Quand je n'aurois en ma faveur que les termes du billet qu'on m'a fait
souscrire, ils suffiroient, je crois, pour le faire annuller.
D'abord, c'est un billet contraire aux bonnes mœurs. On m'y fait
reconnoître un vol & un recélé dont je n'ai jamais eu la moindre preuve;
on m'y fait déclarer qu'un domestique a volé des effets, que la
Demoiselle Jean les a recélés; & cependant je ne sçais ces deux faits que
sur le témoignage fort suspect de la R...
D'ailleurs, j'ai ouï dire que les obligations qui n'avoient point de
cause, étoient nulles, & quand j'en ai demandé la raison, on m'a répondu
que les loix présumoient la cause honteuse, toutes les fois qu'on ne
l'exprimoit pas. Mais je suis dans un cas bien plus favorable; il ne faut
pas recourir aux présomptions; cette cause honteuse est exprimée; cette
cause est un vol, & il n'en faut pas davantage pour faire rejetter
l'obligation.
C'est ce qu'on a jugé, il y a quelques années, contre un Procureur au
Parlement. Il avoit fait faire à sa servante un billet portant promesse
de payer une somme qu'elle avouoit lui avoir volée: le billet fut déclaré
nul. Si la Demoiselle Jean ou le domestique avoient fait un pareil billet
au profit de la R.... il seroit nul; celui que j'ai signé ne l'est pas
moins; la cause est honteuse; & le billet est contre les bonnes mœurs.
Enfin on me fait promettre de payer la valeur des effets, _suivant l'état
qui m'en sera donné_ par la R.... Mais, de bonne foi, peut-on penser que
j'eusse contracté une pareille obligation, si je n'y eusse été contrainte
par une force majeure? Quoi! j'aurois exposé ma fortune à la merci de la
R..... Je me serois fiée à une femme que je ne connoissois pas? Quand je
l'aurois connue pour ce qu'elle étoit, m'y serois-je fiée davantage?
C'eût été de ma part une extravagance; elle pouvoit me demander pour le
prix des effets volés dix, vingt, trente mille francs; étoit-il naturel
que je m'en rapportasse à sa bonne foi? Si je l'ai fait, il faut
nécessairement en conclure, ou que j'étois folle, ou que je n'agissois
pas librement.
Qu'on joigne à cela les circonstances dans lesquelles je me trouvois. Il
étoit minuit; j'étois détenue dans une maison étrangere, exposée aux
insultes d'une troupe de gens inconnus, & j'étois seule; car je ne compte
pour rien le sieur L..... mon voisin; c'est un homme de soixante ans, à
qui l'âge & la frayeur ôtoient les moyens de me défendre.
Je le répete avec confiance; il ne faut que l'assemblage de toutes ces
circonstances, jointes à la lecture du billet, pour voir qu'il n'est pas
l'effet d'une volonté réfléchie. La nature, l'étendue de l'obligation,
celle au profit de qui je l'ai faite, l'heure à laquelle je l'ai
souscrite, le lieu où j'étois, tout annonce la fraude, la violence & la
mauvaise foi.