Elle sortait d’un bar de la rue Caumartin, où elle allait quelquefois
l’après-midi, pour rejoindre les femmes, pour tuer le temps.
Ce jour-là, elle avait l’âme très lasse. L’automne, de nouveau,... à
peine s’il était cinq heures, et la nuit tombait sur le boulevard; et
toute la journée avait été grise.
Absorbée, Sophie marchait, sans faire attention aux passants. Elle
allait droit devant elle, elle ne regardait rien. Tout à coup--elle
traversait la rue Auber--elle eut un coup au cœur... Ah! Un monsieur qui
l’avait croisée!... Elle se retournait, chancelante, elle regardait de
tous ses yeux... Lui!... Mais oui, c’était lui; oh! c’était Scholch!...
Elle restait là, immobile, indécise, dans un arrêt subit, absolu, de sa
vie. Puis un grand mouvement la poussa en avant, elle s’élança et
courut...
Ils étaient maintenant face à face. Elle l’avait arrêté. Il avait un peu
grossi, mais c’était toujours lui... C’était lui, sa bouche, ses yeux,
cette petite moustache blonde, toujours, toujours, comme hier... Oh!
c’était hier!... Oh! tout le présent s’abolissait!...
Lui, en la voyant, avait violemment pâli, il avait eu un moment
d’égarement, il allait crier; puis, aussitôt, il était redevenu
semblable à lui-même. On aurait dit,--c’est drôle!--qu’il n’avait pas
d’émotion. C’est que le fait de retrouver Sophie, au bout d’une seconde,
lui était apparu comme un prodige naturel, il avait trop attendu cela,
toujours, à tout instant: l’impossible eût été que cela n’arrivât
jamais.
Ils étaient entrés dans un petit café désert. Ils causaient. Ils se
tutoyaient,--comme hier... Toi! toi!...
Et «Toi... Mimi... Fine...» ces mots-là, se retrouvaient intacts, sans
une tache, sans une écornure, et tout--toute leur vie à eux deux--se
retrouvait, comme dans quelque caveau d’eux-mêmes, où jamais, depuis
longtemps, ils ne seraient plus descendus, mais qui fidèlement,
irréprochablement, aurait gardé leur trésor.
Et les mots leur montaient du cœur comme la flamme monte du feu.
Les gestes aussi, les gestes d’autrefois, revenaient immédiatement. Il y
avait en eux des habitudes que tout eût fait croire perdues, qu’ils ne
se connaissaient plus, dont ils n’avaient plus aucun souvenir: au
premier signal, elles s’étaient retrouvées, elles avaient rallié.
Et Sophie mettait sa main dans la manche de Scholch, d’un mouvement
familier d’autrefois, qui était remonté du passé, comme cela, tout de
suite...
A présent, il parlait, il parlait d’une voix douce et grave, sans
hésitation, d’abondance, avec une certitude infinie; il disait des
choses qu’il savait si bien, qu’il s’était si souvent répétées à
soi-même! «Il avait eu, hélas! un moment de faiblesse--il était
jeune!--il avait été repris par sa famille, par son père qu’il avait
toujours respecté, par sa mère, si bonne, par ses sœurs. Tous les siens,
qu’il retrouvait là-bas, lui avaient fait considérer Sophie--sa
Fine!--d’abord comme une étrangère, puis comme une femme qui le
détournait de sa vie,... et remué, retourné, ne sachant plus, loin
d’elle--il était si jeune!--comme son père avait dit qu’il lui
pardonnerait, s’il promettait de ne pas la revoir, de ne pas lui
écrire,... il avait promis, hélas!... Seulement, voilà que, peu à peu,
il s’était repris, qu’il s’était dégagé, qu’il s’était remis à l’aimer:
il voyait qu’elle ne lui avait donné que du bonheur... Et il était
devenu malheureux: il avait été si heureux... Et un jour, à la fin, il
avait fui, il avait pris le train, et il était venu à Grenoble... Trop
tard! elle n’y était plus! Il n’avait pas pu retrouver sa trace... Il se
serait mis avec elle, aurait travaillé... Elle était partie!... Alors il
était retourné chez lui. On l’avait marié; il avait laissé faire. Il
n’était pas heureux, le paradis était perdu, jamais il n’avait retrouvé
la vie d’autrefois, la seule, celle de son premier et unique amour.--Il
était à Paris pour affaires...»
