CHAPITRE NEUVIÈME

«Mon cher Simon,

»Deux lignes de résumé d'abord, pour vous mettre au courant. Je ne suis

pas morte, mais Polynésienne. J'ai protégé mon île d'un alligator et

d'un couguar. J'ai refusé, malgré des sollicitations, d'être ma propre

idole. J'entretiens un troupeau de deux cent trente-trois dieux et de

dix-huit fantômes d'hommes. Un ornithorynque suit mes pas, sur lequel

est posé le plus paresseux de mes oiseaux. Je vous écris parce que j'ai

trouvé dans la poche d'un marin noyé nommé Rudolf Eberlein un étui plein

de stylographes, et que l'encre se résorbe... Vous savez tout.

»Je vous écris d'un promontoire que j'ai décoré avec mille rondelles de

nacre, comme on le fait à Londres pour les becs de gaz et les refuges

qu'on signale aux automobiles. Je suis visible là tous les jours, de

deux heures au moins à six. Je dois même assurer que jamais être humain

dans le monde n'a été plus visible; sur deux trépieds à mes côtés

brûlent des pommes de pin, pour faire deux fumées; du palmier de gauche

au palmier de droite est tendu derrière moi un rideau de plumes rouges,

haut de trois mètres; le pavé est de corail noir, et ne devinez-vous pas

aussi, rien qu'à ces quelques lignes,--vous en avez l'impression, comme

vous l'avez parfois en téléphonant à une amie qui ne l'avoue pas elle

non plus, mais qui marivaude elle aussi,--que je vous écris nue? J'ai

sur mes genoux une feuille quadrillée, et je sens au travers la plume

courir, me creusant aux points et aux virgules d'une si agréable piqûre

que je vais multiplier les phrases courtes... Le ciel... La mer... Le

ciel est tout étincelant ou tout rouge, c'est toujours ici la fin d'un

grand incendie; les papillons noirs voltigent en tout point faible de

l'espace comme du papier brûlé, la mer sur les récifs fait la chaudière

qui refroidit; les palmes claquent comme des pincettes. Le monde a brûlé

et j'en suis, tiède, le pauvre résidu.

»Ici tout est luxe, Simon. De longs oiseaux à queue vermillonne

remontent les gouffres de lumières par bonds, comme les saumons les

cascades, jusqu'à l'éclat de soleil dont ils sont nés, de leur queue

reprenant l'élan sur un rayon. Chaque arbuste par moi jadis fut sans

doute si surpris qu'il porte depuis mon naufrage les fruits d'un autre.

Ici les pommiers donnent des oranges, les figuiers des cerises. Ici un

monde où fleurs, oiseaux, animaux et insectes, confondus dans le

bonheur, n'ont pas eu le temps à mon arrivée de reprendre leurs

attributs: des bêtes poilues pondent des oeufs, les poissons couvent.

Tout ce que les poètes seuls voient en France, on le voit ici à l'oeil

nu; les arbres boivent à la mer par de vraies trompes qui se contractent

quand elle est trop salée. Tout ce qu'on dit par antiphrase des femmes à

Paris, on peut le dire vraiment de moi; mon teint est nacré, poudré de

vraie nacre, mes lèvres sont de corail, poudrées de vrai corail. Les

couleurs aussi ont été recollées trop vite, les feuilles sont carmin ou

pourpre, les fruits sont verts dès qu'ils sont mûrs.

»Ici l'on peut avoir sans peine tous vos sons et vos parfums d'Europe.

