[Illustration: ornement]
_PRÉFACE._
Je me suis hasardé, une fois dans ma vie, de donner au Public un petit
Ouvrage de ma composition, & un Journaliste s'avisa de le critiquer:
pensées, réflexions, style, il n'épargna rien; peut-être avoit-il raison,
mais, à mon avis, très-certainement il avoit tort.
Ce début mortifia mon amour-propre, car j'avois de grandes prétentions.
Un ami auquel je confiai mon chagrin, me fit voir que je m'y étois mal
pris. Chacun sçait, me dit-il, que présentement pour mériter dans le
monde le nom d'Auteur, & se faire une réputation dans la Littérature, le
talent n'est pas de donner ses productions, mais de sçavoir donner celles
des autres: il n'y a pas d'autre route à prendre. Cet avis judicieux &
plein de vérité me ranima; je me déterminai à rentrer dans la carriere
littéraire, très-résolu de ne rien donner de moi.
J'avois dans mon Cabinet un nombre de Mémoires que le Barreau fait
éclore; j'avois mis à part ceux qui me paroissoient amusans & bien
écrits; l'idée me vint de donner cette collection, & voilà mon Livre
fait. Quel Auteur moderne pourroit me le disputer? Je donne un Ouvrage où
il n'y a pas une phrase de ma façon, & la critique assurément ne pourra
s'exercer sur mes pensées. Mordra-t-elle sur le style? Cela se peut, mais
ce ne sera pas sur le mien. Je me trouve donc à l'abri de tous les
inconvéniens, & je puis me promettre le plus grand succès: si les Causes
célebres ont réussi avec les observations peu amusantes de M. Damon, que
sera-ce des Causes amusantes sans observations?
Je ne crains pas qu'on me reproche le peu de noblesse de quelques sujets;
ce reproche seroit injuste. Ce seroit vouloir exiger que Messieurs les
Avocats traitassent les Causes graves & sérieuses d'une maniere légere &
plaisante; c'est assurément pour les Causes de peu de conséquence qu'ils
doivent réserver le sel & la plaisanterie; c'est alors que leur esprit &
leur talent peuvent briller, en donnant du relief & de l'agrément à des
matieres qui n'en paroissoient pas susceptibles.
Le Public paroît goûter la méthode établie depuis long-tems au Théâtre
françois, de faire succéder l'enjouement d'une Piece comique aux scenes
tristes & sérieuses que la Tragédie a d'abord présentées; on pourra
trouver le même plaisir & les mêmes avantages dans les Causes qui forment
ce Recueil; ce sont les petites Pieces des Causes célebres. Toutes sont
de la main d'Avocats connus: & l'amusement n'est pas le seul fruit que
l'on puisse retirer de cette collection; elle offre de plus un objet
d'utilité, en présentant aux jeunes Eleves de Thémis, plusieurs modeles
pour le style. Ainsi cet Ouvrage réunit tout ce qu'on desire dans un
Livre, & ce qu'on y trouve si rarement, l'agréable & l'utile.
Une chose pourra paroître étonnante, c'est que depuis le tems que l'on
plaide (& certes il y a long-tems) les Mémoires écrits avec légéreté &
dans le genre de ceux que l'on donne ici, ne soient pas très-abondans;
mais il est à propos de considérer que, pendant plusieurs siecles, le
goût d'une érudition pesante dominoit au Barreau; il y falloit des
plaisanteries tirées du grec, & ce n'est guere que de nos jours que l'on
a permis à un genre plus agréable d'y paroître quelquefois.
Il y avoit cependant des occasions où le front de Thémis sembloit se
dérider, & déposer même sa dignité. »[1]C'étoit autrefois la coutume dans
la plupart des Tribunaux du Royaume, de faire plaider le jour du Mardi
gras une cause dont la matiere fût propre à s'égayer, telle qu'une
accusation d'adultere ou d'impuissance, une question d'état, une demande
en paiement de frais de gésine, & autres semblables questions que l'on
appelloit Causes grasses, soit à cause du jour où elles étoient
plaidées, qui est le plus solemnel de ceux qu'on appelle vulgairement
Jours gras, soit pour faire allusion à la maniere libre dont ces causes
étoient plaidées.
