DE L'AIMABLE FAÇON DONT LE VIEUX RIG RENDAIT SES COMPTES.

L'étrange village que nous avons dépeint, situé au-dessus de

Montrouge, et où campaient pendant la mauvaise saison tous les

banquistes forains, était sans dessus dessous depuis quelques jours.

Les fêtes et les foires de village commençaient partout, et chaque

jour c'était dans une direction nouvelle. Les bouges, abandonnés,

restaient ouverts, sans portes, sans fenêtres, désolés; les niches

se vidaient; les animaux partaient. Le vent allait pouvoir entrer libre

partout, avec la pluie, lavant et assainissant pour la saison nouvelle

les huttes des nomades.

Les chariots, comblés des ustensiles baroques de la vie foraine,

partaient, cahotant dans les ornières profondes et balançant rudement

dans les cahots les Vénus à moignons, les géantes et les femmes à

barbe veulement couchées au sommet, servant d'appui, pour empêcher le

vent d'enlever les loques de la baraque.

Le petit nain était parti, le grimacier était parti, les Hercules et

la Vénus étaient partis; Georgeo le bohémien, qui avalait les sabres,

était parti. Depuis la veille, le vieux Rig donnait à manger à

son cheval-ombre: il ne lui donnait plus des paillassons et des vieux

chapeaux de paille, il lui donnait du foin et de l'avoine comme à une

bête naturelle; depuis la veille, sa tanière s'était rouverte,

et seul, il empilait dans sa grande voiture _entre-sort_ toutes les

étrangetés qui composaient son mobilier. On n'entendait de tout côté

que le bruit des marteaux et les rires joyeux des banquistes, heureux

de reprendre la vie nomade qui était une condition de leur santé. Ils

étaient heureux: ils allaient marcher au grand soleil, sur les longues

routes, les pieds blancs de poussière, bien libres, bien indépendants,

s'appartenant enfin, n'ayant plus pour loi que leur volonté.

Georgeo, au contraire, avait conservé jusque dans son départ sa nature

sombre et silencieuse; Georgeo ne parlait à personne dans le campement

de Montrouge, qu'à la belle Iza, la servante du vieux sauvage, et tous

avaient remarqué que, depuis la fuite d'Iza, Georgeo était devenu plus

taciturne.

Georgeo n'avait rien dit à personne, et la nuit précédente il était

parti. Le lendemain, la porte de son chenil, contrairement aux autres,

était fermée, la fenêtre clouée et la voiture partie. Cela n'étonna

personne.

Avec la nuit revint le silence; ceux qui ne devaient partir que le

lendemain allèrent passer la dernière nuit dans leur tanière,

s'empressant de dormir tôt et bien, pour être levés avant le jour

et hâter le départ. Le silence enveloppait le petit village. Seul

le vieux Rig le troublait par le heurt de ferraille des harnais qu'il

mettait à son cheval.

Rig attelait sa voiture bien pleine, et le grand cheval avait de longs

hennissements; il était encore étonné du changement survenu dans son

alimentation, et ce n'est pas sans crainte que, se voyant attelé, il

se demandait de quel travail il allait payer ça... Le vieux Rig était

fiévreux: il se hâtait, il était agité, il semblait craindre quelque

chose.

Il avait attaché son chien sous sa voiture, le cheval était attelé,

il n'avait plus qu'à monter sur le siège et partir; avant il rentra

dans son chenil et, la lanterne de sa voiture à la main, il éclaira

tous les coins, s'assurant qu'il n'oubliait rien. Il allait sortir,

lorsqu'il vit devant lui dans l'encadrement de la porte, lui barrant le

passage, la haute silhouette d'un homme. Rig n'était pas un timide: il

se recula aussitôt et leva sa lanterne dans la direction de la porte,

pour voir qui se présentait ainsi. C'était Georgeo, qui lui dit d'un

ton bref:

--Il était temps, Sauvage! une heure plus tard, et le vieux voleur

était parti...

Le vieux Rig, en reconnaissant celui qui lui parlait, avait aussitôt

éteint sa lanterne. Ainsi placé absolument dans l'ombre, il n'était

pas vu et voyait la silhouette de Georgeo se détacher plus noire sur

l'obscurité moins intense de la nuit... Et, pour dépister le grand

Geo, il se glissa sans bruit, comme une couleuvre, de l'autre côté de

la pièce.

--Rig, dit Georgeo, tu avais comploté avec Iza de me voler. Vous avez

reçu l'argent; rends-moi ma part, vieux, et je te laisse vivre...

--Je n'ai pas ta part...

--Alors tu l'as remise à Iza... Mène-moi où tu caches Iza...