Pour écouter le bruit des peupliers, je n'ai qu'à fermer les yeux,

m'étendre dans la grotte sous-marine, et écouter le bruit de la mer sur

les galets. Pour entendre un murmure qui ressemble à celui de la messe,

avec des prie-Dieu qui claquent, je n'ai qu'à ne pas dormir la nuit où

les grosse outardes font leurs nids. Pour entendre le clairon ou le coup

de massue qu'on donne dans les foires, afin de gagner la médaille, il

suffit d'attacher une oie près d'un arbre vieilli qui s'écroule. C'est à

s'y méprendre. Il y a même un bruit qui non seulement remplace l'autre,

mais est le même, et je l'écoute tant que je peux, car il me rappelle

Bellac et la cheminée en peluche: celui d'un coquillage vide à mon

oreille. Et pour revoir certains gestes auxquels là-bas on tenait, c'est

à peine plus difficile. Pour retrouver votre gant jaune que je voyais

sans vous voir vous-même sur la rampe du palier, quand vous descendiez

mon quatrième, je n'ai qu'à me pencher sur la lagune et suivre une

truite jaune qui regagne le fond en cercles toujours plus petits. Le

geste du conducteur qui tire la sonnette pour vous dire que le tramway

est complet, j'ai deux singes qui le font quand je m'approche de leur

palmier. C'est tout à fait l'Europe. Il y a des matins aussi où j'ai la

fatigue, non de ceux qu'évente la mousson, que lave trois fois par jour

le Kouro Shivo, mais de ceux dont les pieds toute la veille ont buté

contre des escaliers, dont les épaules sont courbées d'avoir voyagé

debout dans un train de Ceinture. Ici, devant cette île qui est devenue

de mon âme un miroir que je confonds avec elle, devant ces

dalaganpalangs qui ressemblent à une volonté que j'ai, cette colline

Bahiki à évidés rouge et noir qui contrefait juste une petite peine que

je ressens, ces oiseaux gnanlé qui imitent à s'y méprendre la poussière

de pensée qui vole autour de mes pensées, moi la reine, ma perfection

soudain m'accable, et je souhaite ce corps maladroit comme il l'était à

Bellac, quand il cassait le douzième verre de chaque service, je

souhaite mon oreille polluée, je voudrais entendre dire: «causer à

quelqu'un, se rappeler de quelque chose»; entendre madame Blébé appeler

ses filles ses demoiselles; je suis lasse de ces invisibles agrafes qui

m'empêchent de tomber des plus hauts arbres, de ces poches d'air en moi

qui me maintiennent au fond des eaux; je voudrais toucher un homme ivre,

un typhique, et j'en oublie, quand la nuit vient, d'allumer mes feux de

santal et de commander à mon île trop parfumée le clignement qui

attirera un jour le navire coureur.

»Seule, Simon; et pourtant, toutes ces places dans mon corps qui

n'étaient sensibles qu'au contact des hommes, je les sens s'irriter. Ce

chatouillement dans ma hanche, qui me prenait dès qu'un homme blond

chuchotait à mon oreille, c'est maintenant un vrai sens, une vraie

cicatrice. Cette faiblesse dans mes épaules dès qu'un jeune homme brun

me parlait du théâtre, je la ressens. Ce petit doigt gauche qui remuait

inlassablement quand une femme un peu frivole me tenait la main droite,

il remue... et tous ces gués dans mon corps, quelqu'un les a passés hier

tous à la fois, quand j'ai décidé de faire sauter dans la seconde île,

avec des cartouches trouvées sur un marin allemand, la cachette en

maçonnerie de l'inconnu qui m'y précéda. Étourdis par l'explosion, comme

leurs frères poissons quand on pêche à la dynamite, des oiseaux

restaient accroupis tout autour, et je pus ce jour-là pour la première

fois saisir le plus sauvage oiseau de l'île. Par la fente ouverte dans

le mur je passais le bras, posant le paradisier près de moi comme un

paquet. Les décollant de l'ossature de l'île comme d'une reliure, un par

un, j'en retirais des feuillets. Comme en pension une grande à la

moyenne qu'elle adore, par une fente de sa porte, ce mort me passait des

poèmes français, des pages de roman; quelque brave explorateur

consciencieux qui avait cru que l'on doit vraiment emporter autour du

monde ces dix chefs-d'oeuvre que les _Annales_ font choisir par

plébiscite, la feuille 31 de _Don Quichotte_, la feuille 214 de

Montaigne, 69 de _Jacques le Fataliste_. Je lisais chaque page aussitôt,

plus désolée quand je m'apercevais que j'avais lu le verso avant le

recto que si l'on m'avait raconté d'avance autrefois le dénouement d'un

roman, trouvant un début, un milieu et une conclusion à chacun de ces

passages isolés sur l'allure de Rossinante, sur le vol d'une bourse par

Jacques, sur l'égoïsme, et j'étais comble après huit pages, comme si

j'avais lu huit romans. La page 180 de La Rochefoucauld, qui me peina,

sur les femmes, où La Rochefoucauld avait tout prévu, excepté mon cas,

où il insultait injustement mes fards, ma fidélité, et me montrait la

vieillesse venant d'Europe me rejoindre dans l'île. La page 55 de _Gil

Blas_ qui me rapprit à elle seule bien des noms, les juges, les mulets,

les duègnes, l'ombre-chevalier. Mais, sans parler des noms, c'est

surtout tout un jeu d'adverbes, de conjonctions, d'exclamations qui

revenaient à moi, j'en sentais mon âme rajeunie comme un vieux coussin

auquel on remet ses ressorts; j'en bourrais ma pensée; j'en séparais

tous ces mots qui peu à peu s'étaient rejoints dans mes phrases; je me

promettais de parler devant l'écho avec des «soit que», des «suivant

que», des «encore que». Après chaque page, j'enfonçais à nouveau le bras

dans la caverne, appuyant de la main libre sur le paradisier qui avait

repris ses sens, qui se débattait, qui me becqueta, le livrant enfin en

rançon pour un volume que je retirai presque intact, et dont le titre

était tel que je restai une minute immobile au-dessus comme sur un

miroir: _Robinson Crusoé_...

