Pied-Mou était parti au régiment. Totote était veuve aussi. Totote était
un peu mollasse, un peu gnangnan, mais bonne fille. La Turque et elle
habitèrent toutes les deux ensemble.
C’est beaucoup les hommes qui vous donnent votre genre. Quand elles ne
furent plus, ni l’une, ni l’autre, avec des hommes du boulevard Clichy,
elles quittèrent le trottoir, elles firent les cafés. Elles avaient de
la toilette, elles pouvaient se lancer comme les autres. Il suffit
d’être un peu intelligente et pas trop voyou. A présent qu’elles étaient
seules, il leur semblait que rien ne pourrait plus les arrêter. Avoir
l’expérience des michets, savoir travailler, et n’avoir plus derrière
soi quelqu’un pour vous manger tout,--pourquoi, avec du travail et de la
conduite, qu’elles ne mettraient pas de l’argent de côté, et qu’elles
n’arriveraient pas, elles aussi?
Elles faisaient des rêves d’avenir, elles se voyaient déjà propriétaires
d’un petit chalet à La Garenne ou à Bécon. On aurait élevé des poules,
planté de l’oseille et du persil, avec des géraniums, et toutes les
deux, le soir, avant de se coucher, fait une partie de cartes,
tranquillement...
... En attendant, c’était la vie, la nuit, à l’électricité, la fumée et
les bocks, des Anglais, des gens saouls en habit, des jockeys et des
chauffeurs, tout le monde qui vit tard et en désordre dans les tavernes
surchauffées.
Il y avait des soirs mornes, où les heures se traînaient, où les garçons
bâillaient, où ça n’en finissait pas. Ces soirs-là, il n’y avait que des
hommes qui venaient là par habitude, par devoir, pour ne pas se coucher.
Alors un ennui dense enveloppait tout. Les femmes se taisaient, elles
n’avaient même plus la force de bavarder. Chacun regardait l’heure. Les
arrivants n’excitaient pas la curiosité, on savait qu’ils seraient
pareils à ceux qui étaient déjà là: la nuit était mauvaise.
D’autres fois, au contraire, on sentait que le vent était à la fête. On
était soi-même en train. Et à peine l’escalier aux glaces descendu, le
nègre de fer, sur lequel on essaie sa force, à peine dépassé, des voix,
des rires vous entouraient. La galerie orientale illuminée était pleine
d’agitation. Des habits noirs circulaient, et des femmes vêtues de soies
multicolores. On causait fort, d’une table à l’autre. Le barman en veste
blanche se hâtait, débouchait, versait, mélangeait des boissons,
servait. Sur les hauts tabourets, devant le comptoir d’acajou, des
femmes en robes blanches, dont les jupes pendaient comme celles des
amazones, des femmes décolletées, brillantes, éblouissantes, riaient.
Une volière: des petits cris, un bruit pressé de voix. De mille
ampoules, une lumière sèche éclatait, toutes les couleurs violentes.
Ces soirs-là, tout conspirait pour faire de la vie quelque chose
d’amusant et de singulier. Il arrivait à la fois des choses drôles de
quoi distraire quinze nuits. Un monsieur promenait un petit serpent dans
une boîte en carton. Tout à coup il soulevait le couvercle: on était
saisi, on avait peur, on criait. Mais tout le monde voulait avoir peur.
«Tu l’as vu, le type avec son serpent?...» Ces soirs-là le baron était
là. Le baron avait accoutumé de prendre des cuites au kummel. Le chapeau
sur l’oreille, il se tenait debout, au milieu du passage, serrant d’une
main son petit verre, son parapluie de l’autre. Il engueulait par
phrases entrecoupées, l’interprète du Grand-Hôtel: «Tu es un... grec, tu
es d’une... race... méprisable..., un salaud..., tu es... le... rebut...
de l’Orient..., tu es un... menteur... et un... rhéteur...» L’autre,
avec un fort accent allemand, répondait, de temps en temps, très calme:
«Laissez-moi dranquille, che n’ai rien à faire avec fous.»
Le gros baron allait faire un tour dans la taverne. Il tapotait gaiement
les joues d’une femme qui passait. Elle lui échappait en criant: «Ah!
j’aurai de la veine ce soir, j’ai mis ma tête entre les pattes d’un
cochon!» Il ne répondait rien. Il avait l’air ivre et satisfait.
Ces soirs-là, un jeune aide-major, très excité, criait d’un ton de
commandement: «Gérant, les chiottes!... Vous foutrai quatre jours, nom
de Dieu!» et l’idée fixe d’un type était d’accrocher son chapeau aux
ailes du ventilateur... «Rien que des affolés, ce soir!»
