Le repas tirait à sa fin. Trempant dans son verre un biscuit, P’tit-Jy
le mangeait avec gourmandise. Elle venait de commander au garçon deux
cafés filtre et de la fine; elle se sentait dans le bien-être.
Le restaurant, à cette heure un peu avancée, s’était tout à fait vidé.
Mais, à travers les rideaux de la baie, on voyait tout le mouvement de
la rue, les voitures et les passants, le trottoir qui vivait, avec ses
chances et ses hasards. P’tit-Jy considérait en face d’elle Fifi,
gentille, discrète, et remplie du désir de bien faire. Vraiment elle
était charmante Fifi! elle devait réussir... Elles prirent leur café
tranquillement.
Cependant le garçon, ayant demandé si ces dames désireraient une
voiture, P’tit-Jy, magnifique, répondit oui, puis, laissant un bon
pourboire, se leva.
--Tiens, Fifi! s’écria-t-elle dans le fiacre, aujourd’hui, en dépit des
cartes, on ferait quelque chose. C’est quand on est comme ça, quand on
s’en fiche, qu’on a la veine. Mais zut! on ferme! Aujourd’hui, vacances
en l’honneur de Fifi!
L’été, on serait allé au Bois. Mais c’était novembre. P’tit-Jy avait
pris une voiture, pour le seul plaisir de se croire riche et de mener
grand train. Dans la voiture elle s’étala, elle lançait aux passants des
regards de triomphe, elle trouvait qu’on n’allait pas assez vite.
Sophie, à côté d’elle, n’osait pas bouger de peur de se salir. On gagna
les Champs-Élysées. Au milieu des beaux équipages insolents, Cocotte
allait son petit train. P’tit-Jy regardait à droite, regardait à gauche,
et réfléchissait tout haut à ces types du grand monde qui dépensent
mille francs par jour, et qui ne connaissent pas leur fortune. Sophie
n’écoutait pas, elle ouvrait ses yeux, admirait la mêlée des voitures,
était étourdie, et se rappelait que, pendant quinze jours, à son arrivée
à Paris, elle n’avait pas pu dormir, un rien l’éveillait, tout ce bruit,
tout ce tohu-bohu, il fallait venir ici pour s’imaginer ça!
Mais bientôt P’tit-Jy s’ennuya... D’ailleurs il faisait beau, c’était
une de ces jolies journées d’automne qui ressemblent aux tristes
sourires des poitrinaires qui se voient. Tout dans le ciel et sur les
choses est regret, tout sent l’adieu. On est enveloppée d’une mélancolie
dorée... Elles descendirent et revinrent à pied vers la Concorde.
P’tit-Jy tout à coup montra un fiacre:
--Tu l’as vue? Chichinette!... Depuis un mois elle ne se balade qu’en
sapin!... T’as remarqué le beau garçon qui est avec elle? Un caprice:
elle a le moyen...
Et P’tit-Jy raconta que Chichinette, au mois de septembre, avait
rencontré un Américain; ils étaient partis ensemble rigoler à Londres,
chez les Englishes. Après, le type voulait emmener Chichinette en
République Argentine. Mais elle avait eu peur du mal de mer, et elle
était restée. L’Américain lui avait laissé trois mille balles... Depuis,
elle était en bombe. Un jour elle avait voulu louer une auto: le
chauffeur lui avait plu, maintenant elle faisait la noce avec lui.
C’était le beau brun qui était dans le fiacre.
--Mais, dit Sophie, son argent ne durera pas toujours. Elle aurait mieux
fait de le mettre de côté pour si elle tombait malade.
La nuit était venue très vite. Sur la chaussée, ce ne fut plus qu’une
course de lumières dans un bruit de sonnettes, au milieu de deux lignes
de réverbères.
On traversa la place de la Concorde, suivit la rue Royale, et l’on
arriva aux boulevards.
* * * * *
Il semblait à Sophie qu’elle voyait Paris pour la première fois. Jusqu’à
ce jour, tout lui était resté vague et brumeux; perdue dans un dédale de
rues, pressée par une foule sans nom, elle éprouvait de l’angoisse,
était enveloppée de misère. Aujourd’hui, à côté de P’tit-Jy si belle et
elle-même si bien habillée, elle ne se sentait plus toute humilité et
crainte; elle était redevenue une personne.