--Ne viens pas m'ennuyer de tes mensonges... Geo, va retrouver la

fille... et laisse le vieux Rig...

--Le vieux Rig me rendra mon argent ou il mourra...

--Comme ça, fit le vieux Rig narquois.

--Vieux Rig, je pardonnerai à ton âge; mais rends-moi l'argent.

Le vieux Sauvage, blotti dans son coin, ne répondit pas; il manoeuvrait

pour en finir, car il avait vu, avec ses yeux de chat, un revolver

dans la main de Geo. Il se glissa dans l'angle où il s'était retiré

d'abord et dit:

--Geo est un grand niais d'être venu se fâcher avec Rig...

Il vit que Geo étendait le bras dans la direction d'où la voix était

partie, il se recula aussitôt. Geo faisait un pas pour être plus près

de celui qu'il cherchait, et il demanda pour entendre sa voix et diriger

son coup:

--Vieux Rig, veux-tu nous entendre et ne point garder toute la somme?

Le vieux Sauvage avait tiré de sa ceinture un long couteau à large

lame, semblable à un coutelas de boucher: il se glissait derrière le

grand Geo et, pour tromper celui-ci, il jeta sa lanterne dans le coin

qu'il venait de quitter. Geo tira dans la direction d'où il avait

entendu du bruit... En même temps, il sentait comme un coup de

poing dans le dos: il voulut se retourner pour se défendre; mais

il étouffait, son arme lui échappa des mains, et, sans qu'il pût

prononcer une parole, il tomba comme une masse, la face contre terre.

Le vieux Rig, qui s'était reculé dans le coin du bouge où il avait

jeté sa lanterne, la rallumait vivement.

Dès qu'il eut de la lumière, il alla attentivement regarder le

cadavre... Il avait oublié le couteau dans la plaie; il l'y laissa pour

éviter le sang... Étant sorti pour s'assurer que personne n'avait rien

entendu autour d'eux, il rentra; comme c'était un homme soigneux que

le vieux sauvage, tout en réfléchissant à ce qu'il allait faire du

cadavre afin de n'être pas recherché le lendemain, il fouillait les

poches du grand Geo, prenait une poignée de louis qu'il avait dans sa

ceinture,--les louis qu'Iza avait apportés quelques jours avant son

mariage,--et le portefeuille crasseux qui contenait ses papiers. Il

disait tout bas, le vieux Rig:

--Pour tout le monde, il est en route! sa cabane ne sera pas rouverte

avant le retour habituel, dans six mois... C'est ça! Grand Geo, tu vas

reposer dans ton lit, plains-toi donc?... Le gourmand qui voulait sa

part...

Le vieux sauvage éteignit sa lanterne et se glissa à travers les

cahutes. Arrivé devant celle de Geo, il tira de sa poche un instrument,

qui ne le quittait jamais, à peu près semblable à celui dont se

servent les dentistes pour l'extraction des dents. Lorsqu'on lui en

demandait l'usage, il disait même qu'il l'employait à cet usage,

et, le glissant dans la serrure avec une vivacité et une adresse

prodigieuses, il ouvrit la porte.

Il courut aussitôt à sa voiture... Il caressa son cheval en disant:

--Nous allons partir, Jupiter...; tout à l'heure, mon vieux...

Le chien sous la voiture eut un grognement...

--Qu'est-ce que c'est, Radis? fit à mi-voix Rig fronçant les sourcils

et regardant autour de lui... Tout était calme, il caressa le chien qui

se recoucha en attendant...

--Rien! une fausse alerte!... Celui qui viendrait me déranger à cette

heure n'aurait pas de chance, grogna le vieux en dardant son regard

fauve.

Il rentra dans sa baraque, prit le corps de Geo,--nous avons dit que

Rig était d'une force extraordinaire;--il l'enleva comme une plume, les

pieds battant d'un côté, la tête et les bras de l'autre, évitant

de se tacher de sang, et il courut jusqu'à la demeure du misérable.

Arrivé, il se mit à genoux et étendit le corps par terre; il allait

se relever lorsqu'il reçut un choc effroyable sur la tête; il se

dressait, mais il sentit ses bras pris dans une corde; il voulut se

débattre, mais on était couché sur lui et on le ficelait. Le vieux

Rig était pris; il n'osait crier, il sacrait d'une voix sourde en

bavant de rage. Il ne fut pas longtemps avant de savoir à qui il avait

affaire en entendant:

--Espère! espère! vieux coquin... Ah! on veut manger tout, à soi

seul... Vieux gabier, potence à l'ail, tu vaux cher... Quelle chance,

hein! que je fasse bien les épissures. Es-tu gentiment ficelé?...

