"Pourquoi donc, dit le sage, suis-je allé dans les bois et dans la
solitude? N'était-ce pas parce que j'aimais trop les hommes?
Maintenant j'aime Dieu: je n'aime point les hommes. L'homme est pour
moi une chose trop imparfaite. L'amour de l'homme me tuerait."
Zarathoustra répondit: "Qu'ai-je parlé d'amour! Je vais faire un
présent aux hommes."
"Ne leur donne rien, dit le saint. Enlève-leur plutôt quelque chose et
aide-les à le porter - rien ne leur sera meilleur: pourvu qu'à toi
aussi cela fasse du bien!
Et si tu veux donner, ne leur donne pas plus qu'une aumône, et attends
qu'ils te la demandent!"
"Non, répondit Zarathoustra, je ne fais pas l'aumône. Je ne suis pas
assez pauvre pour cela."
Le saint se prit à rire de Zarathoustra et parla ainsi: "Tâche alors de
leur faire accepter les trésors. Ils se méfient des solitaires et ne
croient pas que nous venions pour donner.
A leurs oreilles les pas du solitaire retentissent trop étrangement à
travers les rues. Défiants comme si la nuit, couchés dans leurs lits,
ils entendaient marcher un homme, longtemps avant de lever du soleil,
ils se demandent peut-être: Où se glisse ce voleur?
Ne vas pas auprès des hommes, reste dans la forêt! Retourne plutôt
auprès des bêtes! Pourquoi ne veux-tu pas être comme moi, - ours parmi
les ours, oiseau parmi les oiseaux?"
"Et que fait le saint dans les bois?" demanda Zarathoustra.
Le saint répondit: "Je compose des chants et je les chante, et quand je
fais des chants, je ris, je pleure et je murmure: c'est ainsi que je
loue Dieu.
Avec des chants, des pleurs, des rires et des murmures, je rends grâce
à Dieu qui est mon Dieu. Cependant quel présent nous apportes-tu?"
Lorsque Zarathoustra eut entendu ces paroles, il salua le saint et lui
dit: "Qu'aurais-je à vous donner? Mais laissez-moi partir en hâte,
afin que je ne vous prenne rien!" - Et c'est ainsi qu'ils se séparèrent
l'un de l'autre, le vieillard et l'homme, riant comme rient deux petits
garçons.
Mais quand Zarathoustra fut seul, il parla ainsi à son coeur:
"Serait-ce possible! Ce vieux saint dans sa forêt n'as pas encore
entendu dire que _Dieu est mort!_"
3.
Lorsque Zarathoustra arriva dans la ville voisine qui se trouvait le
plus près des bois, il y vit une grande foule rassemblée sur la place
publique: car on avait annoncé qu'un danseur de corde allait se
montrer. Et Zarathoustra parla au peuple et lui dit:
_Je vous enseigne le Surhumain._ L'homme est quelque chose qui doit
être surmonté. Qu'avez-vous fait pour le surmonter?
Tous les êtres jusqu'à présent ont créé quelque chose au-dessus d'eux,
et vous voulez être le reflux de ce grand flot et plutôt retourner à la
bête que de surmonter l'homme?
Qu'est le singe pour l'homme? Une dérision ou une honte douloureuse.
Et c'est ce que doit être l'homme pour le surhumain: une dérision ou
une honte douloureuse.
Vous avez tracé le chemin qui va du ver jusqu'à l'homme et il vous est
resté beaucoup du ver de terre. Autrefois vous étiez singe et
maintenant encore l'homme est plus singe qu'un singe.
Mais le plus sage d'entre vous n'est lui-même qu'une chose disparate,
hybride fait d'une plante et d'un fantôme. Cependant vous ai-je dit de
devenir fantôme ou plante?
Voici, je vous enseigne le Surhumain!
Le Surhumain est le sens de la terre. Que votre volonté dise: que le
Surhumain _soit_ le sens de la terre.
Je vous en conjure, mes frères, _restez fidèles à la terre_ et ne
croyez pas ceux qui vous parlent d'espoirs supraterrestres! Ce sont
des empoisonneurs, qu'ils le sachent ou non.
Ce sont des contempteurs de la vie, des moribonds et des empoisonnés
eux-mêmes, de ceux dont la terre est fatiguée: qu'ils s'en aillent donc!
