CHAPITRE PREMIER

C'était pourtant un de ces jours où rien n'arrive, où, comme les poules

quand la pluie va durer, sentant que jusqu'au soir la vie sera monotone,

les astres occupés d'habitude à la varier sortent sans emploi et

voisinent. Il y avait de tout dans le ciel. Il y avait le soleil; il y

avait, sous une housse, la lune. Nuit, matin, tout était servi sur les

mêmes nappes radieuses. Le vent du Sud tombait sur le vent d'Est,

perpendiculaire, et des souffles Nord-Ouest-Sud-Est vous caressaient

dans l'angle droit. Les cloches sonnaient; quand le battant frappait

leur côté oriental, déjà tiède, le son était moitié plus tendre. Tout le

monde était sur les portes, on mettait son ombre au soleil. Le facteur

allait en zigzag d'un trottoir à l'autre trottoir; il semblait ivre de

beau temps, la rue n'était pas assez large. Il ne se hâtait guère, il

regardait décacheter chaque enveloppe, et chaque nouvelle passer du

secret à un jour aveuglant. Puis il me fit avec le bras ces signes

défendus pourtant dans les Postes depuis Morse, agita vers moi une

lettre dont je vis le timbre australien...

Je rougis...

Car je rougis toujours quand on me parle d'un pays étranger...

* * * * *

J'avais dix-huit ans. J'étais heureuse. J'habitais, avec mon tuteur, une

maison toute en longueur dont chaque porte-fenêtre donnait sur la ville,

chaque fenêtre sur un pays à ruisseaux et à collines, avec des champs et

des châtaigneraies comme des rapiéçages..., car c'était une terre qui

avait beaucoup servi déjà, c'était le Limousin. Les jours de foire, je

n'avais qu'à tourner sur ma chaise pour ne plus voir le marché et

retrouver, vide de ses troupeaux, la campagne. J'avais pris l'habitude

de faire ce demi-tour à tout propos, cherchant à tout passant, au curé,

au sous-préfet, son contrepoids de vide et de silence entre des

collines; et pour changer le royaume des sons, c'était à peine plus

difficile, il fallait changer de fenêtre. Du côté de la rue, des enfants

jouant au train, un phonographe, la trompe des journaux, et les

chevreaux et canards qu'on portait aux cuisines poussant un cri de plus

en plus métallique à mesure qu'il devenait leur cri de mort. Du côté de

la montagne, le vrai train, des meuglements, des bêlements que l'hiver

on devinait d'avance au nuage autour des museaux. C'est là que nous

dînions l'été, sur une terrasse. C'était parfois la semaine où les

acacias embaument, et nous les mangions dans des beignets; où les

alouettes criblaient le ciel, et nous les mangions dans des pâtés;

