M. DCC. LXIX.

[Illustration: ornement]

_PRÉFACE._

Je me suis hasardé, une fois dans ma vie, de donner au Public un petit

Ouvrage de ma composition, & un Journaliste s'avisa de le critiquer:

pensées, réflexions, style, il n'épargna rien; peut-être avoit-il raison,

mais, à mon avis, très-certainement il avoit tort.

Ce début mortifia mon amour-propre, car j'avois de grandes prétentions.

Un ami auquel je confiai mon chagrin, me fit voir que je m'y étois mal

pris. Chacun sçait, me dit-il, que présentement pour mériter dans le

monde le nom d'Auteur, & se faire une réputation dans la Littérature, le

talent n'est pas de donner ses productions, mais de sçavoir donner celles

des autres: il n'y a pas d'autre route à prendre. Cet avis judicieux &

plein de vérité me ranima; je me déterminai à rentrer dans la carriere

littéraire, très-résolu de ne rien donner de moi.

J'avois dans mon Cabinet un nombre de Mémoires que le Barreau fait

éclore; j'avois mis à part ceux qui me paroissoient amusans & bien

écrits; l'idée me vint de donner cette collection, & voilà mon Livre

fait. Quel Auteur moderne pourroit me le disputer? Je donne un Ouvrage où

il n'y a pas une phrase de ma façon, & la critique assurément ne pourra

s'exercer sur mes pensées. Mordra-t-elle sur le style? Cela se peut, mais

ce ne sera pas sur le mien. Je me trouve donc à l'abri de tous les

inconvéniens, & je puis me promettre le plus grand succès: si les Causes

célebres ont réussi avec les observations peu amusantes de M. Damon, que

sera-ce des Causes amusantes sans observations?

Je ne crains pas qu'on me reproche le peu de noblesse de quelques sujets;

ce reproche seroit injuste. Ce seroit vouloir exiger que Messieurs les

Avocats traitassent les Causes graves & sérieuses d'une maniere légere &

plaisante; c'est assurément pour les Causes de peu de conséquence qu'ils

doivent réserver le sel & la plaisanterie; c'est alors que leur esprit &

leur talent peuvent briller, en donnant du relief & de l'agrément à des

matieres qui n'en paroissoient pas susceptibles.

Le Public paroît goûter la méthode établie depuis long-tems au Théâtre

françois, de faire succéder l'enjouement d'une Piece comique aux scenes

tristes & sérieuses que la Tragédie a d'abord présentées; on pourra

trouver le même plaisir & les mêmes avantages dans les Causes qui forment

ce Recueil; ce sont les petites Pieces des Causes célebres. Toutes sont

de la main d'Avocats connus: & l'amusement n'est pas le seul fruit que

l'on puisse retirer de cette collection; elle offre de plus un objet

d'utilité, en présentant aux jeunes Eleves de Thémis, plusieurs modeles

pour le style. Ainsi cet Ouvrage réunit tout ce qu'on desire dans un

Livre, & ce qu'on y trouve si rarement, l'agréable & l'utile.

Une chose pourra paroître étonnante, c'est que depuis le tems que l'on

plaide (& certes il y a long-tems) les Mémoires écrits avec légéreté &

dans le genre de ceux que l'on donne ici, ne soient pas très-abondans;

mais il est à propos de considérer que, pendant plusieurs siecles, le

goût d'une érudition pesante dominoit au Barreau; il y falloit des

plaisanteries tirées du grec, & ce n'est guere que de nos jours que l'on

a permis à un genre plus agréable d'y paroître quelquefois.

Il y avoit cependant des occasions où le front de Thémis sembloit se

dérider, & déposer même sa dignité. »[1]C'étoit autrefois la coutume dans

la plupart des Tribunaux du Royaume, de faire plaider le jour du Mardi

gras une cause dont la matiere fût propre à s'égayer, telle qu'une

accusation d'adultere ou d'impuissance, une question d'état, une demande

en paiement de frais de gésine, & autres semblables questions que l'on

appelloit Causes grasses, soit à cause du jour où elles étoient

plaidées, qui est le plus solemnel de ceux qu'on appelle vulgairement

Jours gras, soit pour faire allusion à la maniere libre dont ces causes

étoient plaidées.