»Un mendiant ne comprend son infortune qu'en voyant un mendiant, un

nègre un nègre, un mort qu'en voyant un mort. Jamais il ne m'était venu

à l'idée jusqu'à ce jour, par égoïsme, de comparer mon sort à celui de

Robinson. Je n'avais pas voulu admettre que sa solitude effroyable fût

la mienne. La vue de cette seconde île ronde comme un ballon d'oxygène

au-dessus de mon île m'avait maintenue dans l'espoir. Mais aujourd'hui

je feuilletai le livre comme un manuel de médecine sur la maladie qu'on

croit soudain la sienne... c'était bien la même... mêmes symptômes,

mêmes mots... des oiseaux, des bêtes, un peu de terre entourée d'eau de

tous côtés... La nuit tombait, j'allumai deux torches... Seule, seule à

la lisière d'un archipel, une femme allait lire _Robinson Crusoé_.

»Jusqu'au matin je lus, jusqu'à l'heure où les plus grosses étoiles se

rassemblent dans un coin du ciel près d'un céleste gagnant, et où mon

ptemérops apprivoisé tourne autour de ma tête en cercles égaux comme

autour d'une boîte à moudre, avec le grincement son cri... Mais moi qui

cherchais dans ce livre des préceptes, des avis, des exemples, j'étais

stupéfaite du peu de leçons que mon aîné homme me donnait. D'abord

c'était un Allemand de Brême, nommé Kreuzer; j'en étais un peu déçue,

comme un geôlier américain qui retrouve un nègre ou un Chinois là où il

enferma un superbe Irlandais. Puis, peut-être à cause de cette mauvaise

foi que me donnait son origine, je le trouvai geignard, incohérent. Ce

puritain accablé de raison, avec la certitude qu'il était l'unique jouet

de la Providence, ne se confiait pas à elle une seule minute. A chaque

instant pendant dix-huit années, comme s'il était toujours sur son

radeau, il attachait des ficelles, il sciait des pieux, il clouait des

planches. Cet homme hardi frissonnait de peur sans arrêt, et n'osa qu'au

bout de treize ans reconnaître toute son île. Ce marin qui voyait de son

promontoire à l'oeil nu les brumes d'un continent, alors que j'avais

nagé au bout de quelques mois dans tout l'archipel, jamais n'eut l'idée

de partir vers lui. Maladroit, creusant des bateaux au centre de l'île,

marchant toujours sur l'équateur avec des ombrelles comme sur un fil de

fer. Méticuleux, connaissant le nom de tous les plus inutiles objets

d'Europe, et n'ayant de cesse qu'il n'eût appris tous les métiers. Il

lui fallait une table pour manger, une chaise pour écrire, des

brouettes, dix espèces de paniers (et il désespéra de ne pouvoir réussir

la onzième), plus de filets à provisions que n'en veut une ménagère les

jours de marché, trois genres de faucilles et faux, et un crible, et des

roues à repasser, et une herse, et un mortier, et un tamis. Et des

jarres, carrées, ovales et rondes, et des écuelles, et un miroir Brot,

et toutes les casseroles. Encombrant déjà sa pauvre île, comme sa nation

plus tard allait faire le monde, de pacotille et de fer-blanc. Le livre

était plein de gravures, pas une seule qui me le montrât au repos:

c'était Robinson bêchant, ou cousant, ou préparant onze fusils dans un

mur à meurtrières, disposant un mannequin pour effrayer les oiseaux.

Toujours agité, non comme s'il était séparé des humains, mais comme s'il

était brouillé avec eux, et ne connaissant aucun des deux périls de la

solitude, le suicide et la folie. Le seul homme peut-être, tant je le

trouvais tatillon et superstitieux que je n'aurais pas aimé rencontrer

dans une île. Ne brûlant jamais sa forteresse dans un élan vers Dieu, ne

songeant jamais à une femme, sans divination, sans instinct. Si bien que

c'était moi qui prenais la parole à chaque instant pour lui donner des

conseils, pour lui dire: «Va donc à gauche, va donc à droite!» Pour lui

dire: «Là, assieds-toi, pose ton fusil, ton ombrelle et ta canne. Tu es

sur un promontoire, des perroquets t'entourent, écris donc quelques

vers: pourquoi diable n'es-tu pas de Düsseldorf au lieu d'être de Brême!