Une bande arrivait, en plastrons chiffonnés, qui chantait:
Meunier, meunier, tu es cocu!
Tu es cocu, car je l’ai vu,
En passant par ton moulin
Et rin tin tin...
Et celui qui marchait en tête portait un écriteau au bout de sa canne:
«Je suis le Cocu sanguinaire.»
Il y avait des gens saouls. On cassait des verres. Une femme était
affalée sur une banquette: «Qu’est-ce que t’as, ma crotte?--J’suis
saoule.»
La voix tonitruante de l’aide-major perçait le tumulte: «Une tisane à
sept francs!... Une!... Au trot!...»
Et des femmes passaient sans cesse au milieu des tables, des grosses
blondes, une longue fille en rouge, diabolique; une autre tout en noir,
aux traits durs. Un monsieur seul à une table mâchait un sandwich. Les
garçons circulaient, portant leurs plateaux chargés de bocks... La
bouquetière s’approchait, vous offrait ses fleurs. Le baron
l’engueulait: «Tu fais toujours des rapports à la Préfectance, saleté!
Veux-tu t’en aller!»--«Oh! un homme si riche!» disait la bouquetière.
* * * * *
Totote et la Turque s’étaient assises à une table: «Vous nous payez un
bock?» Ces messieurs avaient dit oui.
Ils semblaient très gais. Ils commençaient des phrases et ne les
achevaient pas, étouffant de rire au milieu. Deux visages glabres. «Tu
as vu le coup où je leur ai pris cinquante louis?» Celui qui parlait se
mit à rire intérieurement avec une profonde allégresse concentrée:
«J’avais senti... que la main... était bonne...»
L’autre riait plus fort. «Du whisky! du whisky! du whisky!» Avec leurs
cannes ils tapaient bruyamment sur la table, en fumant à bouffées
hâtives des cigares noirs. On les servit. Ils burent. Puis ils
demandèrent du champagne. Le joueur avait fait asseoir Sophie à côté de
lui sur la banquette, et il la tenait par la taille en la regardant
amoureusement.
--Veux-tu que je mette quelque chose dans ton bas? dit-il.
Il tira de sa poche une poignée d’or, de monnaie et de billets
chiffonnés, il choisit deux louis, puis, relevant la jupe de Sophie, il
lui caressa la jambe, remonta lentement jusqu’à la chair, et glissa les
pièces dans son bas. Sophie riait aux éclats... Il avait soif: il but un
grand verre de Champagne. Puis il s’appuya contre la banquette, et
regarda le plafond en riant tout seul.
Son ami, au teint basané, racontait à Totote qu’il arrivait de
Madagascar: il y avait longtemps qu’il n’avait pas fumé l’opium, et cela
le rendait malheureux. Pour se consoler, il buvait. Il parlait aussi de
son boy qu’il regrettait.
A la table voisine, était assis un Anglais à monocle, qui promenait sur
tout ce qui l’entourait un œil froid et infiniment dédaigneux. Il était
accompagné d’un jeune Français bavard, auquel il répondait quelquefois
par un hochement de tête. L’Anglais s’était fait servir un grand verre
d’absinthe pure. Son compagnon disait avec exubérance:
--Il n’est pas fort ce type-là! Avec la gifle qu’il m’a donnée, il
aurait dû me casser deux dents. Je ne lui ai pas répondu à cause de ma
famille,... et puis mon parapluie me gênait... Mais je regrette
maintenant de ne pas lui avoir montré ma connaissance de la boxe!...»
L’Anglais hochait la tête.
--Il fallait l’assommer! cria le colonial.
--Nom de Dieu! Quand je le rencontrerai, je l’assommerai! fit l’autre
avec furie.
La bouquetière était venue. Le joueur lui avait donné un louis. Il
demanda du tabac, puis il tira de sa poche un billet de banque, et en
roula une cigarette qu’il alluma. Mais la fumée le fit tousser. Il jeta
cela. «Mauvais!» Le billet n’était brûlé qu’au quart. Trois femmes qui
passaient se jetèrent par terre pour le ramasser. Elles se battaient. Il
y eut des cris, un brouhaha, de toutes parts on désertait les tables, on
accourait. Mais déjà elles s’étaient relevées. L’une saignait du nez, la
deuxième était échevelée, corsage déchiré, la troisième s’enfuyait vers
la sortie en courant.
L’Anglais sourit et dit «Very well!» puis il but une gorgée
d’absinthe... Une petite femme s’assit à sa table en jacassant comme une
pie. Tiens! c’était la môme Bertha!