parfois le jour où le seigle devient tout doré et a son jour de

triomphe, unique, sur le froment; nous mangions des crêpes de seigle. Un

coup de feu dans un taillis: c'est que les bécasses passaient, allant en

un jour, expliquait mon tuteur pour me faire rougir, à l'Afrique

centrale. Une bergère qui faisait claquer ses deux sabots l'un contre

l'autre: c'était voilà vingt ans l'appel contre les loups, il servait

maintenant contre les renards, dans vingt ans il ne servirait plus que

contre les fouines. Puis le soleil se couchait, de biais, ne voulant

blesser mon vieux pays qu'en séton. On le voyait à demi une minute,

abrité par la colline comme un acteur. Il eût suffi de l'applaudir pour

qu'il revînt. Mais tout restait silencieux... Illuminés de dos, toutes

les branches et les moindres rameaux semblaient se lever, tous les

arbres se rendre à merci... On les rassurait... On faisait malgré soi un

demi-geste pour les rassurer... Un grand oiseau volait très haut, seul

éclairé encore en ce bas monde; on était ému à le voir comme s'il y

avait chez les oiseaux non des races qui volent haut, mais un épervier

solitaire et toujours lumineux... Un braconnier là-bas pêchait les

écrevisses et sa lanterne suivait le ruisseau; le vent se levait,

retroussait nos prisonniers chênes, nos prisonniers vergnes, leur

donnant à tous la couleur des saules. On souriait à suivre ce feu qui

taquinait cette eau, cet air qui taquinait la terre, les quatre éléments

ensommeillés et doucement en jeu. A la première étoile nous abandonnions

notre visage comme une prime, nous reprenant un peu à la seconde. De la

Montagne de Blond un hululement s'élevait, c'était le grand-duc des

Cévennes, le plus grand, disait mon tuteur, après celui des Andes. Une

lune ronde, ronde, dont tous les nuages étaient rejetés, qui parfois

semblait tourner à reculons, comme si allait virer ce que mademoiselle

appelait chaque soir le char de la nuit, une lune qu'il eût suffi pour

me faire pleurer, moi et mes pareilles, de dire semblable à celle de

Batavia, montait... On entendait Marie dans la chambre, cornant les lits

pour sa dernière visite... Tout à coup sur la rue s'allumait le gaz, et

le char de la nuit tournait vraiment, chassant les chauves-souris...

C'est alors qu'on sonnait et qu'arrivaient mes amies.

Je vais vous dire leur taille, leur couleur. En les poussant toutes

trois devant moi je pourrai peut-être enfin commencer ce récit. Je vais

vous dire la longueur de leur cheveux, leur pointure. Dès que je place

devant moi une feuille blanche, deux personnes dissemblables fuient,

comme sous un bec de gaz nos ombres, mais de moi il ne reste rien. J'ai

dû si longtemps, dans une réclusion et une solitude sans exemple, par

besoin ou par jeu, laisser parfois mon coeur, ma volonté, jusqu'à mon

corps, me dominer et m'effrayer comme ceux d'un être infiniment plus

grand et plus fort, tant de fois au contraire réprimer des gestes

d'enfant au berceau, rattraper avec peine au fond de moi tout ce qu'il y

a de plus menu comme pensée, de plus végétal comme âme, que je ne trouve

d'habitude à choisir, quand je veux raconter mon aventure, qu'entre une

image gigantesque et une image minuscule de moi-même; j'ai beau

m'installer comme tous les écrivains femmes, pour ne pas me sentir à

moi-même ni trop étrange ni trop familière, en face de ma psyché; j'ai

beau écrire de force une première phrase, un premier souvenir, saisi au

hasard,--c'est fini, cette personne intraitable en moi m'abandonne

plutôt, quand je tire sur elle, sa main ou son bras entier et ma phrase

reste unique. Mais je vais promener aujourd'hui devant elle, pour

l'apprivoiser, le petit troupeau de mes amies, et si c'est aussitôt

après les avoir décrites que je parle de moi, vous risquez peut-être

d'apercevoir à sa vraie taille--deux centimètres de moins que Juliette,

deux pointures au-dessus de Victoria--une âme que je ne m'occuperai

plus, dans les autres chapitres, de gonfler ou de contenir.

Victoria avait dix-sept de cheville, trente de mollet. Elle était née le

même jour que moi. Notre vie, depuis dix-huit ans, était une sorte de

petit match, et chacune s'efforçait de le gagner en arrivant une seconde

plus tôt à table ou dix centimètres en avance au jardin. Mais je ne la

battais qu'à la course. Pour les fumées, les oiseaux, elle les voyait

alors qu'ils étaient encore invisibles à nous toutes. Pour les

souvenirs, elle en avait qui remontaient à sa première année et

épouvantaient ses parents. La nuit, elle reconnaissait le village d'un

paysan à son pas, qu'elle trouvait différent selon la commune. Il eût

suffi de bien peu d'êtres avec des sens aussi perçants pour que la

France fût exactement peuplée et que rien, du travail même des roitelets

et des taupes, n'y fût sous un contrôle humain. Aussi, quand elle vous

souhaitait votre fête, vous aviez l'impression d'être à la minute

anniversaire, exacte, de votre naissance. Quand elle disait:--Vous avez

raison!--on sentait qu'en effet cette petite illumination et ce petit

bien-être qui sont la raison se déliaient en vous. Sur elle, chaque

objet, chaque trait reprenait sa valeur et sa mission; ses sourcils

étaient forts et empêchaient bien, quand il pleuvait, l'eau de rouler de

son front dans ses yeux; ils se rejoignaient: le nez aussi était abrité;

ses cils protégeaient bien ses yeux de la poussière, et s'emboîtaient

comme un démêloir, au cas où un brin de paille y serait pris; ses

cheveux étaient longs, de façon à la vêtir, et châtain doré, de façon,

une fois vêtue, à la rendre invisible; son index vacillait toujours

comme une boussole, et l'on comprenait, en la voyant à l'affût d'un

lièvre, accroupie pour bondir, pourquoi les genoux des hommes et des

femmes se replient en dedans et non en dehors.