Ne travaille pas trois mois à te faire une table: accroupis-toi. Ne

perds pas six mois à te faire un prie-Dieu: là, agenouille-toi. Ne

trouve pas le moyen d'avoir ici des éboulements comme dans un pays de

mineurs, des accidents d'électricité comme dans un siècle futur. Ton

parapluie, ton ombrelle et ton en-cas, tant pis si tu n'arrives pas à

perfectionner le ressort qui les tient fermés, laisse-les tout ouverts à

la porte des forêts où tu ne peux pénétrer avec eux. Pense plutôt à moi,

qui, pour te jouer un tour, aurais appuyé de la main, non du pied, sur

le sable de ton île, et disparu. Que diable aurais-tu dit de cette main

de femme! Cet arbre que tu veux couper pour planter ton orge, secoue-le,

c'est un palmier, il te donnera le pain tout cuit; cet autre que tu

arraches pour semer tes petits pois, cueille sur lui ces serpents jaunes

appelés bananes, écosse-les. Je t'aime, malgré tout, toi qui parles du

goût de chaque oiseau de l'île et jamais de son chant. Que dirais-tu

d'un verre de bière?»

»Ainsi toute la nuit je lus, jusqu'à l'heure où Vendredi, tout noir,

arriva avec le matin. La lune se couchait. Parfois (est-ce une perle qui

prenait une peau au fond de la lagune?) toute la mer se bombait et

devenait opale. La Grande Ourse était repliée devant moi comme un mètre

pliant, ma pauvre île trop petite pour pareille mesure... Ce n'était pas

un silence d'Océanie, mais celui d'une gare quand le dernier train est

passé, et la mer sur les récifs faisait le train qui disparaît, et une

noix de coco tombait avec le bruit d'un disque, et, mon pied pris

soudain dans une liane, je n'osai remuer comme si j'allais déranger un

aiguillage... Toute cette petite énergie de femme que l'on avait

minutieusement construite dans mon crâne comme un navire dans une

bouteille, au seul mot de Vendredi, se délabra. Vendredi s'engouffrait

en moi jusqu'à mon coeur d'un chemin plus court que celui d'un plongeur

de nacre. Tout ce que pensait Vendredi me semblait naturel, ce qu'il

faisait, utile; pas un conseil à lui donner. Ce goût de la chair humaine

qu'il conserva quelques mois encore, je le comprenais. Le moindre de ses

pas en dehors du chemin battu de Robinson, je sentais qu'il eût mené à

une source ou à un trésor; et tout ce que ce Kreuzer maniaque avait

passé des années à accomplir devenait justifié par sa seule présence.

Qu'il devait être doux en effet de montrer à Vendredi la belle haie de

pierres, de lui apprendre à écosser les haricots dans la jarre numéro

quatre; de lui révéler comment le parapluie se ferme, s'ouvre; comment

l'on fait tourner le rôti par un système de six broches et de deux

ficelles. Et Dieu, comment il se tourne et se détourne? Et la Trinité,

comment elle est triple et unique? Apprendre l'immortalité à Vendredi,

les yeux dans ses yeux, en la lui soufflant dans sa bouche même comme la

vie à un noyé; jouir de son premier triomphe sur les animaux et les

arbres mortels, le voir flatter de la main avec pitié le baobab, qui

dans mille ans mourra. Et mes paravents de trente mètres, et mes bêtes

apprivoisées, quel supplice, Simon, de ne pas être assurée qu'un jour je

les montrerai à quelqu'un! A quelqu'un qui se hâte un peu. Car je sens,

à trop de plumes qui tombent, à trop de poil qui pousse, qu'arrive

l'année où mes perroquets auront cent ans, mes gazelles douze ans et

commenceront à mourir.

»Voilà, Simon, car je tiens à finir ma lettre par un concetto, on nous

l'ordonnait à la pension, comment mon jour le plus triste dans l'île fut

celui où j'y fus rejointe par Robinson.

»Adieu. Écrivez-moi ce qui se passe en Europe.»

*

* *

Simon me répondit, le soir même, par une lettre écrite de ma main, qu'il

se passait en Europe que la guerre finissait. L'uniforme était

maintenant grenat avec les pattes d'épaules rouges. Lui était entré le

premier à Strasbourg le jour anniversaire de Bazeilles, et le jour

anniversaire de Sedan nous avions pris Berlin.

Il ajouta quelques phrases pourtant bien simples, mais qui m'émurent

presque autant: que le Printemps avait son exposition de duvetine, que

l'omnibus Gare Saint-Lazare était devenu autobus, que le chasseur de

Larue avait un crêpe au bras. Tous les habitués lui serraient la main.

Puis il me dit des phrases plus simples encore, mais avec l'air de me

conter des anecdotes curieuses: que des gens s'aimaient, des gens se

haïssaient, des gens se retrouvaient aux gares, que des gens se

mariaient et vivaient ensemble.

Puis, des phrases qui me parurent plus étranges encore, sur les métiers:

que les tuileries faisaient des tuiles, les épiciers des épices, les

pâtissiers des pâtés...

*

* *

Je lui répondis:

«Cher Simon,

»Voilà que toutes les huîtres et toutes les moules autour de mon île se

referment avec le bruit de baïonnettes qu'on remet au fourreau. Voilà

l'heure où l'on me disait jadis que le soleil s'enfonçait dans la mer,

que le soleil prenait son bain; moi je ne disais rien, je l'ai toujours

jugé tellement au delà!