Vieux sauvage, si je t'ai cassé quelque chose..., espère, espère,

nous ne le perdrons pas: tout est attaché solidement.

--Simon..., tu payeras cher ta trahison...

--Comment, vieux coquin... Ne redis pas ce mot-là, je te colle des

pichenettes sur le nez... Vieille carcasse à potence; pour une fois que

l'on a confiance en toi.--C'est vrai qu'il fallait être naïf.--Je le

disais au lieutenant... Le pauvre garçon qui vient te réclamer

ses sous, et tu le tues... Tu vas être lourd à emporter; dis donc,

sauvage, si j'allais chercher les gendarmes... Ce sera pour une autre

fois,... le lieutenant veut te parler... Comme je ne te déshabillerai

pas... ça te va bien les ficelles... Je ferai les gestes quand tu

parleras... Espère! espère!

Et en disant ces mots, Simon ficelait absolument ainsi qu'une momie le

vieux Rig... encore abruti par le coup de poing que le matelot lui avait

appliqué sur la tête pour annoncer son arrivée.

--Tu n'as pas été gentil avec Georgeo... Ah! vieux polisson,

peut-être que tu étais jaloux à cause de la sauvage... Mais faut

dire aussi que tu n'es pas galant avec elle. Si c'est comme ça que

tu entretiens celles auxquelles tu portes intérêt... Allons, Rig,

maintenant nous allons rendre notre visite, sois aimable. Et le matelot

prit Rig comme un ballot et l'emporta sur son épaule. Il sortait; le

vieux sauvage, prudent, dit:

--Simon, ferme la porte.

--A-t-il une tête! il pense à tout; tu ne veux pas que ton ami Geo

s'enrhume. Et, obéissant, il ferma la porte.

Simon était un minutieux: il s'assura que la porte était bien fermée,

et il dit alors au vieux Rig:

--Tu peux être tranquille, te voilà pour six mois absolument à

l'abri... S'il prenait l'idée à Simon d'être désagréable au vieux

coquin qu'il a pour camarade... il n'aura qu'à aller prier la police

d'ouvrir la porte; mais le sauvage est trop intelligent pour obliger un

ancien à le dénoncer... N'est-ce pas, vieux coquin?

Et Simon courait portant sa momie vivante sur l'épaule. Arrivé

près de la voiture Radis grogna, menaçant; heureusement il était

attaché... Simon présenta au chien la face du vieux Rig.

--C'est ton maître que tu veux... Renifle ça et taisons-nous.

Le chien, en sentant son maître, frétilla gaiement de la queue et

se tut. Simon alla étendre son ballot,--le sauvage,--dans la voiture,

derrière la banquette.

--Vois-tu, je te couche là, la tête de ce côté pour que nous

puissions causer en chemin, tu pourrais t'ennuyer en route! Tu es

bien comme ça? Attends, voici une couverte, pour que tu aies la tête

haute... C'est moi qui vais conduire... Tu n'oublies rien? Parle

avant le départ... pendant que je vais me chausser... Tu n'avais pas

remarqué que j'étais pieds nus... Je vais te conter ça, sauvage...

Et Simon, ayant couché Rig sur la banquette, avait été prendre

ses souliers dans un coin; il s'était assis sur le marchepied de la

voiture, et se chaussait; il continua:

--Je te cherche depuis ce matin... Je m'étais dit: Espère! espère! Je

l'aborderai bien par delà le jour, le vieux. Rien... J'arrive juste au

moment où tu déménages, je te vois, le chien se met à crier... je me

cache et me déchausse... je change de vent et j'arrive juste au moment

où tu portais ton dernier paquet... mais pas dans ta voiture... Là,

maintenant, nous allons partir...

Simon était chaussé; il grimpa dans la voiture, s'y mit bien à

son aise; il ramassa les guides; voyant dans l'ombre se dessiner la

silhouette maigre et aux angles aigus du vieux cheval, il s'écria:

--Dis donc, sauvage, c'est pas un cheval mécanique? il marche tout de

même?... Il lui faudra plus d'avoine que de coups de fouet... Attends,

ma vieille, c'est pas parce que les gens sont dans le malheur qu'il

faut laisser jeûner le pauvre monde... Nous allons te donner un bonbon,

vieux gourmand.

Et Simon fouillait dans sa boîte à pralines, renouvelait sa provision

personnelle, et en offrant au vieux sauvage forcément immobile:

--Ouvrez la bouche et ne mordez pas... ou sans ça... je tape! Là!

vois-tu ça, ça console! Hue! et il fouetta le vieux cheval qui partit

joyeusement.

Rig disait:

--Où vas-tu?