Juliette Lartigue était plus vivante encore, mais avec moins d'à-propos.

Ses yeux brillaient quand elle avait faim. L'eau lui venait à la bouche

quand on achetait des parfums, et son nez remuait quand on parlait de

Dieu. Elle disposait d'une foule de réflexes, tous faux; elle donnait

des gifles dans les semaines de piété, elle tendait la main pour savoir

s'il faisait beau, et quand un de ses cils glissait sur sa joue, elle le

recueillait et le croquait. La vue d'un animal lui arrachait toujours le

cri d'un animal différent, et quand on l'entendait chanter on était

tranquille, c'est qu'elle avait envie de dormir. Parfois elle se

fardait, minutieusement, c'est que nous allions à l'étang nous baigner.

Elle parlait par phrases jumelles, contradictoires, la première

commençait par le mot «physiquement», et l'autre par «moralement».

--Physiquement, il est très mal, disait-elle. Moralement, il est

parfait. Sensuellement, elle est sérieuse. Moralement, elle est légère.

A propos d'elle-même aussi, elle faisait depuis son enfance cette

distinction. Une forte réflexion au cours d'une quarantaine l'avait

ainsi à neuf ans coupée en deux, et nous avions pris l'habitude de

l'appeler par son prénom ou par son nom de famille, selon qu'il

s'agissait de Juliette physique ou de sa contraire éthérée. Elle ne s'y

trompait pas:

--Que penses-tu, Juliette?

Juliette pensait que sa peau, en la frottant, sentait le mort.

--Holà! Lartigue, que penses-tu?

Car nous la surprenions pour qu'elle sortît de son rôle. Mais Lartigue,

au milieu de cet émoi, et sous notre poids même, car nous avions bondi

sur elle, pensait justement que l'âme est immortelle.

De sorte que nous dirigions sur elle tout ce qui nous semblait d'un

règne trop physique, crabes, écrevisses, araignées, ou tout ce qui

dépassait notre morale, inceste, meurtre, tsaoisme, lui laissant le soin

d'éprouver les frontières de notre âme. Elle allait ainsi gentiment, une

ou deux fois par minute, du néant à la grâce totale. J'oubliais de dire

que sa main gauche était toujours froide, sa main droite chaude... Celle

de nous qui, en somme, pesait le moins; mais que cependant devant chaque

émotion, chaque coucher de soleil, nous appelions vite, comme on met un

gramme dans un plateau pour annuler dans l'autre le poids du

papier-enveloppe et avoir la pesée exacte.

Marie-Sévère est morte maintenant. Elle était condamnée; on nous avait

prévenues de sa mort subite; nos yeux dix ans la surveillèrent sans

relâche et l'on ne saurait trop dire combien sur un visage d'amie il est

peu de tressaillements ou de miroitements dont on puisse jurer qu'ils ne

précèdent pas la mort. Chacun de ses désirs était pour nous son dernier

désir, nous nous précipitions, et nous l'avions rendue autoritaire. Elle

semblait parfois nous céder, mais, dès la fin de sa réponse, avait

repris sa volonté...

--Tu n'auras plus de glace, Marie-Sévère.

--Non, je n'en aurai plus... J'en veux...

Muette et gênée, dès que notre conversation de pensionnaires prétendait

s'élever, que nous parlions de la patrie, des mariages secrets, des

supplices chinois, comme si de tout cela elle avait une expérience

intolérable. Elle est morte chez moi, dans ma chambre, et moi, toute

cette semaine, c'est dans son lit, chez elle, que je couchai, retrouvant

au réveil tous ses vêtements, ses meubles, son savon, triste d'habiter

son corps même. Juliette et Victoria m'évitaient: j'avais son parfum.

Elle mourut lentement, sûrement, consumée comme ceux qui se dévouent et

portent sur eux un sachet de radium, et d'elle toujours oisive, égoïste,

nous est resté le même souvenir que si elle s'était dévouée à une grande

cause. Elle voulait être préférée de chacune de nous, et à chacune

laissait croire qu'elle la préférait. Nous étions réunies autour d'elle

le jour de sa mort:

--Bonheur de mourir--dit-elle seulement, devant celle qu'on aime!