--Tu vois, Fifi, par ici c’est bon, dit P’tit-Jy devant le café de la
Paix. C’est par ici les Américains. Ça vaut la peine.
Et P’tit-Jy raconta:
--Je m’en rappelle toujours, c’est là que j’ai trouvé mon meilleur
micheton, ça m’a donné du cœur. C’était comme toi, à présent, c’était
dans les commencements... Il pleuvait à verse... Comme je passais devant
le café, le gérant--il avait le béguin pour moi, il me parlait chaque
fois (il aurait été d’un autre café, j’aurais peut-être marché, mais
c’était pas un café pour moi ce café-là)--le gérant me dit:
«Abritez-vous un peu là, les femmes doivent pas s’asseoir à la terrasse,
mais mettez-vous dans le coin.» Il y avait un Américain, il m’offre
quelque chose. Et il fait: «Volez-vô venir prendre un bouteille
champêgne hôtel Continental?» Et le chasseur va chercher un sapin. On
nous regardait. J’entendais les femmes: elle en fait un chopin!
L’Américain donne dix francs au cocher. «Oh!!!» que je me dis. A
l’hôtel, dans une chambre superbe, il fait monter du champagne, des
cigarettes. On boit, il commence à m’embrasser; il me mordait, il me
pinçait, je ne disais rien, je me cramponnais: c’était son plaisir à
c’t’homme-là. Après, je me rhabille, et j’allais m’en aller, tellement
saoule que je ne pensais plus à rien demander. Il m’arrête «le petit
cado», qu’il dit--il savait dire ça--et il me met deux cents francs dans
la main, du papier, et des francs, un tas de pièces, pour la voiture. En
fiacre, j’étais malade. Mais je n’ai rendu que chez moi. Puis je me suis
couchée. Mais c’est le lendemain que j’ai été contente en voyant mes
billets et toute ma monnaie! Deux cents balles!
--Ce qu’il fallait qu’il soit riche! fit Sophie.
* * * * *
--Tiens, dit P’tit-Jy, tiens, on les voit tout de suite celles qui ne
savent pas travailler... Celle-là, elle devait tourner rue Taitbout. Le
bonhomme qui la suit va pas l’accoster sur le boulevard, ça se voit ça:
c’est un homme marié.
Elle ajouta:
«C’est pas une mauvaise heure avant le dîner: on a les hommes mariés...
Tu vois, par ici, c’est toujours assez bon. Y a du boursier. Ça a de
l’argent et ça ne flâne pas. Seulement ils sont à passions. Ah! dame! y
a le pour et le contre! C’est comme les juifs. Le fameux Drumont qu’est
antisémite!... C’est pourtant des bons clients, les juifs; tout ronds:
c’est ça, c’est ça. T’as pas à discuter: c’est agréable.»
On arrivait rue Drouot, et P’tit-Jy fit demi-tour en disant: «Oh! on ne
va pas plus loin, par là, c’est le pays du gigolo!»
Elle avait souri à une grande femme qui passait:
--C’est Tartine... En v’là une qui connaît le truc! Elle suivra pas tout
droit quand il faut tourner, Tartine... Dame! les boulevards, c’est
comme autre chose, c’est bon et c’est pas bon: faut savoir faire.
Elle réfléchit:
--Au fond, voilà. Le client ose pas. D’abord il croit toujours un peu
que tu lui as fait de l’œil parce qu’il est beau. Ça le flatte, il tient
à ça. Il voit bien que tu ne marches pas pour la rigolade, il t’a
numérotée, eh ben! tout de même!... Alors il ose pas t’aborder,--ah!
c’est tordant!--tu comprends, ça l’embêterait que tu le rembarres, là,
devant le monde... Il te suit, mais il attend la petite rue.
