MONSEIGNEUR,

»Je reconnois qu'imprudemment, & avec fausse vanité je me suis,

malheureusement pour moi, échappé envers vous, parlant à votre personne;

que je me suis dérangé, & sorti des bornes du respect que je dois à votre

rang & à votre haute naissance. Je m'en repens, & vous en demande pardon,

vous suppliant très-humblement de me l'accorder. Je reconnois qu'il est

en votre pouvoir de me faire punir rigoureusement, & de me faire

dépouiller de l'emploi que je n'ai obtenu que par votre protection auprès

de S. A. S. M. le duc du Maine, dont je vous aurai une éternelle

obligation: vous suppliant même de me la continuer, en oubliant ce

malheureux moment où ma raison s'est dérangée; étant prêt même de faire

toutes les soumissions pour vous demander en personne ma grace, si je

suis assez heureux, dans mon malheur, de pouvoir, avec votre permission,

me présenter devant vous, ce que je désire ardemment, pour me jetter à

vos genoux, & vous faire connoître mon véritable repentir, & le chagrin

que j'aurai éternellement, si votre clémence ne me donne le pardon, me

soumettant de passer un pareil acte devant Notaire».

Je n'ai que faire de jurer que ce placet n'est ni de mon style, ni de mon

invention; le projet que j'en ai, écrit de la main du pere Capucin, & les

conclusions presque toutes semblables, que M. de Nogent a fait signifier

contre moi à mon Procureur, ne laissent point douter de celui qui l'a

imaginé.

Je veux, pour un moment, me supposer coupable (jamais supposition ne fut

plus outrée) & je demande à tous les honnêtes gens, s'ils connoissent des

outrages qui aient quelque proportion avec de pareilles excuses: oui, je

ne crains point de le dire, les criminels dignes du dernier supplice, ne

font point d'amendes honorables en termes plus bas & plus humilians.

Quoi! il faut que j'avoue que ma raison étoit égarée, dans le tems que

tout m'annonce que j'avois mon bon sens! Il faut qu'en blessant la

reconnoissance que je dois à mes vrais protecteurs, je confesse que je

ne tiens mon emploi que de la protection de M. de Nogent, dans le tems

que le seul service qu'il m'a rendu, est de ne m'avoir point traversé! Il

faut, qu'en violant le respect & la foi que je dois au grand Prince, sous

les ordres de qui j'ai l'honneur de servir, je déclare qu'il est au

pouvoir de M. de Nogent de me dépouiller de mon emploi, comme s'il étoit

le Grand Maître de l'Artillerie! Il faut, que je souhaite ardemment

d'aller me jetter à ses genoux, lorsque je n'en ai aucune envie! Il faut

enfin, qu'après mes aveux, & mes souhaits, je sois encore dans

l'incertitude de sçavoir si sa justice voudra bien faire place à sa

clémence! En vérité, la situation est trop cruelle, je renonce à la

supposition que je viens de faire, pour reprendre la vérité.

Qu'on se rappelle, un moment, la scene du dîner, c'est tout ce que je

demande. M. le Comte de Nogent se plaint de l'insolence qu'a eu un

Gentilhomme de mes alliés de faire demander Mademoiselle sa fille en

mariage. Chacun des convives donne son petit coup d'encensoir; je prends

le parti qui me convenoit, c'est-à-dire, celui du silence; & M. de Nogent

a la cruauté de me demander mon avis. La question est tout au moins

désobligeante: la probité ne vouloit pas qu'à l'exemple des autres, je

tirasse sur mon parent absent; la politesse, & le respect même, si l'on

veut, me défendoient de contredire ouvertement M. de Nogent. Je prends un

milieu, c'est d'éluder le désobligeant de la demande par une réponse

vague, & qui ne signifie rien: _l'amour égale les Bergers & les Rois_.