On devinait qu'il n'y avait pas d'_s_ à celle, aussi nettement que si on

l'avait lu.

--Tu ne meurs pas, Marie-Sévère!

--Non, je ne meurs pas... Je meurs.

* * * * *

Nos cousins et nos institutrices nous apprenaient la vie. On nous

apprenait à appeler les promenades des randonnées, la mort la camarde,

et à employer le plus possible l'expression «grâce d'état». On nous

donnait peut-être une fausse notion du monde. Je ne veux citer ici que

ce dont nous étions sûres, ayant obtenu la preuve par des recoupements.

On nous apprenait qu'en Amérique les prostituées volent les hommes,

restent pures, mais sont en somme des voleuses; qu'en France, au

contraire, les voleuses préfèrent se voler entre elles, car elles

tombent amoureuses des victimes chloroformées. On nous apprenait que sur

leur Suède gantée de lichen, les Suédoises sont des volcans de neige,

des feux de glace. Que les Petites-Russiennes imitent les écritures des

vingt hommes qu'elles désirent, s'écrivent à elles-mêmes vingt demandes

en mariage, les refusent par vingt réponses motivées, et vont,

méprisantes, par le monde. Que les Américains, de même que leurs

étudiants ne viennent apprendre à Paris que l'architecture, viennent

copier dans le coeur des Françaises je ne sais quelle architecture du

bonheur, qu'ils partent ensuite au galop établir à Minnéapolis, dans le

sein de jeunes filles géantes nommées presque toujours Watson. On ne

nous laissait rien ignorer du Turkestan, où le sultan, ennemi des

chenilles et des pucerons, est précédé dans son jardin par trois petites

filles qui les écrasent dans leurs doigts; du shah de Perse, de passage

à Paris où il vendait la Perse à l'Angleterre, qui voulait en échange,

sous le nom de M. Téhéran, voler la plus belle danseuse de l'Opéra à M.