--Comme il y a longtemps qu’on ne t’a pas vue! lui cria Sophie.
--Tu ne sais donc pas, la Turque? j’ai été enceinte... J’étais pas plus
grosse que maintenant, mais ça y était tout de même. J’ai entré à
l’hôpital. Ah! ce qu’on s’y embête! Je disais tous les jours à
l’interne: M’sieur l’interne, je veux accoucher... Enfin c’est arrivé.
Ah! il était rigolo mon gosse, si t’avais vu! Seulement il était mort...
Je suis bien maintenant, tu sais. J’ai un petit ami qui est gentil avec
moi, il me paie ma chambre, il me paie tout.
On débouchait une nouvelle bouteille de champagne.
* * * * *
Il était tard maintenant, quatre ou cinq heures. La nervosité des femmes
augmentait: elles passaient et repassaient avec plus d’impatience, plus
d’inquiétude... L’une, entre autres, était saisissante. Elle était
vieille, flétrie, fardée, funèbre. Elle s’avançait en silence au milieu
des autres, jetant à chacun des regards avides...
Deux femmes parlaient fort:
--On est mieux à Londres, tu sais. On fout une livre au policeman, il
vous laisse faire ce qu’on veut.
--Ah! oui, ici, toujours Saint-Lazare! Les agents vous disent: Qu’est-ce
que ça te fait, tu vas être huit jours tranquille, et tu peux bien être
sûre que pendant ce temps-là, la machine n’aura pas remplacé ton turbin!
Cependant, Bertha montrait ses pieds à Totote:
--Est-ce que tu t’y connais en chaussures? Elles sont jolies celles-là,
pas?
L’Anglais était devenu tout à fait raide. Il avait les dents serrées,
l’œil fixe et morne. De temps en temps, son compagnon l’appelait:
--Hé! Chamberlain!
Il ne répondait pas. Enfin, tout à coup, il s’effondra sur la table,
écrasa son verre et s’endormit.
Sophie mangeait des œufs durs. Son joueur ne riait plus, il était muet
et paraissait très fatigué; maintenant que son visage n’était plus
éclairé par la joie, on le voyait comme il était, usé et ridé, blême.
La nuit finissait, l’excitation générale était tombée, et le vacarme
s’était apaisé. Soudain on avait senti sa lassitude. Beaucoup de gens
étaient partis. Ceux qui restaient encore, affaissés sans gestes sur les
banquettes, ne parlaient plus. Seul, un homme ivre disait très haut des
phrases sans suite que personne n’écoutait. L’électricité même semblait
épuisée, elle éclairait plus faiblement. On entendait le ronflement
régulier du ventilateur, et, de temps à autre, des chocs de soucoupes.
Les garçons, sur des chaises, la serviette pendante, sommeillaient.
Une femme singulière était assise à côté d’un Allemand endormi. Elle
portait une robe crème toute garnie de dentelles, et, sur ses cheveux
teints, une couronne de lierre. Sa figure était fanée et ridée, mais un
sourire d’enfant la parait, et des yeux d’une douceur infinie. Elle se
leva et fit le tour des tables. Elle ne s’approchait pas, quémandeuse, à
la manière des filles, mais avec le sourire innocent et charmant d’une
petite fille, comme en jouant. Elle était incohérente et
incompréhensible avec sa couronne sur ses cheveux rouges, avec son âme
d’enfant dans sa face vieille, et cet air égaré.
Alors toutes les femmes s’éveillèrent, elles s’attroupèrent. Elles
regardaient l’inconnue. Elles se mirent à la railler sournoisement:
--Il y a une femme qui dit que tu as soixante ans, moi je dis que tu en
as vingt-sept ou vingt-huit.
--Laissez mon âze, répondit une jolie voix avec un accent étranger
puéril, laissez mon âze, ze souis touzours belle.
--Madame a été dans le monde ce soir... Madame a été au spectacle... fit
une autre.
--Oui, zoustement, à l’Opla.
--Mais madame va nous donner des billets pour son théâtre, car madame
joue...
--Mais oui, tu vois pas, c’est Sarah Bernhardt!
Elle les regardait avec des yeux étonnés, gracieux. Mais la taverne
fermait: on allait éteindre. Chacun se levait, gagnant l’escalier. La
Turque avait pris le bras du joueur. On portait Chamberlain, qui se
laissait aller comme un mort, tout le corps en zigzags. C’était un lent
défilé devant les tables souillées.