Sophie écoutait en regardant de loin les étalages flamboyants. P’tit-Jy
lui donnait le bras... Le temps était sec, on n’était pas encore aux
grands froids, et les terrasses des cafés restaient peuplées. P’tit-Jy
mena Sophie dans un endroit du boulevard qui tenait le milieu entre le
caboulot et la brasserie, on voyait à l’intérieur un comptoir comme chez
les marchands de vins, mais dehors c’était une terrasse comme devant un
café. P’tit-Jy commanda un vermouth fraisette, et conseilla la même
chose à Fifi. Puis, bien posées, les jupes étalées, toutes les deux
regardèrent la vie qui défilait sous leurs yeux... C’était tout un
mouvement qui surgissait, éclairé soudain, dans un rectangle lumineux
pour retomber quelques pas plus loin, dans la nuit; foule qui se faisait
et se défaisait sans cesse: des couples... un passant seul... tout à
coup un groupe compact... puis rien... puis beaucoup de monde... et
encore... et encore... Cela n’arrêtait jamais.
Sophie, étourdie, suivait distraitement tout ce brouhaha, elle entendait
le tumulte des gros attelages courant sur le pavé de bois, accompagné de
toutes les voix mutines des petites sonnettes. Et le long du trottoir,
comme au bord d’une berge, un fleuve de voitures dévalait, roulement et
galopade... Sophie ne disait rien. Ses yeux étaient tirés par une
annonce lumineuse, qui, en face, à la hauteur d’un deuxième étage, par
intervalles réguliers, mécaniquement s’allumait, peu à peu, lettre à
lettre, pour, complète, s’éteindre subitement. Elle avait mal à la
tête... Elle se sentait toute petite, elle se sentait faible, le
découragement qui vous abat devant les choses immenses ou magnifiques la
prenait. Et maintenant tout ce que disait P’tit-Jy ajoutait à sa
fatigue; tant de conseils et de réflexions nouvelles lui montraient
difficile et compliquée la vie où elle allait entrer. Toutes les femmes
qui passaient lui semblaient supérieures à elle: tout ce qu’elles
savaient celles-là! à combien de choses elles avaient pensé!
Elle dit, d’une voix triste:
--Ah! P’tit-Jy, je ne saurai jamais! J’ai pas assez de présence
d’esprit.
--Laisse donc, ça viendra. On travaillera ensemble, répondit P’tit-Jy.
V
Sophie eut chez Mme Giberton une jolie chambre; pas si jolie que celle
de P’tit-Jy, pas si grande, on n’y voyait ni chaise longue, ni armoire à
glace, mais il y avait un beau tapis, des rideaux épais à la fenêtre, un
lit de milieu, et, à la place de la gravure qui représentait chez
P’tit-Jy le malheureux Mazeppa, on trouvait chez Fifi un tableau en
tapisserie, figurant un bouquet de roses, avec, en exergue, cette
inscription, tracée d’une laine appliquée et naïve:
Offert à la plus tendre des mères.
Elisa Iridon,
âgée de onze ans.
Jamais Sophie n’avait été si bien logée. Elle se rappelait son triste
trou de Grenoble, puis le sale cabinet qu’elle avait habité jusqu’ici à
Paris, et son cœur se fondait de reconnaissance pour P’tit-Jy.
Elle passa une heure à admirer le dessin compliqué de son tapis, et le
motif en cuivre de la pendule posée sur la cheminée et qui représentait
Mars et Vénus. Elle ouvrit et referma cinq ou six fois chaque tiroir de
la grande commode qui était à côté de la fenêtre. Elle se regarda dans
la glace.
P’tit-Jy, dès qu’elle s’était sentie éveillée, était entrée, en
peignoir, dans la chambre de Fifi, et jouissait de son bonheur. Sophie
lui avait sauté au cou. Mais pour couper court aux émotions, P’tit-Jy,
qui avait apporté son _Petit Parisien_, commençait à Fifi la lecture du
feuilleton, quand Mme Giberton entra pour savoir si sa nouvelle
locataire était satisfaite.
La mère Giberton dit les nouvelles: «La femme du fruitier qui faisait le
coin avait accouché cette nuit. Un garçon. C’était son huitième. Avoir
tant d’enfants! Quand on n’est pas riche, c’est la misère! En v’là un
avec un sabot, l’autre avec un soulier... Le dix-huit avait ramené
quelqu’un qui n’était pas encore parti... Il y avait un grand
enterrement à la Trinité, on posait des tentures noires dans tout
l’intérieur, ça allait être superbe, on disait dans le quartier que
c’était un général...»