»Je sors d'un grand danger. Hier matin, j'ai manqué ne plus être dans

mon île comme dans une nacelle de ballon, balancée entre deux mondes

avec des oiseaux et des plantes qui se sont donnés à moi sans noms et

sans conditions. Sur le carnet du naufragé d'en face, j'ai trouvé le

plan de mon archipel, sa latitude, le nombre exact de milles qui le

séparent de l'île Palmyre (770), de l'île Rimsky Korsakof (321) et de la

Rakahanga (1.000 juste). Ce fut à peu près comme si ma vie errante sur

mon radeau était finie. Je me sentis tenue aux quatre coins de l'horizon

par des câbles. Je pouvais savoir sur ces cartes la profondeur à un

mètre près de chaque trou de ma mer. Tous ces arbres que j'avais

baptisés étaient rangés et dessinés dans ce carnet par essence, et me

rendaient peu à peu leurs beaux pseudonymes contre des noms vulgaires ou

latins; je n'avais plus de balisiers, de baobabs, d'angoissiers, mais du

sagou, de la muscade; mon cocotier n'était que le palmier pincette; mon

petit arbuste vert et rouge était l'indigo; mes grosses pommes jaunes

étaient le cachou maigre. La science allait se poser sur cette tache

ronde au milieu du Pacifique et la boire comme un buvard. Mes oiseaux

allaient prendre les uniformes qu'ils ont au Jardin des Plantes. Hélas!

quelques-uns même étaient dessinés; mon favori jaune était un tarin

mâle; mon merle éventail était le baza gobe-mouches; mon perroquet qui

changeait de plumage et de couleur tous les mois était un guêpier

nubicoïde. Le naufragé précisait que pour reconnaître toutes les espèces

d'oiseaux il suffit d'inspecter leurs iris, et malgré moi je regardais

ceux qui se posaient dans les yeux. Un dont l'iris était fait de deux

cercles, le plus grand bleu, le plus petit brun, c'était le lory papou.

Un autre dont l'iris était rouge-sang avec une pointe dorée, c'était le

combattant troupiale. Un autre qui était bigle, c'était le paradisier

Dupont; et deux planches au lavis ne me permettaient pas non plus

d'ignorer désormais le nom d'aucun coquillage; désormais c'était des

coins d'hammon, des nautiles, des lépas que j'écrasais. Toute cette

flore et faune indépendantes, il me suffisait de lire et d'accepter ce

contrat pour l'annexer au reste du monde, à Buffon et à Cuvier. Comme

une baladeuse à la remorque, je me sentis une minute rattachée à votre

train. Des vents latins, des courants anglais, un souffle estival

néerlandais, voilà ce qu'étaient ma mousson et mes douze alizés. Je

n'hésitai plus; comme vous brûlez sans les lire les lettres qui vous

apprennent un ancien amour de celle que vous croyiez pure, je jetai

l'inventaire au feu, je relevai mes oiseaux, mes poissons de leur passé,

et le nom stupide de mon île, je ne veux même pas vous le dire, pour

l'oublier.

»Ne m'en veuillez pas de mon orthographe. Il ne faut pas un petit

effort, après cinq années, pour retenir mon stylo aux doubles

lettttttres!

»Aujourd'hui, je suis plus calme. Ce qui me calme surtout, quand

j'écris, c'est de tracer soudain un mot en grandes majuscules. Je suis

CALME. Pourquoi vous les écrivains en France n'usez-vous pas de ce

procédé. Cela CALME comme si l'on avait soudain une loupe devant les

yeux. Essayons, pour voir si le remède est vraiment sûr, d'écrire un mot

qui me fasse de la peine, le mot gare, le mot armoire à glace, le mot

CHENONCEAUX.

»Ne me dites pas que vous m'aimez. Vous me croyez depuis longtemps

diluée dans la mer; peut-être tout au plus, dans les êtres tout jeunes,

imaginez-vous qu'est entrée une parcelle de moi et les caressez-vous...

Pourtant, vous qui avez Chenonceaux, Chambord, Valençay, aimez-moi...

»Ne dites pas que vous mourrez sans moi. Vous mourrez sans prononcer mon

nom, sans regarder dans mes yeux pour y découvrir, comme le naufragé

dans les iris d'oiseaux, ma vraie espèce. Vous avez rayé de votre

testament la ligne qui était pour moi... Pourtant vous qui êtes là-bas,

vous qui avez les journaux, _le Figaro_, _le Matin_, _l'Écho_ et les

_Débats_, vous qui pourriez avoir par retour du courrier _la Gazette de

Limoges_, aimez-moi...