Sanchez y Tolédo. Mon tuteur nous lisait dans les _Débats_, agacé par

nos chuchotements, les nouvelles de l'Arabie, où les femmes se marient à

dix ans;--allions-nous nous taire?--où à dix-sept ans elles sont

difformes; un mot, un mot de plus et nous étions vieilles! De

Monte-Carle, où la duchesse Coupeau met un lorgnon de presbyte pour

placer sa mise, puis un de myope pour suivre la bille, qu'on pouvait

apercevoir tourner toute brillante, si loin qu'elle fût, grâce d'état,

dans l'oeil de la princesse Kohn. On nous apprenait que dans le métro, à

Paris, une femme honnête peut cependant, avec ce reflet d'elle dans la

vitre, toujours vif à cause du souterrain, sourire au jeune homme d'en

face,--avec le reflet seulement, sévère et dédaigneuse quand elle le

regarde elle-même; et, avec tous nos reflets, nous ne manquions pas de

faire des sourires ou des promesses à l'avenir, au mariage, pudibondes

et dures s'il nous regardait bien en face. Peu Orientales, nous nous

disputions un carré de rahat loucoum comme on se dispute un gâteau sec,

le tirant chacune à nous. Parfois de vieux généraux, affectant une

paternité parfaite, nous prenaient la taille et tiraient à nos tresses,

secouant notre tête sans parvenir à secouer nos yeux, que nous rendions

implacables comme deux disques. Nous avions une maîtresse de piano

déplorable, mais bonne, de sorte que nous faisions venir de Limoges, à

la dérobée, un professeur du Conservatoire; nous avions un vieux

confesseur sourd, de sorte que nous allions une fois par mois nous

confesser en supplément au chanoine de Saint-Martial; mais tous deux

étaient contents de nous, nos progrès en piano et en sagesse

déconcertant Bellac, et ravis d'eux-mêmes. Nous avions des cousins

revêches, peuplés de boutons, labourés par de jeunes rasoirs, mais tous

les jeudis, à Limoges, des lieutenants de hussards inconnus, cousins

ravissants d'autres filles, nous suivaient. De sorte que la vie et l'âme

nous apparaissaient déjà doubles. Tout ce qui plus tard deviendrait nos

armes pénétrait jusqu'à nous par les canaux les plus secrets, le Baume

Salva dans un faux livre, la Crême-de-Beauté cachée dans un pain

d'épice, la poudre de riz de l'Empereur de Chine dans une poche de

manchon, comme les instruments qui, réunis, scient les barreaux des

prisonniers. Puis, ces choses secrètes, nous nous en barbouillions les

joues, nous les étalions sur notre visage et les promenions innocemment

par la Promenade du Coq; les cheveux bourrés d'invisibles épingles

dorées, dont parfois une tombait à terre, sans que nous daignions

l'apercevoir, la laissant ramasser par une duègne, comme une reine le

fait d'un amant maladroit; des rubans roses ou noirs sortant tout d'un

coup de nos manches, sur lesquels il eût suffi, peut-être, de tirer pour

nous ouvrir comme des boîtes à dragées. Nous avions des pyjamas, que

nous mettions à minuit, nous nous réveillions avant l'aurore pour les

remplacer par nos chemises, et jamais l'on ne nous surprit dans nos

métamorphoses. Nous avions découvert, après quinze années d'espionnage

et d'expérience, que c'est de trois heures vingt à quatre heures dix que

la fatigue de la vie se faisait sentir chez nos aînées, et que leur

surveillance était en défaut. Dès trois heures vingt et une nous

respirions à une fiole d'éther, nous fumions à une cigarette ambrée,

nous débouchions une bouteille de Célestins pour contrôler si c'est

vraiment l'eau qui a le plus le goût de larmes, nous brûlions du houx à

la chandelle pour avoir l'odeur exacte de l'opium, et quand à quatre

heures onze le plus méfiant des êtres fatigués arrivait, il ne trouvait

que deux portes ouvertes, deux fenêtres ouvertes, un parfum de

sorcière...

Ainsi, chaque après-midi, nous jetions toutes quatre au milieu de nous

nos années éparses, et l'une avait le droit d'en prendre plus que son

compte, devenait soucieuse, l'autre moins que son compte, devenait notre

enfant. Nous nous sentions un corps plein, des sens à peine creusés sur

lui et les démons ne pouvaient y pénétrer plus que la pluie dans une

oreille. Il nous eût été bien facile, avec cette Victoria, si proche,

par sa mémoire, de l'existence antérieure, avec cette Marie-Sévère si

voisine, elle, de la mort, de faire de notre présent un terrain plus

réduit encore et plus pathétique que ce tréteau sur lequel Norvégiennes

et Russes boxent la vie. Mais nous étions des Françaises. Mais, à

Bellac, on se laisse conduire par la faim et la soif, par la fatigue et

le sommeil, seules marées des campagnes, et par tout ce qui dilate et

rassemble une famille autour de sa maison ou de sa ferme. La courroie

qui unit les deux repas, le rideau qu'on tire le soir, tout fonctionnait

à merveille. Nous ne cherchions pas, comme les snobs à Paris, la

destinée ou la politique dans les mots des concierges. Nous ne trichions

pas dans les anecdotes, pour donner au monde un aspect de folie ou de

stupidité, nous ne rencontrions pas le cousin de Kipling le jour où nous

prononcions son nom, notre fabricant de cercueils ne s'appelait pas

Courteline. Nous avions des yeux sans double fond, un coeur ovale et qui

jamais ne se mettait de biais; et ceux qui paraissent aux Parisiens des

êtres étranges, les grands-ducs russes qui déjeunent en jouant du

tambour, les Américaines qui se font raser le crâne pour porter une

chevelure en tulle, nous voyions que c'était une malfaçon, nous en

avions pitié. Point de sort non plus, de malédiction divine sur nos

cousins ou nos parents, et quand ils partaient pour la chasse, entre

deux perdrix, l'une marquée de Dieu et l'autre perdrix simple, nous

étions sûres que leur fusil se tournerait irrésistiblement vers le

perdreau.