Autrefois le blasphème envers Dieu était le plus grand blasphème, mais
Dieu est mort et avec lui sont morts ses blasphémateurs. Ce qu'il y a
de plus terrible maintenant, c'est de blasphémer la terre et d'estimer
les entrailles de l'impénétrable plus que le sens de la terre!
Jadis l'âme regardait le corps avec dédain, et rien alors n'était plus
haut que ce dédain: elle le voulait maigre, hideux, affamé! C'est
ainsi qu'elle pensait lui échapper, à lui et à la terre!
Oh! cette âme était elle-même encore maigre, hideuse et affamée: et
pour elle la cruauté était une volupté!
Mais, vous aussi, mes frères, dites-moi: votre corps, qu'annonce-t-il
de votre âme? Votre âme n'est-elle pas pauvreté, ordure et pitoyable
contentement de soi-même?
En vérité, l'homme est un fleuve impur. Il faut être devenu océan pour
pouvoir, sans se salir, recevoir un fleuve impur.
Voici, je vous enseigne le Surhumain: il est cet océan; en lui peut
s'abîmer votre grand mépris.
Que peut-il vous arriver de plus sublime? C'est l'heure du grand
mépris. L'heure où votre bonheur même se tourne en dégoût, tout comme
votre raison et votre vertu.
L'heure où vous dites: "Qu'importe mon bonheur! Il est pauvreté,
ordure et pitoyable contentement de soi-même. Mais mon bonheur devrait
légitimer l'existence elle-même!"
L'heure où vous dites: "Qu'importe ma raison? Est-elle avide de
science, comme le lion de nourriture? Elle est pauvreté, ordure et
pitoyable contentement de soi-même!"
L'heure où vous dites: "Qu'importe ma vertu! Elle ne m'a pas encore
fait délirer. Que je suis fatigué de mon bien et de mon mal! Tout
cela est pauvreté, ordure et pitoyable contentement de soi-même."
L'heure où vous dites: "Qu'importe ma justice! Je ne vois pas que je
sois charbon ardent. Mais le juste est charbon ardent!"
L'heure où vous dites: "Qu'importe ma pitié! La pitié n'est-elle pas
la croix où l'on cloue celui qui aime les hommes? Mais ma pitié n'est
pas une crucifixion."
Avez-vous déjà parlé ainsi? Avez-vous déjà crié ainsi? Hélas, que ne
vous ai-je déjà entendus crier ainsi!
Ce ne sont pas vos péchés - c'est votre contentement qui crie contre le
ciel, c'est votre avarice, même dans vos péchés, qui crie contre le
ciel!
Où donc est l'éclair qui vous léchera de sa langue? Où est la folie
qu'il faudrait vous inoculer?
Voici, je vous enseigne le Surhumain: il est cet éclair, il est cette
folie!
Quand Zarathoustra eut parlé ainsi, quelqu'un de la foule s'écria:
"Nous avons assez entendu parler du danseur de corde; faites-nous-le
voir maintenant!" Et tout le peuple rit de Zarathoustra. Mais le
danseur de corde qui croyait que l'on avait parlé de lui se mit à
l'ouvrage.
4.
Zarathoustra, cependant, regardait le peuple et s'étonnait. Puis il
dit:
L'homme est une corde tendue entre la bête et le Surhumain, - une corde
sur l'abîme.
Il est dangereux de passer de l'autre côté, dangereux de rester en
route, dangereux de regarder en arrière - frisson et arrêt dangereux.
Ce qu'il y a de grand dans l'homme, c'est qu'il est un pont et non un
but: ce que l'on peut aimer en l'homme, c'est qu'il est un _passage_
et un _déclin._
J'aime ceux qui ne savent vivre autrement que pour disparaître, car ils
passent au delà.
J'aime les grands contempteurs, parce qu'ils sont les grands
adorateurs, les flèches du désir vers l'autre rive.
J'aime ceux qui ne cherchent pas, derrière les étoiles, une raison pour
périr ou pour s'offrir en sacrifice; mais ceux qui se sacrifient à la
terre, pour qu'un jour la terre appartienne au Surhumain.
J'aime celui qui vit pour connaître et qui veut connaître afin qu'un
jour vive le Surhumain. Car c'est ainsi qu'il veut son propre déclin.
