner est de t'en aller au plus vîte. Le Voleur,

trouvant l'avis fort bon, gagne l'escalier le plus proche & disparoît.

L'Avocat se présente au Barreau; les Juges lui demandent s'il n'a rien à

dire pour la défense du criminel: Messieurs, dit-il, ce pauvre malheureux

m'a avoué son crime; mais comme j'étois nommé son conseil, j'ai cru

devoir lui conseiller de prendre la fuite. Ce fut un sujet de risée; mais

il n'y avoit rien à dire à l'Avocat.

[Illustration: ornement]

M. V...., Avocat, arrivant dans la grande Salle du Palais, vit un nombre

de personnes assemblées & un certain brouhaha: il demanda le sujet de ce

tumulte, & on lui répondit que c'étoit à l'occasion d'un voleur qu'on

venoit d'arrêter en flagrant délit: tant mieux, dit M. V...., il faut

faire un exemple & punir sévérement ce coquin-là; il lui convient bien de

venir au Palais voler sans robe.

[Illustration: ornement]

Le Maréchal de ...... menoit des Dames à l'Opera, mais toutes les loges

avoient été retenues; comme il en vit une remplie par un domestique, qui

la gardoit pour un Abbé, il obligea ce domestique de sortir, & fit entrer

sa compagnie dans la loge. L'Abbé arriva peu de tems après avec des

Dames, & fut piqué, comme on le pense bien, de cette violence. Force lui

fut néanmoins de céder pour le moment; mais le lendemain il fit assigner

son rival devant le Tribunal des Maréchaux de France; & plaidant lui-même

sa cause, dit »qu'il étoit bien malheureux d'être obligé de se plaindre

de l'un d'entr'eux, qui de sa vie n'avoit pris que sa loge,« & demanda

justice: le Président lui répondit, »vous venez de vous la faire«.

[Illustration: ornement]

Dans le tems que l'habit de velours étoit regardé comme un habillement de

luxe, M. D...., Avocat, en avoit commandé un à son Tailleur; celui-ci le

fit & le lui apporta; mais M. D..... trouvant quelques défauts à l'habit,

voulut forcer le Tailleur à le reprendre & le fit assigner au Châtelet:

M. D.... plaida lui-même sa cause, & dit qu'il avoit à la vérité commandé

l'habit de velours, mais que le Tailleur devoit le garder à ses frais,

puisque l'habit ne lui alloit pas; là-dessus le Lieutenant Civil

prononça, & dit, nous donnons acte à M. D.... que l'habit de velours ne

lui va pas; mais comme il l'a commandé, il est condamné à le payer.

[Illustration: ornement]

Un Avocat disoit d'un de ses Confreres, qui passoit pour très-ignorant,

vous voyez un tel, il n'y a pas d'Avocat plus cher que lui, il ne

donneroit pas un bon conseil pour cent pistoles.

[Illustration: ornement]

Un jeune Avocat, qui plaidoit une affaire criminelle, dit naïvement,

Messieurs, le jour de la querelle fut une belle nuit.

[Illustration: ornement]

Topenot, Procureur aux Consuls, plaidoit d'une façon naïve & tout-à-fait

singuliere. Il défendoit un jour un Maquignon, que l'on vouloit forcer de

reprendre un cheval: Messieurs, disoit Topenot, quand nous avons vendu

notre cheval il étoit en très-bon état, il étoit gros & gras; aujourd'hui

comment veut-on que nous le reprennions, on nous l'a ramené comme un

_Ecce homo_, parce qu'on lui a fait faire trop de chemin & qu'on l'a fait

courir à ventre déboutonné. Après tout, nous ne vous en imposons pas, il

est là-bas dans la cour, il n'y a qu'à le faire monter & comparoître en

personne. Mais, lui dit-on, gardez le cheval à l'écurie une quinzaine de

jours, il sera bientôt refait. Ah! Messieurs; dit Topenot, ce que l'on

demande n'est pas raisonnable, & ma Partie n'est pas en état de garder

pendant quinze jours à l'écurie un cheval qui resteroit là les bras

croisés à ne rien faire.