On se trouva dehors, et l’air froid de l’aube vous glaça les os. Les
femmes, en sortant, donnaient des cigarettes au chasseur. A la porte,
attendaient des cochers, un marchand de nougat, et un vendeur du _Soir_:
Tom-Pouce. Il dit tout bas à Fifi: «Ça va?»... Et il s’approcha du
michet en tendant ses journaux:
--M’sieur l’baron, une demi-douzaine?... Non?... Eh ben, prêtez-moi dix
sous, M’sieur l’baron, je vous les rendrai demain matin.
Le joueur fit signe à un cocher, et monta en fiacre avec Sophie.
Sur le trottoir, devant la taverne, les femmes entouraient la folle, la
chinaient encore:--«Dis, tu viens avec moi? j’habite rue Marbeuf... Tu
feras bien une passe sur un banc des Champs-Élysées...»
V
Sophie habitait maintenant dans une de ces petites rues paisibles qui se
trouvent derrière la Madeleine, et à distance égale de la taverne de
l’Olympia et des cafés de la gare Saint-Lazare. L’hôtel était très bien.
C’était, ma foi! mieux tenu que chez la mère Giberton, et c’était plus
comme il faut. Si la pauvre P’tit-Jy avait pu revenir, elle aurait
trouvé que sa Fifi--elle le disait bien--n’avait pas mal réussi. Oui,
maintenant, la Turque avait de la toilette, et elle avait bon genre, ce
n’était plus comme dans le temps, où elle n’aurait pas pu entrer dans un
café, parce qu’elle était trop mal nippée. Elle possédait un petit
chien: Kiki; Kiki passait toute sa vie dans la chambre de sa maîtresse,
et chaque fois que celle-ci rentrait, elle le retrouvait avec
attendrissement. Ce pauvre petit qui était resté enfermé tout seul si
longtemps!... Il était derrière la porte, il l’avait entendue, elle
ouvrait, il sautait sur elle en poussant des jappements aigus; elle le
prenait dans ses bras et le caressait. «Ah! Kiki! petit Kiki!
Kikikikikikiki!» Elle jouait beaucoup avec lui, il la désennuyait.
Sa chambre était gentille, et, à elle en somme, bien qu’elle fût encore
en meublé. Elle avait un jeu de brosses en ébène qu’un Monsieur très
chic lui avait donné (probablement un marquis ou un duc: on voyait une
grande couronne brodée sur tous ses caleçons). Elle avait des bibelots,
une ombrelle japonaise, des éventails, deux lampes: elle s’était arrangé
un intérieur.
Sophie n’était pas malheureuse. C’était une des mieux de l’hôtel, elle y
était très bien vue, tous ses amis étant sérieux. Elle était devenue
raisonnable, elle n’était plus enfant comme autrefois: elle ne pensait
plus à l’amour. Elle considérait que ceux qui lui donnaient le plus
étaient ceux qui l’aimaient le mieux. D’ailleurs, elle ne les chérissait
ni les uns, ni les autres, et n’était attachée à personne.
Un soir, elle ramena du Mollard un petit jeune homme, qui avait
peut-être dix-sept ou dix-huit ans. Elle avait peu de goût pour les tout
jeunes gens: généralement c’est sans le sou,--mais on voyait que
celui-là était d’une famille riche. Elle s’était comportée avec lui
comme avec tout le monde, elle avait fait sa petite affaire avec la
complaisance et l’amabilité impersonnelles qui étaient dans ses
habitudes. Au bout d’une heure il était parti, et elle n’avait rien
remarqué de particulier en lui, sinon qu’il était encore maigre comme
une mineure. D’ailleurs, maintenant, elle était tellement habituée aux
hommes qu’elle ne faisait plus attention à eux. Le michet, c’est le
michet: c’est toujours la même chose; tous à peu près pareils. Elle
s’était endormie après son départ: en se réveillant elle l’avait oublié.
Elle fut assez étonnée quand, le surlendemain--il était une heure, et
elle venait de se lever--elle le vit entrer dans sa chambre. Il lui
apportait un bouquet. Il avait l’air embarrassé, il se mit sur le bord
d’une chaise encombrée de jupons, se fit tout petit, et la regarda.
La Turque n’aimait guère qu’on vînt dans la journée. Comme elle se
couchait tard, elle était fatiguée, elle sentait un cercle de plomb
autour de sa tête, elle avait les idées vagues, l’haleine chaude,--et
elle n’avait pas encore fait sa figure: elle était pâle et défaite.
Toute la journée, elle se traînait. Elle ne recommençait à vivre que la
nuit, à la lumière électrique.
«Et qu’est-ce qui t’amène?» demanda-t-elle.
Il ne savait pas quoi répondre. Enfin il dit:
«J’avais une grande envie de vous voir.»
