Le disciple répondit: "Je crois en Zarathoustra." Mais Zarathoustra
secoua la tête et se mit à sourire.
La foi ne me sauve point, dit-il, la foi en moi-même moins que toute
autre.
Mais, en admettant que quelqu'un dise sérieusement que les poètes
mentent trop: il aurait raison, - _nous_ mentons trop.
Nous savons aussi trop peu de choses et nous apprenons trop mal: donc
il faut que nous mentions.
Et qui donc, parmi nous autres poètes, n'aurait pas falsifié son vin?
Bien des mixtures empoisonnées ont été faites dans nos caves,
l'indescriptible a été réalisé.
Et puisque nous savons peu de choses, nous aimons du fond du coeur les
pauvres d'esprit, surtout quand ce sont des jeunes femmes!
Et nous désirons même les choses que les vieilles femmes se racontent
le soir. C'est ce que nous appelons en nous-même l'éternel féminin.
Et, en nous figurant qu'il existe un chemin secret qui mène au savoir
et qui se _dérobe_ à ceux qui apprennent quelque chose, nous croyons au
peuple et à sa "sagesse".
Mais les poètes croient tous que celui qui est étendu sur l'herbe, ou
sur un versant solitaire, en dressant l'oreille, apprend quelque chose
de ce qui se passe entre le ciel et la terre.
Et s'il leur vient des émotions tendres, les poètes croient toujours
que la nature elle-même est amoureuse d'eux:
Et qu'elle se glisse à leur oreille pour y murmurer des choses secrètes
et des paroles caressantes. Ils s'en vantent et s'en glorifient devant
tous les mortels!
Hélas! il y a tant de choses entre le ciel et la terre que les poètes
sont les seuls à avoir rêvées!
Et surtout _au-dessus_ du ciel: car tous les dieux sont des symboles et
des artifices de poète.
En vérité, nous sommes toujours attirés vers les régions supérieures -
c'est-à-dire vers le pays des nuages: c'est là que nous plaçons nos
ballons multicolores et nous les appelons Dieux et Surhumains.
Car ils sont assez légers pour ce genre de sièges! - tous ces Dieux et
ces Surhumains.
Hélas! comme je suis fatigué de tout ce qui est insuffisant et qui veut
à toute force être événement! Hélas! comme je suis fatigué des poètes!
Quand Zarathoustra eut dit cela, son disciple fut irrité contre lui,
mais il se tut. Et Zarathoustra se tut aussi; et ses yeux s'étaient
tournés à l'intérieur comme s'il regardait dans le lointain. Enfin il
se mit à soupirer et à prendre haleine.
Je suis d'aujourd'hui et de jadis, dit-il alors; mais il y a quelque
chose en moi qui est de demain, et d'après-demain, et de l'avenir.
Je suis fatigué des poètes, des anciens et des nouveaux. Pour moi ils
sont tous superficiels et tous des mers desséchées.
Ils n'ont pas assez pensé en profondeur: c'est pourquoi leur sentiment
n'est pas descendu jusque dans les tréfonds.
Un peu de volupté et un peu d'ennui: c'est ce qu'il y eut encore de
meilleur dans leurs méditations.
Leurs arpèges m'apparaissent comme des glissements des fuites de
fantômes; que connaissaient-ils jusqu'à présent de l'ardeur qu'il y a
dans les sons! -
Ils ne sont pas non plus assez propres pour moi: ils troublent tous
leurs eaux pour les faire paraître profondes.
Ils aiment à se faire passer pour conciliateurs, mais ils restent
toujours pour moi des gens de moyens-termes et de demi-mesures,
troubleurs et mal-propres! -
Hélas! j'ai jeté mon filet dans leurs mers pour attraper de bons
poissons, mais toujours j'ai retiré la tête d'un dieu ancien.
C'est ainsi que la mer a donné une pierre à l'affamé. Et ils semblent
eux-mêmes venir de la mer.
Il est certain qu'on y trouve des perles: c'est ce qui fait qu'ils
ressemblent d'autant plus à de durs crustacés. Chez eux j'ai souvent
trouvé au lieu d'âme de l'écume salée.
Ils ont pris à la mer sa vanité; la mer n'est-elle pas le paon le plus
vain entre tous les paons?
Même devant le buffle le plus laid, elle étale sa roue; elle déploie
sans se lasser la soie et l'argent de son éventail de dentelles.
Le buffle regarde avec colère, son âme est tout près du sable, plus
près encore du fourré, mais le plus près du marécage.
Que lui importe la beauté et la mer et la splendeur du paon! Tel est
le symbole que je dédie aux poètes.
En vérité leur esprit lui-même est le paon le plus vain entre tous les
paons et une mer de vanité!