P’tit-Jy et Sophie déjeunèrent de bonne heure, et à une heure et demie,
elles étaient devant la Trinité au milieu de la foule. Des soldats
occupaient la place; tout rouge; des lieutenants passaient d’un air
affairé; quand le cercueil sortit, porté par quatre hommes, avec un
bruit de grandes orgues venant du fond de l’église, que des
commandements furent jetés, que des éclairs de sabre tiré jaillirent,
que des chevaux d’officiers se cabrèrent... un petit monsieur barbu,
derrière Sophie, qui déjà l’avait regardée beaucoup, dit: «Mademoiselle,
pardon, le nom du militaire?» P’tit-Jy poussa le coude de Sophie. Sophie
sourit gentiment et répondit: «Je ne sais pas, monsieur...»--«Ah! ah!
dommage! dommage!» répéta plusieurs fois le petit monsieur barbu avec un
sourire nerveux... On le sentait timide et un peu bizarre. Il avait des
yeux bleus clairs de rêveur dans un visage encore jeune, mais creusé de
rides, hâlé, tanné et bruni. Il était vêtu d’une redingote démodée, mais
parfaitement propre; le col qui bordait son cou était très blanc.
«Province, souffla P’tit-Jy dans l’oreille de Sophie. Très bon.» Puis
P’tit-Jy dit tout haut avec cérémonie: «Ah! mais! voilà l’heure! Au
revoir, je ne dois pas faire attendre mon amie Marguerite...» et, avant
salué le petit homme timide, elle s’en alla. Elle ne voulait pas gêner
Sophie, elle était contente qu’elle eût déjà trouvé quelqu’un...
«Mademoiselle, si vous permettez, voulez-vous que nous nous promenions,
voulez-vous que nous allions au Bois de Boulogne?» dit le petit homme
avec hésitation. Ils restaient là tous les deux en face l’un de l’autre.
Enfin il se décida et fit signe à un cocher.
Dans la voiture, il s’épongeait le front. Le silence de Sophie le
gênait, et il était troublé par son parfum. Tout à coup il s’approcha
d’elle et la baisa dans le cou, puis il se recula d’un air craintif.
Sophie aurait voulu parler pour être aimable, mais les manières de son
compagnon la déroutaient. Maintenant il regardait par la portière. Il
dit: Bon sang! que de voitures!... Sophie approuva, elle remarqua que
c’était incroyable le mouvement qu’il y avait à Paris. Puis elle lui
demanda s’il venait de loin.--«Oh oui! fit-il, de loin!» Il garda le
silence un instant, puis ajouta: «Je suis marin.»... Alors il raconta
qu’il était toujours en mer, qu’il commandait un cargo-boat: _La Ville
de Cette_, qui faisait le service entre Marseille et Tunis, et qu’il
avait un congé d’un mois, et qu’il était venu à Paris pour prendre un
peu de bon temps. Puis il se mit à rire, et il embrassa Sophie.
Le fiacre entrait dans le bois, on ne croisait plus que, de temps en
temps, une voiture au pas, quelque cycliste, ou bien une troupe de
jeunes anglaises coiffées de casquettes-bérets et vêtues d’amples
manteaux verts. Quand on fut au bord de la Seine, le capitaine voulut
marcher; la vue de l’eau l’animait. Sophie descendit. Le fiacre suivait.
Il y avait du vent, des feuilles tournoyaient sur la chaussée, on en
écrasait d’autres qui étaient collées dans la boue, les arbres étaient
jaunes et le ciel gris. Le petit homme en redingote marchait à côté de
Sophie en la tenant par la taille. Maintenant il était apprivoisé, un
bon sourire nichait dans son collier de barbe. «Tu ne ressembles pas aux
autres femmes.»--«Pourquoi donc?» demanda Sophie.--«Tu n’as pas encore
dit miel», dit le capitaine, et il réfléchit.