[Illustration: ornement]

Deux Huissiers nouvellement reçus, & qui n'avoient encore guere fait de

procès-verbaux, furent chargés d'une contrainte contre un Village, pour

le recouvrement d'un reste de Taille; ils eurent affaire à des gens qui

prirent mal la chose, & ils furent battus de la maniere la plus

complette. Ils ne manquerent pas d'en dresser un grand procès-verbal, &

d'exagérer les excès commis contre des membres de la Justice; lesquels

assassins, disoient-ils, en nous outrageant & excédant, prenoient Dieu

depuis la tête jusqu'aux pieds, & proféroient tous les blasphêmes

imaginables contre ledit Dieu, soutenant que nous étions des coquins, des

fripons, des scélérats & des voleurs, ce que nous affirmons véritable; en

foi de quoi, &c. Ces Huissiers furent admonestés pour leur ignorance.

[Illustration: ornement]

L'Avocat d'une Veuve, qui avoit un procès de famille qui duroit depuis

quatre-vingts ans, dit un jour en plaidant devant M. le Premier Président

de Verdun: Messieurs, les Parties adverses qui jouissent injustement du

bien de nos pupilles, prétendent que la longueur de leur oppression est

pour eux un titre légitime, & que nous ayant accoutumés à notre misere,

ils sont en droit de nous la faire toujours souffrir. Il y a près d'un

siecle que nous avons intenté action contr'eux; & vous n'en douterez

point, quand je vous aurai fait voir par des certificats incontestables

que mon aïeul, mon pere & moi, nous sommes morts à la poursuite de ce

procès...... _Avocat_, interrompit le Premier Président, _Dieu veuille

avoir votre ame_, & fit appeller une autre cause.

[Illustration: ornement]

Une bonne Dame, choquée de ce que les Ecclésiastiques familiarisés avec

les cérémonies lugubres des enterremens, n'y paroissoient pas fort

tristes, & rient même quelquefois, s'ils croient en avoir sujet, parce

que _ab assuetis non fit passio_, déclara par son testament, que si

quelque Ecclésiastique rioit à son convoi, elle entendoit ne rien payer

de la somme qu'elle destinoit à leur rétribution, laquelle appartiendroit

à l'exclusion de ceux qui riroient, à ceux qui ne riroient pas. Le frere

de la Testatrice fit lecture au Clergé convoqué de la volonté de sa

sœur, après sa mort. Cette disposition, loin d'inspirer le sérieux, ne

donna que plus d'envie de rire, & il n'y eut pas un Prêtre de ceux qui y

assisterent, qui, en se regardant, pût se conformer au vœu de la

défunte. Sur ce fondement, le frere se crut en droit de refuser les

honoraires au Clergé assistant; l'affaire fut portée à l'Audience, &

l'Avocat de l'héritier eut beau faire valoir la sagesse de la disposition

testamentaire, celui du Clergé lui répondit qu'il étoit impossible

d'envisager le zele hypocrite d'un frere, héritier d'une succession

opulente, sans en rire, qu'ainsi il falloit mettre la disposition au

_rang des dispositions non écrites_. Le Clergé gagna sa cause, & on n'eut

point d'égard au testament.

[Illustration: ornement]

La premiere représentation d'Adelaïde du Guesclin fut sifflée dès le

premier acte, & quelques années après à la reprise de cette Piece, les

endroits qui avoient été le plus sifflés furent ceux qui exciterent le

plus de battemens de mains; là-dessus M. de Voltaire dit, vous me

demanderez peut-être auquel des deux jugemens je me tiens, je vous

répondrai ce que dit un Avocat Vénitien aux sérénissimes Sénateurs

devant lesquels il plaidoit; _Il mese passato, le vostre Excellenze hanno

judicato cosi, & questo mese nella medesima causa hanno judicato tutto

l'contrario & sempre ben_. Vos Excellences, le mois passé, jugerent de

cette façon; & ce mois-ci, dans la même cause, ils ont jugé tout le

contraire, & toujours à merveille.

_FIN._

Causes amusantes et connues · 第 53 / 54 题