[1] Regles pour former un Avocat, chap. 13.
»Le jour destiné à la plaidoirie de cette cause, semblant autoriser la
licence, les Avocats ne manquoient pas de s'étendre en propos joyeux, qui
passoient bien souvent les bornes de la modestie, ce qui attiroit un
concours extraordinaire de peuple.
»On trouve encore une de ces causes grasses au nombre des Plaidoyers
faits par le célebre M. Henrys; c'est le Plaidoyer 6. Il s'agissoit de
l'état des enfans nés d'une femme qui, sous prétexte de l'impuissance de
son mari, s'étoit fait séparer de lui, étant même alors enceinte. M.
Henrys, dans son Plaidoyer, compare le sujet de l'affaire avec le jeu du
trictrac; toute l'affaire y est traitée dans ce goût d'une maniere
allégorique, & désignée par les termes qui sont propres au jeu du
trictrac.
»M. Bretonnier en ses observations sur ce Plaidoyer, dit que quoiqu'il
soit rempli d'esprit, il n'est pas du goût de ce tems; que c'est avec
raison que l'on a aboli l'usage des Causes grasses; que cela n'étoit
point convenable à la sainteté des Loix, ni à l'honnêteté qui doit regner
au Barreau«.
Les mêmes raisons m'ont fait rejetter les Causes dans le genre des Causes
grasses, & l'honnêteté n'est pas blessée dans celles que je publie.
Elles peuvent être réputées amusantes, moins pour les sujets & pour le
fond, que pour la maniere dont elles sont écrites & présentées. Cette
collection réunit donc encore le double avantage de l'agrément & de la
décence.
Le Lecteur ne peut me sçavoir mauvais gré de n'avoir fait aucunes
réflexions sur ces Mémoires, & de n'avoir pas cherché à en faire
appercevoir le sel & les finesses. Je suis assez modeste pour penser que
j'aurois fait injure à sa pénétration; d'ailleurs j'ai remarqué que les
réflexions de ceux qui compiloient n'avoient pas souvent le bonheur de
plaire, & que c'étoit à coup sûr la partie la moins goûtée de ce qu'ils
donnoient. Des raisons essentielles m'ont également empêché de rapporter
les jugemens & les décisions de ces Causes, & je donne ces Mémoires tels
qu'ils me sont parvenus.
Ce Recueil auroit sans doute été plus agréable, si chaque sujet eût été
décoré d'une jolie estampe dessinée & gravée par nos meilleurs Artistes,
c'étoit mon premier plan; mais on m'a fait observer que c'est un
accessoire qui semble réservé aux Romans & aux Poésies modernes, & qu'il
ne falloit pas leur envier un secours dont la plupart pouvoient avoir
besoin. Je me suis donc borné à mettre seulement cinq estampes, qui à la
vérité ne feront pas acheter le Livre pour elles, mais qui du moins ne
le rendront pas plus cher.
Le but principal de ce Recueil étant de plaire & d'amuser, j'ai mis à la
fin une autre collection qui est analogue aux Causes, c'est celle de
quelques Anecdotes, Reparties, Traits plaisans, &c. qui peuvent avoir
rapport au Barreau. Ce qui existe de passable dans ce genre est en
très-petite quantité. J'invite les personnes des différentes
Jurisdictions du Royaume, qui sçauront quelques traits relatifs à cet
objet, de vouloir bien le procurer; j'en ornerai les volumes qui pourront
suivre celui-ci. Il suffira de remettre ce qu'on aura à communiquer, aux
Libraires des différentes Villes qui débiteront ce volume, ils pourront
sçavoir les moyens de me le faire parvenir.
[Illustration: ornement]
[Illustration: ornement]