Il était surpris de la douceur de Sophie, il n’avait pas envie d’être
brutal avec elle, comme avec celles qu’il rencontrait dans les
brasseries, dans ses bombes, après ses jours de solitude et de silence,
quand il avait envie de vin, de bruit et de violence. Çà, elle était
bonne! Il la raconterait à son second. Il n’y a qu’à Paris qu’on trouve
des femmes comme ça.--Sophie s’intéressait à son compagnon. Elle lui
demanda s’il avait fait de grands voyages.--Ah! pour sûr! il avait
navigué dix ans dans l’Océan Indien et dans les mers d’Orient. C’est là
qu’il y en avait des sales coups de temps et qu’on reconnaissait les
matelots! Il avait vu des hommes et des poissons de toutes les couleurs,
les Chinois qui sont mous comme des chiques et qu’on fait travailler à
coups de pied. Il avait fumé l’opium. Il avait roulé dans les sales rues
de Canton, et s’était battu avec des Anglais et des Allemands saouls,
pour de toutes petites femmes jaunes aux yeux bridés. Et puis il avait
vu tous les nègres de l’Afrique, des forêts vierges, des grands déserts
et des grands lacs. Il avait entendu chanter des oiseaux gros comme le
petit doigt. Il avait vu sur la Fille des Indes (un trois-mâts barque,
capitaine Ploumach) un singe grand comme un homme, qui servait à table,
et qui frappait avant d’entrer, et qui comprenait tout ce qu’on lui
disait.
Sophie songeait à ces pays auxquels jamais elle n’avait pensé. Elle
marchait à côté du capitaine, sans mot dire, et tout étonnée comme un
petit enfant.
Le capitaine voulut remonter en voiture, il était grisé par l’évocation
de tous ces souvenirs étonnants, il prit Sophie dans ses bras et
l’embrassa goulûment. Elle se laissait faire, sans révolte et sans
dégoût, reprochant seulement à cette barbe rude de la gratter un peu
fort. On descendit à la Cascade et on commença à boire. Le capitaine
tapait sur la table criait: «Eh! le mousse! un verre de schnick!» Il fit
boire le cocher. Il était gai et embrassait Sophie sans vergogne. Le
garçon raide et solennel le dévisageait d’un air méprisant. Mais le
capitaine lui donna deux francs de pourboire, et le garçon le
reconduisit jusqu’à la voiture, en le saluant au moins dix fois.
Maintenant le capitaine se taisait. Il avait pris dans sa grosse patte
la main de Sophie, et touchait chacun de ses doigts avec précaution:
comme elle avait une petite main! Il considérait cela avec étonnement.
Ça lui rappelait une nuit à Buenos-Ayres, où il avait été chez une
femme, et, dans un coin de la chambre, il y avait un petit lit où
dormait un bébé... Il demanda: «Comment vous appelez-vous?» Elle dit:
«Sophie»... Ah! quel joli nom! Et il dit que, d’ailleurs, de toutes les
choses qu’il avait vues, il n’avait jamais rien vu d’aussi joli que
Sophie. Puis il lui baisa la main maladroitement et avec émotion. Sophie
était flattée, elle était contente. A ce moment, le capitaine pensa
qu’il avait une vie bête, que c’était bête d’être toujours sans femme,
comme un vieux loup.
Mais il voyait un café, on descendit et on but. Il entrait le premier
d’un pas balancé, comme s’il s’était promené sur un quai, les mains dans
ses poches sur le ventre, et coiffé de sa casquette de capitaine
marchand... On reprit la voiture, on repartit, et on s’arrêta sur le
boulevard dans un café à musique; on resta là une heure, le capitaine
fredonnait avec l’orchestre; le fiacre attendait à la porte... Il
faisait nuit depuis longtemps, on alla donc dans une brasserie pour
dîner. Il y avait pour treize francs de voiture, le capitaine donna un
louis au cocher, et l’on s’installa devant une belle nappe blanche parée
de fleurs...