Notre ville était posée sur la route nationale de Paris à Toulouse, nos

domaines les plus éloignés allaient à quelques lieues au sud, et entre

la borne 405 et la borne 420, atteignant ce degré suprême en cas de beau

temps fixe, nous la goûtions, comme on l'appelle aussi à Bellac, la vie,

dans sa plénitude. Nous ne revenions point des jardins, tant les paniers

débordaient, sans qu'on pût trouver notre trace aux cassis, aux

framboises, aux fraises, et ceux des chiens qui aiment mieux les fruits

que les larves nous suivaient de préférence aux charrues. La nuit, par

la fenêtre ouverte, on entendait selon la saison des chutes molles ou

dures; c'étaient les abricots ou les noix qui tombaient. Parfois, en

été, nos parents couchaient aux domaines et après le dîner nous

rentrions seules. D'abord raisonnables, par la route de grès, sur

laquelle sonnaient nos talons, puis par les prairies, nos souliers à la

main, puis, les pieds enfin nus, par le ruisseau lui-même. Nous allions

à la nuit sans laisser de traces. Au ras des champs de blé noir, tout

rouges et noirs, le soleil était encore assez large pour que s'y

encadrât une de nos têtes, ou, tout entière, celle de nous qui

s'éloignait un peu. Nous jouions à nous cacher, oubliant de désigner la

chercheuse, et chacune restait étendue, sans mot dire, sans un geste,

bientôt ignorée d'elle-même. La première caille rappelait, les signaux

des oiseaux déjà étaient valables pour nous, nous repartions. Il faisait

nuit. La louange au beau temps était passée subitement des grillons aux

crapauds. Un vieux paysan nous saluait et s'attirait quatre saluts tout

clairs. Juliette s'appuyait à mon bras, devant l'ombre, à moins que ce

ne fût Lartigue, devant l'inconnu, qui s'appuyât à mon silence. Victoria

voyait le premier hibou; au moment où nous l'apercevions enfin,

entendait son vol; quand nous l'entendions, respirait, pour nous un

mystère, son odeur de fourmi; et des carrières le kaolin glissait

doucement comme le sable d'un sablier.

--La vie!

Que ne promet pas la vie, quand du haut d'une colline, à distance égale

de parents et de grands-parents endormis, on aperçoit soudain, toutes

allumées, comme au poste téléphonique, les mille ampoules qui réclament

toutes qu'on leur parle, lancinants, exigeants, les becs électriques de

Bellac. Des cloches nous appelaient aussi, vieux système, de tous les

plis dans la plaine et la montagne où les hommes savent le mieux reposer

et dormir. Chaque peuplier frissonnant, chaque ruisseau coulant, chaque

ramier attardé s'offrait de lui-même et s'élargissait en nous comme une

métaphore. Seul moment où nous osions, à travers la nuit comme à travers

des lunettes noires pour dévisager le soleil, regarder en face notre

destin, notre bonheur, et tous ces petits feux en bas et tous ces petits

feux là-haut en semblaient seulement les éclats. Nous nous accoudions au

belvédère. Nous nous taisions. Parfois un craquement dans un verger,

c'était une branche de prunier, surchargée, qui cassait, c'était cent

jeunes fruits voués à la mort. Parfois un cri dans un sillon, c'était la

musaraigne saisie par la chouette. Une étoile filait. Toutes ces petites

caresses d'une mort puérile, ou d'une mort antique et périmée,

flattaient notre coeur et lui donnaient une minute son immortalité.

Derrière nous, tout le passé du monde s'accumulait soudain, et nous nous

arc-boutions à la balustrade pour le contenir, faible barrage. Notre

moindre regard retenait en lui tout ce que l'être peut distiller des

aventures humaines. En nous bougeaient tous les germes de notre vie

future, tous probables, tous contraires, tous désirables; notre mort

prochaine, immédiate, mais enlacée à notre mort lointaine, à notre

éternité; notre coeur toujours calme et notre coeur toujours agité, l'un

près de l'autre, se chevauchant comme les visages d'époux royaux sur des

médailles; nos époux, nos amants jouant paisiblement avec notre jalousie

féroce, notre confiance aveugle; ces voyages à Bornéo, ces tempêtes

délicieuses, ces beaux naufrages, mais aussi ce séjour bienheureux,

immuable, dans Bellac où nous étions nées; cet étranger brun et chéri

auquel nous commandions, implacables, mais avec ce Français blond un peu

bougon, à grande jaquette, près de qui nous vivions, passionnées, dans

une fausse crainte; et ces aveux en plein salon à celui qui ne veut pas

comprendre; et cette fuite devant celui qui nous poursuit; et cette

décision de s'abandonner à tous,--à personne; et cette soif de modestie,

d'effacement; et tous ces millions, et ces orgies, et ces honneurs: tout

cela s'agitait en nous, de la taille à peu près de souvenirs d'un an.