Veut-on à force de peser les mots, & de combiner, que cette réponse

signifie quelque chose? Pour moi je n'y vois qu'un sens obligeant pour M.

de Nogent; c'étoit convenir en termes couverts de la disproportion du

prétendant avec la Demoiselle, puisque pour les mettre de niveau, il

falloit le secours de cet amour, qui sçait quand il lui plaît rapprocher

le sceptre & la houlette. Si l'on me fait l'honneur de trouver du sens

dans ce que j'ai répondu, il ne peut y en avoir d'autre que celui que je

viens d'expliquer. Pourquoi donc M. de Nogent m'en fait-il un crime?

Seroit-ce le terme d'_amour_ qui l'a choqué? Il ne le persuadera à

personne. Cependant je suis forcé par son commandement, comme il l'avoue

lui-même, de sortir de table, chargé d'épithetes aussi outrageantes que

déplacées; & c'est moi qui suis l'accusé!

Seconde scene: le hasard dirige ma promenade à la rencontre de M. de

Nogent, qui étoit sans épée; je lui remontre, le chapeau à la main, qu'il

n'a pas eu raison d'agir comme il a fait avec un homme comme moi (un

soldat outragé peut user de ce terme). Le moyen qu'on puisse trouver M.

de Nogent en défaut avec la raison! il m'accable de nouvelles injures, &

me voilà criminel une seconde fois. En sorte que, selon M. de Nogent, mes

crimes se doivent compter par les affronts qu'il me fait.

C'est pour les expier qu'il demande qu'on me bannisse de tous les

endroits où il sera; ce qui veut dire en bon François, de toute la terre,

parce que, s'il plaît à M. de Nogent de se trouver par-tout, je ne

pourrai être nulle part.

Il veut que je reconnoisse par écrit que je me suis écarté à sa table des

bornes du respect que je dois à son rang & à sa grande naissance, & que

je lui demande pardon. Je suis tout prêt de rendre tous les honneurs

possibles à son rang & à sa grande naissance; mais nos Juges décideront,

si j'ai blessé l'un ou l'autre.

Il exige que je reconnoisse encore, qu'après être sorti de sa table par

son commandement, je conçus & j'exécutai le mauvais dessein d'aller à sa

rencontre dans un chemin creux, pour l'insulter & lui demander raison des

manieres avec lesquelles il en avoit usé pour me congédier de sa table, &

que je déclare que je m'en repens, & que je lui en demande pareillement

pardon. Oui, sans doute, je me repens de la maniere dont j'ai été

congédié de sa table; mais à qui demanderai-je pardon d'en avoir été si

mal congédié? N'est-ce pas le comble de l'injure d'exiger que j'avoue

sous les couleurs d'un lâche guet-à-pens, un prétendu dessein prémédité,

que je n'ai jamais eu? M. le Comte de Nogent, malgré le mépris qu'il

affecte pour moi, me rend dans son ame assez de justice pour ne me point

croire un homme à _embuscades_ & à _chemins creux_; & s'il étoit vrai que

le hasard m'eût procuré l'occasion de lui demander raison de l'affront

qu'il m'a fait souffrir; ç'auroit été une preuve de mon respect, de

déférer à son jugement un différent dans lequel il étoit lui-même Partie.

Enfin, M. le Comte de Nogent demande que je donne mille écus pour

l'hôpital de sa Ville. Mon innocence & ma fortune ne me permettent pas,

en vérité, de faire de si grosses aumônes pour M. de Nogent.

Voilà ce que j'avois à dire pour ma défense: j'aurois peut-être mieux

fait d'en confier le soin à quelque plume versée dans le langage du

Palais, mais j'ai cru que tout style, jusqu'au mien, étoit bon, quand il

n'étoit question que de dire la vérité. Je me flatte que le Public malgré

l'humiliant aveu que je lui ai fait de mes disgraces, ne m'en regardera

pas de plus mauvais œil, persuadé que je suis, que c'est moins l'affront

qui nous deshonore, que le sujet qui nous l'attire: & j'espere que mes

Juges mettront à l'abri des ailes de leur justice, un jeune Officier

qu'on veut écraser sous le poids d'un grand nom.

_Ce chef d'œuvre dans son genre est de feu M. Olivier, Avocat à

Chartres._

[Illustration: ornement]

[Illustration: ornement]

Causes amusantes et connues · 第 12 / 54 题