* * * * *
Quand il sortit du restaurant, le capitaine était gai comme un pinson,
il avait acheté un gros cigare à bague, et il en tirait de larges
bouffées. Il avait envie de courir sur l’avenue de l’Opéra. Il avait
pris Sophie par le bras et l’entraînait. D’habitude quand il partait en
bombe, il passait toute la nuit dans les brasseries, à boire, et il
échouait à la fin, saoul et misérable, dans le lit de n’importe quelle
sale fille où il s’endormait d’un sommeil de plomb. Mais, ce soir, ce
n’était pas cela du tout, il ne désirait plus boire. Il se sentait plein
de tendresse, il voulait se trouver tout seul avec son amie. Il était
d’ailleurs, assez gris. Il racontait maintenant les bonnes blagues de la
dernière guerre de Chine, quand les Français, mal chaussés,
s’embusquaient le soir dans des coins à Pékin, pour attendre les
cipayes, qui portaient de bons godillots anglais. On leur fichait un
coup de fusil dans les jambes, ils tombaient, on sautait dessus et on
leur barbottait leurs godasses. Ah! elle était bonne, il riait fort et
il pinçait Sophie. Mais Sophie sentait qu’il n’était pas méchant, il
avait un peu bu, voilà tout.
D’ailleurs, chez elle, il redevint subitement silencieux. Il regardait
autour de lui. C’est là qu’elle vivait... Que c’était charmant! Et il
rêvait, comme la nuit, à bord, sur la passerelle, dans son fauteuil de
toile. Il la prit dans ses bras: «Petite Sophie! Petite Sophie!» et il
osait à peine l’embrasser, il avait peur de la chiffonner. Elle se
déshabillait. Il la regardait, il était attendri. Oh! son corsage!... et
son corset!... il aurait voulu les tenir dans ses mains, et appuyer son
oreille, et puis ses lèvres, là où ce petit cœur avait battu. Elle était
en chemise, et il voyait sa jeune chair et ses seins naïfs et gracieux
comme des fleurs de printemps. Mon Dieu!... Il dépouilla ses vêtements,
dans un coin, sans bruit, tout doucement. Puis il se glissa timidement
entre les draps, à côté de Sophie, et il se mit à pleurer quand il la
sentit dans ses bras.
... Alors il raconta sa vie, mais maintenant c’était de sa vraie vie
qu’il parlait. Il se décrivait, tout seul toujours, au milieu de la mer,
il rapportait ses grandes rêveries pendant les longs jours, quand il
réfléchissait aux femmes, aux arbres, aux fleurs, à toutes les belles
choses bonnes qu’ils ont à terre, et dont il était si loin, errant
gravement, avec austérité, parmi le désert océan. Il disait tout ce dont
il était privé, il n’avait jamais eu une femme, lui, une femme pour lui
murmurer des paroles douces et délicieuses, pour mener autour de lui sa
petite existence adorable! Il respirait le parfum de Sophie et se
grisait, car il n’avait dans la mémoire que les fortes odeurs marines,
il écoutait parler Sophie, cette petite voix l’enchantait: il n’avait
dans les oreilles que le grand mugissement des vagues. Ah! c’était
exquis une femme! Elle, comme elle avait une jolie bouche, et un joli
nez, et des jolis yeux, des jolis yeux! Ses cheveux! et sa peau! ah!
quelle peau douce! Oh! si elle voulait parler encore, dire n’importe
quoi!... Et puis qu’elle le regarde en souriant, comme ça, oui comme ça,
petit colibri!
Sophie l’écoutait, elle était attendrie. C’est vrai qu’il était gentil,
cet homme-là, et il lui disait des choses touchantes. C’est malheureux
qu’il n’était plus jeune. Certainement elle pourrait bien l’aimer, oui,
mais pas l’aimer d’amour. Cependant le capitaine avait une idée. Il
n’osait pas la dire. Tout à coup il se lança: «Voilà! Eh bien voilà!...
Vous devriez venir avec moi...»
Sophie répondit tout doucement:
--Je ne peux pas...
Elle pensait: S’il est gentil avec moi... Mais s’il n’est pas gentil,
qu’est-ce que je ferais là-bas dans tous ses pays?... Et elle se disait
surtout: Je ne veux pas quitter P’tit-Jy.
--Pourquoi? Pourquoi? faisait le capitaine, et il insistait, il
suppliait.
«Non, non, répétait gentiment Sophie, non, non, non!» Alors quand il vit
qu’elle était bien décidée, il la prit dans ses bras et l’embrassa
longtemps sans rien dire.
Le matin, il partit, triste, mais souriant et reconnaissant. Il
emportait des provisions de rêve pour des mois.
Il avait laissé cent francs à Sophie.