Appuyées l'une sur l'autre, nous hissant l'une sur l'autre pour aspirer

la nuit, nous nous laissions allaiter par un doux monstre noir; la

bouche ouverte, mais muettes; les yeux élargis, mais sans lueurs, et le

gros diamant de Marie-Sévère était notre seule réponse, digne

d'ailleurs, il venait de Tobolsk, à tant d'ombre, à tant d'éclat.

Un renard qui mangeait les baies d'un genévrier nous faisait peur. Nous

redescendions vers la ville à grands pas d'homme. L'image du petit

renard qui mange nous rassurait. Autour de chaque maison les gaillardes,

les dahlias, les soleils et les crêtes de coq entassés semblaient en

avoir été expulsés pour purifier l'air du dormeur. La pleine lune, un

nuage à la place où nous voyions parfois ses yeux, se donnait le secret

d'une lune masquée. Nous longions le cimetière dénudé et lumineux avec

dans un des coins, debout, les pelles, les pioches, les brancards des

fossoyeurs, et dans l'autre, en bouquet, trois cyprès, les fuseaux,

qu'éventait minuit, des parques de Bellac. Les héliotropes embaumaient,

tout droits, dédaigneux de la lune, persuadés que le jour aussi ils

n'obéissaient qu'à eux-mêmes. Au premier coin de rue, notre corps, déjà

pénétré de tant de clarté, tombait sous un bec électrique, qui nous

semblait donc éclairer soudain notre âme même. Puis venaient des maisons

d'amis, où nous était connue l'orientation de chaque lit, de chaque

dormeur, et nous grattions au volet quand nous savions sa tête toute

proche. Une à une mes compagnes m'abandonnaient, comme des doubles

touchés l'un après l'autre par le vent de minuit, je montais à ma

chambre en me hâtant, poursuivie de tout près par je ne sais quelle

métamorphose. Les arbres frissonnaient. C'était bien minuit. On

entendait au dehors le froissement d'un grand feuillet qu'on tourne: je

prononçais mon nom tout haut pour parapher la page fraîche, mon prénom,

mon nom surtout, plus fragile chez les jeunes filles qu'un prénom; toute

cette toilette de nuit qu'on fait devant un miroir, devant la vitre sans

me voir je l'achevais; les dents serrées d'angoisse et parce qu'elles

tenaient une épingle; la tête penchée de tendresse et pour ne pas

brouiller mes cheveux déliés. Je laissais les rideaux ouverts. Je

m'endormais, avec de petites enclaves de froid sur mon visage ou sur mes

bras, aux endroits que frappait la lune; et soudain juste aux mêmes

places j'avais chaud, j'ouvrais les yeux, j'avais dormi huit heures,

c'était le soleil!