»Ah! Simon. Comme un pharmacien tout à coup au milieu de sa potion

s'arrête, et subitement, sans raison, devine que sa vocation était

d'être géomètre, comme à un jockey, sans raison, qui tient par la bride

Dragon-du-Roi, est soudain révélé qu'il était né pour la médecine, à

l'instant et sans raison, je devine que j'étais faite pour l'AMOUR, pour

l'AMOUR.

»Pour l'amour à Chamonix; je vois la fenêtre de la chambre d'hôtel pour

laquelle j'étais créée. Pour l'amour à Saint-Moritz; je vois les

skieurs. Qu'on est bête dans la vie! Je pense que la NEIGE est un

solide, qu'elle doit malgré tout en tombant faire un léger bruit, et

jamais je n'ai eu l'idée de l'écouter. Je pense que tous ces êtres

humains autour de moi qui s'aimaient, devaient se serrer les mains à les

tordre, s'étreindre dans des bow-windows, crier,... et je n'ai jamais

rien remarqué, ni entendu. Pendant mes vingt ans dans le monde, rien qui

ait pu me laisser croire qu'on s'y aimait. Dites-moi ce que vous faisiez

avec Anne, Simon. Parlez-moi sans mensonge!»

*

* *

Simon me répondit qu'il allait tout me dire. Qu'avec Anne ils

s'embrassaient. Très souvent, derrière moi. Il n'y avait pas de silence,

car celui qui n'embrassait pas continuait à parler. Qu'il l'étendait sur

mon divan rose de l'hôtel, vite, pendant que je préparais le thé. Ce

bruit de pas, qui m'étonnait, c'était leurs quatre pieds reprenant

terre, eux se levant. Qu'il se penchait sur elle, et ce cri, qu'il avait

à demi couvert en renversant le cache-pot en cuivre ondulé, ce cri qui

m'avait fait accourir toute pâle, et que j'avais cru stupidement, comme

si les causes suivent les effets, un cri d'effroi, c'était...

Ici je déchirais sa lettre.

*

* *

Cher Simon,

Hélas! oui, il m'arrive de dire tout haut, quand un nuage blanc s'élève

soudain:--Le train part! et de crier parfois, quand j'ai faim:--A table!

C'est pour m'éviter ces visites douloureuses de mots français que j'ai

pris l'habitude de me faire des mots et que j'ai maintenant une langue à

moi seule. Aux arbres et aux oiseaux j'ai retiré même ces surnoms

européens déformés dont je les avais affublés au hasard, comme de gibus

et de corsets un roi peul. Plus de prunicotiers, d'adonisiers, de

kerikerisiers. J'ai bien deux cents mots qui jamais ne me portent hors

de l'île où ils sont nés, même ceux qui signifient Nostalgie ou Attente.

Langage fluide, car toujours paresseuse, je me suis épargné jusqu'à la

peine d'y loger des _x_ et des nasales. Pas de ces _h_ aspirés non plus

que j'ai toujours détestés et qui collent le mot sur votre visage comme

un masque pour opération. Langage sans suffixes, ni préfixes, ni

racines, où les êtres qui se ressemblent le plus ont les noms les plus

différents. Noms sifflants toujours suivis d'une belle épithète qui les

nourrit comme un tender. Noms roulants dont je forge beaucoup devant

l'écho, les criant et les modifiant jusqu'à ce qu'il me revienne du

rocher un nom sans alliage... Glaïa, le sentiment que l'on éprouve quand

toutes les feuilles rouges du manguier sont retournées par le vent et

deviennent blanches; Kirara, le mouvement de l'âme quand les mille

chauves-souris, pendues à un arbre mort comme des figues, se détachent

une à une; Hiroza, quand elles partent toutes ensemble et prennent un

oiseau dans leur groupe. Ibili, la rencontre d'une liane qui s'est

glissée jusqu'à la grève et qu'on pourrait lier à un câble. Koiva, pour

tous les gestes faits par un bras humain; et des noms identiques pour

les désirs les plus différents: Youli pour la faim à la fois et le

sommeil, Azié pour cette caresse sur moi, incessante, des ailes

d'oiseaux, et pour l'amour. Moi, je suis Veloa, la reine, et il ne faut

pas me confondre avec Velloa, le manque de cassis et d'eau de coings.

Puis, cela me fait moins seule, les mots les plus féminins de l'ancien

monde, je les mets au masculin; la mer, la terre, la nuit sont devenus

des êtres d'un autre sexe que le mien; la lune est Sikolè, mot quatre

jours femelle et trois jours mâle; imaginez aussi que la mangue, la

cerise, la poire changent de genre pendant que vous les approchez de vos

lèvres. J'ai comparé mon vocabulaire l'autre jour avec le dictionnaire

des îles voisines, trouvé dans la grotte. Sur un objet, un seul, mais

sur le plus précieux du Pacifique, sur le mot soleil, je me suis

rencontrée avec leur vraie langue. J'en suis toute fière. Car heureux

qui devine le mot esquimau qui veut dire Glace, le mot anglais qui veut

dire Marmelade, le mot français qui veut dire Honneur...