[1] Regles pour former un Avocat, chap. 13.

»Le jour destiné à la plaidoirie de cette cause, semblant autoriser la

licence, les Avocats ne manquoient pas de s'étendre en propos joyeux, qui

passoient bien souvent les bornes de la modestie, ce qui attiroit un

concours extraordinaire de peuple.

»On trouve encore une de ces causes grasses au nombre des Plaidoyers

faits par le célebre M. Henrys; c'est le Plaidoyer 6. Il s'agissoit de

l'état des enfans nés d'une femme qui, sous prétexte de l'impuissance de

son mari, s'étoit fait séparer de lui, étant même alors enceinte. M.

Henrys, dans son Plaidoyer, compare le sujet de l'affaire avec le jeu du

trictrac; toute l'affaire y est traitée dans ce goût d'une maniere

allégorique, & désignée par les termes qui sont propres au jeu du

trictrac.

»M. Bretonnier en ses observations sur ce Plaidoyer, dit que quoiqu'il

soit rempli d'esprit, il n'est pas du goût de ce tems; que c'est avec

raison que l'on a aboli l'usage des Causes grasses; que cela n'étoit

point convenable à la sainteté des Loix, ni à l'honnêteté qui doit regner

au Barreau«.

Les mêmes raisons m'ont fait rejetter les Causes dans le genre des Causes

grasses, & l'honnêteté n'est pas blessée dans celles que je publie.

Elles peuvent être réputées amusantes, moins pour les sujets & pour le

fond, que pour la maniere dont elles sont écrites & présentées. Cette

collection réunit donc encore le double avantage de l'agrément & de la

décence.

Le Lecteur ne peut me sçavoir mauvais gré de n'avoir fait aucunes

réflexions sur ces Mémoires, & de n'avoir pas cherché à en faire

appercevoir le sel & les finesses. Je suis assez modeste pour penser que

j'aurois fait injure à sa pénétration; d'ailleurs j'ai remarqué que les

réflexions de ceux qui compiloient n'avoient pas souvent le bonheur de

plaire, & que c'étoit à coup sûr la partie la moins goûtée de ce qu'ils

donnoient. Des raisons essentielles m'ont également empêché de rapporter

les jugemens & les décisions de ces Causes, & je donne ces Mémoires tels

qu'ils me sont parvenus.

Ce Recueil auroit sans doute été plus agréable, si chaque sujet eût été

décoré d'une jolie estampe dessinée & gravée par nos meilleurs Artistes,

c'étoit mon premier plan; mais on m'a fait observer que c'est un

accessoire qui semble réservé aux Romans & aux Poésies modernes, & qu'il

ne falloit pas leur envier un secours dont la plupart pouvoient avoir

besoin. Je me suis donc borné à mettre seulement cinq estampes, qui à la

vérité ne feront pas acheter le Livre pour elles, mais qui du moins ne

le rendront pas plus cher.

Le but principal de ce Recueil étant de plaire & d'amuser, j'ai mis à la

fin une autre collection qui est analogue aux Causes, c'est celle de

quelques Anecdotes, Reparties, Traits plaisans, &c. qui peuvent avoir

rapport au Barreau. Ce qui existe de passable dans ce genre est en

très-petite quantité. J'invite les personnes des différentes

Jurisdictions du Royaume, qui sçauront quelques traits relatifs à cet

objet, de vouloir bien le procurer; j'en ornerai les volumes qui pourront

suivre celui-ci. Il suffira de remettre ce qu'on aura à communiquer, aux

Libraires des différentes Villes qui débiteront ce volume, ils pourront

sçavoir les moyens de me le faire parvenir.

[Illustration: ornement]

[Illustration: ornement]

Causes amusantes et connues · 第 6 / 54 题