Alors,--et mon histoire a l'air de ne jamais finir et en fait elle ne

finissait point,--alors, éloignées pendant les jours de cette vie

étrange à laquelle nous étions secrètement engagées, affectant du dédain

pour elle, et pour Verlaine, et pour Loti; remplaçant pour la journée

dans notre langue de la nuit le mot soie par le mot coton, le mot

émeraude par le mot améthyste, nous flirtions avec la vie médiocre de la

ville comme avec un jeune cousin. Les petites villes ne sont point des

miroirs déformants. Les vertus, les mouvements de l'univers ne se

reflétaient dans Bellac qu'ordonnés, et si visibles qu'ils étaient

inoffensifs. Janvier y était toujours froid, Août toujours torride,

chaque voisin n'avait à la fois qu'une qualité ou qu'un vice; et nous

apprenions à connaître le monde, comme il le faut, en l'épelant, par

saisons et par sentiments séparés. Chacune de ces maisons bien crépites

était dans la rue une note, avarice, vanité, gourmandise: pas de dièse,

pas de bémol; pas de gourmand-avare, de vaniteux-modeste; insensibles,

nous frappions à tour de bras sur chacun, ou nous amusant, comme à notre

piano le jour que nous avions pris le morceau où l'on croise les mains,

à des visites alternées, de l'avare au prodigue, de l'envieux au

satisfait... C'était le 14 juillet, les drapeaux à la fenêtre le matin

qui font à la fois le bruit de la pluie et le bruit du feu, et les

chevaux de bois qui tournent autour de l'arbre de la liberté... C'était

la foire, et le sommeil troublé par des meuglements, des hennissements

coupés court comme si le paysan étouffait de ses mains la bouche du

cheval ou du boeuf, des piétinements, la relève mensuelle que font les

animaux vers le travail et la mort. C'était la Sainte-Hortense, c'était

le 15 août, gonflés de soleil et sonores comme des chapelles

désaffectées. C'était la mort de madame Parpon, et son mari qui sifflait

toujours, commençant chaque minute un sifflet machinal, s'arrêtant dès

la première note, faisant toute la première semaine de son deuil le même

bruit qu'un crapaud le soir: c'était une faillite, et l'avoué failli,

qui hier écartait du pied mon chien couché sur le trottoir, se baissant

pour le caresser et le contournant. C'était un incendie dévorant le hall

de l'hôtel; on voyait les boules de verre refléter un moment les

flammes, puis éclater, et les palmiers en pot soudain calcinés, déçus

jusqu'au bout par un pareil climat. Mais tout cela, et ruine, et fête

nationale, et le feu lui-même nous l'approchions sans en souffrir avec

un masque de mica rose que les deux vieux généraux touchaient

quelquefois du bout de l'index en hochant la tête. Le frère du roi de

Portugal traversait le Limousin dans un carrosse à douze mules; il

pesait deux cents kilos; le duc de Palmella, son compagnon, cent trente;

mais ce n'était pas pour nous une désillusion: notre avenir commençait

encore au delà de ce royaume dont les rois présents sont les extrêmes

marques. Nous allions; les parents du fils Merle nous obligeaient à

toucher ses cils qu'il venait de couper au ciseau, on eût dit deux

brosses à dents. Jacques Lartigue nous passait les vers que le petit

poète bibliothécaire inlassablement nous dédiait, de petits vers

recourbés, sans rime, dont il changeait seulement les adjectifs pour

chacune de nous, comme s'il pêchait à la truite. De sa fenêtre où il

lisait l'_Odyssée_ attribuée à Homère (car il contestait toujours

l'existence des auteurs), et l'_Adolphe_ attribué à Constant, M. de

Lardois, depuis qu'il croyait nous avoir prouvé l'immortalité de l'âme

par les causes finales, souriait à nos robes mortelles, et nous envoyait

mille signes dictés par l'amitié, cause finale de l'amour. Au bord de la

terrasse, nous trouvions madame Blébé, toute poudrée, les bras nus

fardés, étendue devant le soleil, et molle, et faible, comme un pain

avant la fournée. Les deux médecins se croisaient, le jeune qu'on

appelait pour les vieux, le vieux qu'on appelait pour les jeunes, et

aucun n'eut jamais un client de son âge. M. de Lalautie, qui avait juré

de ne plus dépenser sa fortune en allumettes, enjambait soudain la rue

avec un papier flambant qu'il venait de plonger dans la cuisinière de sa

soeur, qui habitait en face, pour allumer son gaz. L'hiver venait, la

terre brune picotée un beau matin de points blancs, comme un oeuf de

vanneau. L'automne, et les rides brunes que les paysans amoureux de la

terre effaçaient avec des herses, et les vignobles, qu'ils massaient à

la main. L'été, le printemps. Nous allions, versant parfois des larmes

insensibles, brûlant notre coeur de fers rouges tout froids, et notre

seule souffrance était aux deux places, plutôt petites, par lesquelles

nous touchions à la terre: les pieds un peu las en juillet, les pieds

tout gelés en décembre.

Or ce jour-là le facteur me remit vraiment une lettre d'Australie.

J'avais gagné le voyage autour du monde offert par le _Sydney Daily_, à

la première de son concours de la meilleure maxime sur l'ennui. «Si un

homme s'ennuie, avais-je écrit à Sydney, excitez-le; si une femme

s'ennuie, retenez-la!» En échange d'un conseil aussi utile pour elle

l'Australie m'appelait, et malgré mon tuteur je partis. Mademoiselle

m'accompagnait. Je quittai Bellac par un train de nuit; si j'avais

laissé brûler mon gaz, comme Philéas Fogg, j'aurais pu le voir de la

gare. Peut-être un voyage dans un seul pays eût-il attristé mes amies,

mais elles pensaient que chaque pas loin d'elles me ramenait, et quand

le wagon s'arrêta, elles me poussèrent, elles me hissèrent sans trop

pleurer, comme si elles m'élevaient simplement à la hauteur où la

vitesse de la terre n'emporte plus, et si elles devaient venir demain à

la même heure, avides de nouvelles, me décrocher au passage.

Suzanne et le Pacifique · 第 6 / 18 题