Ma lutte contre la solitude? Parfois je la combats en nageant jusqu'à

l'île des dieux, en serrant leurs minuscules mains, en caressant leurs

immenses lèvres, en me tenant immobile aux places où l'un d'eux manque,

en tenant l'intérim d'un dieu. Parfois, en plantant l'île de mannequins

qui ne font jamais peur aux oiseaux d'ailleurs, leurs oripeaux étant de

plumes. Parfois en me servant de mon ombre; tous les gestes d'amies

qu'elle peut figurer, toutes les poses d'illustres statues, tous les

profils, seul pauvre cinéma qui me donne un spectacle d'Europe, je les

essaye sur le sable par le soleil ou sur la nacre par la lune, une

écorce de banane sur le nez pour avoir l'ombre de la Montespan. Je

m'amuse aussi à être successivement deux femmes. Aujourd'hui une

personne qui prend à rebours les forêts, trouble les sources, casse des

oeufs; demain, une autre qui suit les vallées, habite les clairières,

n'apporte les cinq sens de l'île réunis sur son étroit visage qu'aux

points chéris par le soleil. Chacune a son nom.

La première est toujours nue, la seconde harnachée d'orchidées. Mais je

ne les suis, hélas! que tour à tour. Comme ces héroïnes qui jouent à

elles seules, au cinéma, le rôle de deux jumelles, ce n'est que par

artifice qu'elles peuvent se rencontrer et se toucher juste du doigt, à

minuit, pour la relève. L'une est capable de tous les exploits, l'autre

de toutes les bassesses. L'une est idolâtre, crédule; l'autre raisonne.

L'une a tendance à engraisser, l'autre à maigrir. L'une marche sur la

pointe des pieds, l'autre sur le talon, et elles ne laissent pas les

mêmes traces dans l'île. L'une innocente, l'autre perverse, et leurs

bouches ne laissent pas la même empreinte dans les fruits. L'une qui

caresse les animaux au front, l'autre qui les flatte. En somme, en les

perfectionnant, j'arrive simplement à séparer, comme Dominique

autrefois, et il faut au moins une bonne piqûre de guêpe ou de cactus

pour les ressouder un moment, mon corps et mon âme. Je vis ainsi à

cloche-pied.

Mon âme est quelque chose de bien exigu, bien bourgeois, et jamais je

n'y aperçois même l'ombre d'un inconnu. J'ai eu beau tirer sur ces

petits bouts de cruauté, de colère qui autrefois me donnaient l'illusion

que je pouvais être au besoin impitoyable et sanguinaire. J'ai essayé

d'étrangler l'oiseau tango, pour connaître les limites de

l'impassibilité; il s'est remis, et est mort quelques semaines après

pour prouver qu'il ne mourait que de désillusion. Mon âme est bonne

fille. Mais autour de mon corps, étendu et poudré, sur un mancenillier,

comme un appât, immobile, je sens parfois errer les esprits polynésiens.

Je le farde, pour qu'il m'offre dans l'eau un visage méconnaissable. Je

le cache, je l'ensevelis sous des feuilles, je le colle à un arbre par

des lianes de sa couleur, je connais toutes les places de l'île où il se

loge secrètement. Quel explorateur d'Europe me découvrirait dans ces

heures-là, où je suis la femme la mieux cachée du globe! Souvent aussi

je dors sur cette mousse qui teint en rouge. Je me relève avec une

moitié de moi colorée pour la semaine, séparée en deux par une ligne

capricieuse, riche en belles queues d'aronde que j'accentue à la

couleur. J'ai deux mains dissemblables, des jambes inégales, chacune

traite l'autre en étrangère, et si je prie, et si je croise mes genoux,

demi-personne, je vis du moins avec une demi-personne moins connue.

A quoi je m'occupe encore, Simon? J'attends.

C'est mon seul travail, un travail véritable, que je ne peux négliger

une matinée ou un après-midi sans ressentir le remords que donne chez

nous la paresse: j'attends. C'est mon métier. Étendue ou assise devant

la mer, j'attends. Je ne suis plus qu'un oeil, j'en arrive à ne pas

sourciller pour ne pas perdre le millième d'une chance. Tout mon ciel,

tout mon océan est tendu comme une toile d'araignée, je suis prête à

bondir sur la barque qui s'y prendra. Parfois, tout au plus, deux

oiseaux qui avaient volé de conserve s'écartant soudain l'un de l'autre,

je sens mon regard se découdre et je dois fermer les yeux une seconde.

Ou les secouer parfois, pour attiser deux iris engraissés tout à coup

par deux vagues jumelles. Sans aucune pensée, comme les jeunes filles

sur les terrasses attendent un de ces sentiments français auxquels un

peu de complaisance du soir donnerait forme humaine, j'attends un homme.