Sophie comprit mal. Et déjà docile, passive, elle s’apprêtait. Mais lui
ne s’approchait pas d’elle, il continuait à la regarder de loin, avec
une muette admiration. Il aurait voulu lui dire tout ce qu’il éprouvait.
Il n’osait pas. Avant de frapper à sa porte, il était resté là un bon
moment, le cœur battant, tout tremblant. Puis il s’était décidé. Il
était encore ému... Il avait rêvé à elle tout hier.
La Femme!
Il avait rêvé à tous ses gestes, à son peignoir, à son petit chien, à la
voix douce dont elle lui parlait. Et dans cette chambre, bourrée de
choses féminines, de dessous, de rubans, et dans cette odeur musquée, il
était profondément troublé, toute son adolescence s’agitait... La
Femme!... Tout le touchait, il aurait voulu adorer Sophie, lui parler
longuement à l’oreille, l’embrasser avec infiniment de délicatesse et de
respect, ou bien vivre à ses pieds, comme un héros de roman, en jouant
de la guitare en sourdine, ou en disant des vers; son cœur débordait de
tendresse.
Sophie, tout ébouriffée, s’était mise à sa toilette, elle se faisait les
ongles. Il l’agaçait un peu, elle détestait qu’on lui fît perdre son
temps. Il avait commencé à lui parler, avec hésitation: «Mais tutoie-moi
donc, mon gros, dit Sophie.--Oui! vous voulez bien? Oh! que vous êtes
gentille!» Maintenant il était content; il croyait qu’elle l’aimait. Il
se lança aussitôt dans de grandes déclarations. Il disait qu’il irait
pour elle au bout du monde.
--Oh! dit la Turque, arrête-toi à Asnières et donne-moi la différence!
Puis elle attendit.
Mais ça continuait. Il lui parlait toujours de son amour, de son cœur,
d’un tas de choses qui n’intéressaient plus du tout Sophie. Elle levait
les épaules. Enfin, elle l’interrompit:
--C’est pas tout ça. C’est pour coucher avec moi que tu es venu, mon
petit?... Non?... Alors, qu’est-ce que tu viens faire?
Il se taisait, décontenancé par le ton brusque de son amie. Il avait eu
subitement le cœur gros. Il allongea la main, et posa sur les genoux de
Sophie son bouquet de fleurs, en disant presque tout bas: «Je vous
aime.»
La Turque éclata d’un rire énervé, et elle s’écria: «Ah non! tu sais! le
boniment, c’est ça qui ne me tombe pas! J’ai pas le temps. Et puis, on
n’en vit pas. Si c’est pour ça que tu es venu, c’est pas la peine de
revenir. Au revoir: il faut que je m’habille... Et puis tu peux
remporter ton bouquet, tu aurais bien mieux fait de me donner les
quarante sous qu’il t’a coûtés.»
* * * * *
... Cependant, vers le soir, une grande tristesse envahit Sophie. Elle
réfléchit. Il y avait longtemps qu’elle ne s’était sentie aussi triste.
Tout à coup elle vit clair, elle vit ce qu’elle était devenue. Mon Dieu!
Oh! mon Dieu!...
Avant l’Escalope, elle eût été si heureuse de rencontrer ce qu’elle
avait repoussé aujourd’hui! Oui, c’était cela qu’elle avait cru trouver
en Gaston, et qu’elle avait amèrement regretté quand il était parti...
Qu’était-elle devenue? Elle n’avait plus de cœur... Alors, jamais elle
n’aimerait plus personne? Nulle tendresse ne l’émouvait plus... Quand ce
petit était là devant elle, si doux, si troublé, elle n’avait pensé
qu’une chose: que le boniment, c’est un truc pour poser des lapins aux
femmes. Elle était pire que la dernière des dernières: elle se rappelait
qu’il y en avait une qui avait été en maison au Transvaal, celle-là
racontait que là-bas, chaque femme, parmi les clients, en choisissait un
pour l’aimer, pour causer avec lui. Ces femmes-là, elles avaient encore
du cœur. Elle, Sophie, n’en avait plus.
Elle était désolée. Elle se rendait compte de l’honneur que le gentil
petit lui faisait. Tandis que tous les hommes la considéraient comme un
instrument, comme une chair à plaisir anonyme, il avait vu en elle une
femme. Elle restait pour lui lointaine et charmante. Si elle l’avait
compris, elle aurait pu se relever à ses propres yeux, redevenir en
quelque façon ce qu’elle avait été.
Mais elle n’avait pas compris! Ce soir-là elle ne sortit pas, elle se
coucha, écœurée. Elle ne caressa même pas Kiki.