J'aime celui qui travaille et invente, pour bâtir une demeure au
Surhumain, pour préparer à sa venue la terre, les bêtes et les plantes:
car c'est ainsi qu'il veut son propre déclin.
J'aime celui qui aime sa vertu: car la vertu est une volonté de déclin,
et une flèche de désir.
J'aime celui qui ne réserve pour lui-même aucune parcelle de son
esprit, mais qui veut être tout entier l'esprit de sa vertu: car c'est
ainsi qu'en esprit il traverse le pont.
J'aime celui qui fait de sa vertu son penchant et sa destinée: car
c'est ainsi qu'à cause de sa vertu il voudra vivre encore et ne plus
vivre.
J'aime celui qui ne veut pas avoir trop de vertus. Il y a plus de
vertus en une vertu qu'en deux vertus, c'est un noeud où s'accroche la
destinée.
J'aime celui dont l'âme se dépense, celui qui ne veut pas qu'on lui
dise merci et qui ne restitue point: car il donne toujours et ne veut
point se conserver.
J'aime celui qui a honte de voir le détomber en sa faveur et qui
demande alors: suis-je donc un faux joueur? - car il veut périr.
J'aime celui qui jette des paroles d'or au-devant de ses oeuvres et qui
tient toujours plus qu'il ne promet: car il veut son déclin.
J'aime celui qui justifie ceux de l'avenir et qui délivre ceux du
passé, car il veut que ceux d'aujourd'hui le fassent périr.
J'aime celui qui châtie son Dieu, parce qu'il aime son Dieu: car il
faut que la colère de son Dieu le fasse périr.
J'aime celui dont l'âme est profonde, même dans la blessure, celui
qu'une petite aventure peut faire périr: car ainsi, sans hésitation, il
passera le pont.
J'aime celui dont l'âme déborde au point qu'il s'oublie lui-même, et
que toutes choses soient en lui: ainsi toutes choses deviendront son
déclin.
J'aime celui qui est libre de coeur et d'esprit: ainsi sa tête ne sert
que d'entrailles à son coeur, mais son coeur l'entraîne au déclin.
J'aime tous ceux qui sont comme de lourdes gouttes qui tombent une à
une du sombre nuage suspendu sur les hommes: elles annoncent l'éclair
qui vient, et disparaissent en visionnaires.
Voici, je suis un visionnaire de la foudre, une lourde goutte qui tombe
de la nue: mais cette foudre s'appelle le _Surhumain._
5.
Quand Zarathoustra eut dit ces mots, il considéra de nouveau le peuple
et se tut, puis il dit à son coeur: "Les voilà qui se mettent à rire;
ils ne me comprennent point, je ne suis pas la bouche qu'il faut à ces
oreilles.
Faut-il d'abord leur briser les oreilles, afin qu'ils apprennent à
entendre avec les yeux? Faut-il faire du tapage comme les cymbales et
les prédicateurs de carême? Ou n'ont-ils foi que dans les bègues?
Ils ont quelque chose dont ils sont fiers. Comment nomment-ils donc ce
dont ils sont fiers? Ils le nomment civilisation, c'est ce qui les
distingue des chevriers.
C'est pourquoi ils n'aiment pas, quand on parle d'eux, entendre le mot
de "mépris". Je parlerai donc à leur fierté.
Je vais donc leur parler de ce qu'il y a de plus méprisable: je veux
dire le _dernier homme._"
Et ainsi Zarathoustra se mit à parler au peuple:
Il est temps que l'homme se fixe à lui-même son but. Il est temps que
l'homme plante le germe de sa plus haute espérance.
Maintenant son sol est encore assez riche. Mais ce sol un jour sera
pauvre et stérile et aucun grand arbre ne pourra plus y croître.
Malheur! Les temps sont proches où l'homme ne jettera plus par-dessus
les hommes la flèche de son désir, où les cordes de son arc ne sauront
plus vibrer!
Je vous le dis: il faut porter encore en soi un chaos, pour pouvoir
mettre au monde une étoile dansante. Je vous le dis: vous portez en
vous un chaos.
Malheur! Les temps son proches où l'homme ne mettra plus d'étoile au
monde. Malheur! Les temps sont proches du plus méprisable des hommes,
qui ne sait plus se mépriser lui-même.