J'attends non pas un de ces bateaux transatlantiques qui portent des

hommes à destins médiocres, aucune ligne n'effleurant ces passages, mais

les deux esquifs qui ont le plus de différence et qui portent les êtres

les plus lointains, une pirogue d'abord, ou au contraire un yacht. Je

suis au carrefour du bonheur le plus raffiné ou de l'âge de fer. Au lieu

du faible écart que fait l'aiguille pour les jeunes filles en France

entre un officier et un fonctionnaire, elle marque ici l'écart complet:

un milliardaire ou un sauvage. Ce n'est plus entre un roux et un brun,

entre un petit à ceinture de gymnastique qui préfère le bordeaux et un

grand à cache-col marqueté qui préfère le bourgogne que je me sens

balancée, mais entre deux races séparées de vingt mille ans, entre la

jeunesse et la vieillesse du monde, entre un lit d'herbes au troisième

étage à droite d'un arbre géant, avec la panthère apprivoisée sur le

palier, les crânes vides en sonnettes à la troisième branche à droite,

et tout le lin et la soie de New-York;--à moins encore que l'homme

n'arrive de cette île de forçats qu'on m'a dit voisine, un évadé avec

des oeufs durs dans des journaux... A la vie avec un sauvage,

préférerais-je la mort? Un sauvage que je ne tutoyerais jamais, auquel

enfin j'accorderais, aux yeux de ses frères, cette demi-divinité que je

refuse aux démons de l'île, qui croirait vraiment que je le rends

immortel, et que le jour de sa mort (ce serait le plus dur), je

feindrais de ne plus aimer et de punir?... Et cet Anglais poli qui m'eût

dit, en me tendant à moi, toute nue, sa main pour notre premier

shake-hand: «Excusez mes gants?» Et ce pasteur américain qui vite me

photographierait avec le drapeau de son université pour robe? Et cet

Allemand plein d'amour, qui m'eût installée à une table pliante avec de

la bière de Pilsen, me condamnant à un baiser chaque fois que

j'oublierais de refermer le chapeau en étain du verre?

Les jours où je sens trop que le départ n'est pas pris vers moi entre

les messieurs du monde, j'attends le vent...

Cette île, comme dans une auto l'on reconnaît simplement à un petit tube

rouge devant ou à un petit tube bleu à gauche si elle a son huile ou son

essence, je sais maintenant à quels objets minuscules on voit qu'elle a

son plein de soleil ou de vent. Je sais l'aboutissant des rouages du

Pacifique. Cette paillette d'argent dans un trou du coin gauche du

rocher Rimbaud, si elle miroite, c'est que la lune est à sa maturité.

Cette tranche d'arbre abattu soudain couleur sang de boeuf, c'est la

pluie pour le surlendemain. Ces abeilles sortant de l'arbre par le

sommet, c'est un tremblement de terre pour le début du jour suivant. Ce

nénuphar remuant trois fois, c'est un phénomène plus rare, annuel à peu

près, le passage dans l'île de l'ornithorynque. Ainsi je n'ai qu'à

surveiller certaines ombres, certains miroitements comme des compteurs

de taxi, et pour savoir si le vent, ou la mousson, ou la tempête sont

vers moi en route, il me suffit de jeter les yeux sur une feuille de

palmier, qu'un ignorant n'eût pas distinguée des autres, mais qui est

mon manomètre et qui tremblote toute seule, une heure avant le moindre

souffle. Je la consulte sans relâche, déçue quand elle reste trop de

jours immobile... Soudain elle frissonne... De la mer où je me baigne je

me hisse alors sur la plate-forme du promontoire; ce que je faisais

petite fille avec mon doigt mouillé pour savoir d'où venait le vent, j'y

emploie là-haut mon corps entier. Il arrive par rafales, attaquant selon

l'époque mon côté caressant ou mon côté implacable, déposant brutalement

sur moi la première, sur moi stérile, les plus avides de ces parfums et

de ces graines invisibles qui eussent fructifié si j'avais été terreau

et non pas chair: vent protestant, collant sur moi soudain une feuille

entière, de forme inconnue; il arrive tendrement, me léchant par ondes,

d'en haut parfois, comme par une fenêtre d'atelier ouverte, d'en bas,

comme d'une bouche de chaleur dans un musée. Puis, l'oiseau qui annonce

la fin du vent pousse son cri, cri presque imperceptible au milieu des

ramages, la vague qui annonce la houle pour minuit et quart me couvre

d'écume; le héron qui s'envole trente-cinq minutes avant la fin du jour

s'élève; plus un souffle; l'obscurité complète qui annonce la nuit

m'enveloppe, et je désespère sur mon île en panne...

On s'occupe, seule dans une île!...

Suzanne et le Pacifique · 第 14 / 18 题