Elle ne savait pas ce qu’il disait. Cela lui était bien égal. Elle
entendait sa voix, elle regardait ses lèvres: elle aurait voulu
s’endormir ah! s’endormir avec lui en souriant!... C’était comme un
rêve, c’était une minute profonde et irréelle, une apparition dans un
autre monde.
Et ils étaient là, tous les deux et ne formant qu’un, intimes d’une
unique intimité,--comme hier. Oui, c’était comme si rien, depuis, ne
s’était jamais passé...
* * * * *
Il la regardait. Il la voyait changée, fanée, flétrie,--mais il ne
s’attardait pas à cela. Il retrouvait ses yeux, sa peau, un certain pli
de sa narine, les veines bleues de son poignet, et le grain de beauté
qu’elle avait au menton, un peu à gauche. Il la retrouvait comme on
retrouve son pays d’enfance, où chaque pierre, chaque brandie d’arbre,
chaque ornière vous arrête et réveille cent souvenirs. Il la parcourait
lentement... Elle l’examinait de même... Et comme elle disait:
«Personne, vois-tu, personne que toi ne m’a eue; oh! mon Mimi! tu es
resté mon amant!» il pensa: «Je le sais.»
Il ne l’interrogeait pas. Ils sentaient qu’ils s’étaient aimés
par-dessus toutes choses, et que rien ne les avait touchés que leur
amour, tout le reste étant plus bas. Elle était toujours belle et
toujours pure... On a son âme une fois pour toutes, et sous toutes les
boues ou tous les triomphes, elle, au fond, demeure. Il savait cela...
Il savait que la seule vie qu’elle eût vécue, c’était avec lui, et que
le reste n’avait été que simulacre et apparence. Tous les deux s’étaient
reconnus et s’adoraient.
* * * * *
Cependant, si liés l’un à l’autre, au fond, qu’ils se sentissent, pas un
moment ils ne songeaient à remêler leurs jours. Ils pensaient bien
qu’ils n’avaient continué à vivre jusqu’à présent que pour arriver à
cette minute-là: en même temps ils avaient conscience qu’ils se voyaient
pour la dernière fois. Cela était certain, inévitable. Ils n’essayaient
même pas de lutter. Car on ne remonte pas le courant de la vie, quand le
fleuve a coulé, il faut suivre. Car une voix leur disait tout bas que si
leur fond était le même, le dessus, ce qui paraît dans la quotidienneté
de l’existence, était changé. Ainsi, ils ne se seraient retrouvés que
dans des heures sublimes comme celle-ci, dans le tous-les-jours, ils se
seraient tués. Et ils étaient à la fois très proches et très lointains,
unis et séparés.
Ils allaient partir chacun de son côté, ils ne se reverraient jamais, et
toute autre chose était impossible, et ils le savaient... Aussi se
regardaient-ils dans l’âme, et s’aimaient-ils surhumainement.
* * * * *
Et puis ils se levèrent.
Alors elle eut une immense envie de l’embrasser. Elle disait d’une voix
suppliante, très faiblement: «Oh! permets-moi!...» Il repoussa ses
lèvres, c’était trop, ou c’était trop peu, ce n’était pas _cela_. Mais,
simplement, il l’entoura de ses bras, et la serra contre son cœur.
Tous les deux pleurèrent.
Il murmura: adieu,--et partit.
Elle le suivait des yeux. Il disparut. Alors elle se mit à marcher dans
le sens opposé. Elle marchait sans voir. Elle ne voyait, ni n’entendait
rien.
Elle arriva ainsi, sans savoir comment, au pont Alexandre, et s’y
engagea. Elle n’avait pas remarqué l’endroit où elle se trouvait. Au
milieu du pont, les lumières d’un bateau qui glissait sur la Seine la
frappèrent. Elle se souvint alors que, de l’autre côté, il y a un
escalier par où l’on gagne le petit quai. Un jour, elle était descendue
par là, avec Gaston, pour regarder des pêcheurs à la ligne. Elle
traversa, puis descendit. Il faisait noir, elle manqua une marche et
faillit tomber. Elle se rattrapa à la rampe.
Elle était arrivée en bas. Elle courut vers le bord, ferma les yeux, et
se jeta.