--Tu t'en doutes bien, vieux coquin; je te conduis chez le lieutenant...

Comment, vieux gourmand, tu voulais tout, tout pour toi tout seul!...

Tu laisses cette pauvre petite Iza, la petite sauvagesse, dans la

misère... Georgeo, il n'y a plus rien à dire: tu lui as fait un

sort...

Le vieux Rig, muet, les yeux fermés, s'abandonnait, feignant de dormir:

il n'ouvrait l'oeil que lorsqu'il sentait tourner la voiture, pour

regarder la direction suivie, craignant toujours que Simon n'allât le

livrer aux agents. Simon, qui n'aimait pas la solitude, causait avec

Rig, comme si celui-ci avait été assis près de lui; le vieux sauvage

restant dans son mutisme, il alternait et parlait quelquefois au cheval.

Il ne faut pas croire que Simon fût un automédon de premier ordre;

à chaque tournant de rue il accrochait le trottoir, et il sacrait bien

comme le diable, se tenant à _l'avant_ ainsi qu'il disait, tenant

son fouet comme s'il pêchait à la ligne, regardant avec terreur les

lumières des voitures qui s'avançaient devant lui...

--Bon sang... En v'là un qui va m'aborder!... Et vire donc, eh! vieille

carcasse... Aïe! aïe donc, mais va donc, t'as la barre en dedans... et

potence à l'ail!... tu vas m'accoster. Appuie donc à bâbord... appuie

donc... Quoi que tu dis!... Espère! espère!... On a l'oeil... Hue

donc!

Puis, revenant à Rig lorsque la chaussée était libre:

--Tu vois, ma vieille, tout ça, ça ne sait pas conduire! oh! si ça

avait flotté comme nous... Vieux sauvage, tu le vois, il ne faut jamais

faire des bêtises avec Simon... sinon, ça tourne mal... Tu te croyais

malin, tu te disais: Simon est une vieille plie..., bête comme une

morue... Eh bien, tu vois, ma pauvre vieille... Simon est solide au

poste... l'oeil au quart... Le lieutenant a dit: Il faut que tu me

ramènes le vieux sauvage avec l'argent... Tu vois, je t'amène avec

tout ton bazar... Hein! et ça a été vite... On tournait une rue et

les roues de la voiture montaient sur le trottoir, une autre voiture

barrait le passage; Simon se dressa et levant le fouet en criant pour

répondre aux injures du cocher:

--Qu'est-ce que tu dis?... Appuie à bâbord, sale marsouin; appuie ou

je t'aborde et je te coule.

Lorsque Simon arriva à Charonne, il fit entrer la voiture dans la

longue allée, dit au nègre de dételer le cheval et, chargeant sur son

épaule le corps ficelé du vieux sauvage, il le monta dans la chambre

de Davenne.

--Qu'est-ce que cela? fit Pierre en voyant son matelot et son singulier

colis.

--Mon lieutenant, on fait ce qu'on peut: il n'était possible à amener

vivant que comme ça...

--Il a refusé de venir?

--Je ne le lui ai pas demandé... Mais comme il serait gêné pour

parler, je vais vous raconter la chose en deux temps. Voici...

Et Simon raconta son expédition dans tous ses détails... Il termina:

--Le grand point était de venir avec son sac... Vous voyez qu'il a

encore été gentil, le vieux coquin; il m'a prêté sa voiture... je

crois même qu'il m'aurait peut-être invité à prendre un verre; mais

c'est parce qu'il était certain que je refuserais... Il ne s'agit plus

que de faire une perquisition dans la voiture.

Rig eut un regard de haine.

--Ne nous fâchons pas, sauvage. Simon ne touche qu'aux choses propres,

il ne te prendra rien.

Davenne regardait attentivement Rig; il avait vu ses yeux pleins de

flammes, il lisait sur le visage du vieux misérable de quelle rage

l'avait empli la réussite de Simon. S'adressant à son matelot:

--Simon, rends-le libre...

--Espère! espère! le sauvage, tu vas te retrouver sur pied...

Et, obéissant à son maître, il dénouait rapidement les cordes.

Lorsque Rig fut debout, son premier mouvement fut de porter les mains

à sa ceinture sous sa houppelande, en même temps que son regard fauve

regardait en dessous le matelot... Celui-ci éclata de rire en disant:

--Comment, vieux phoque, tu crois que j'avais laissé tes joujoux après

toi?... Bébête, va... Tu sais bien que depuis quelques mois nous

faisons campagne ensemble,--et il montrait un couteau et un revolver.

--Rig, dit froidement Pierre, lorsque j'ai été te chercher et que je

t'ai demandé ce que tu voulais, c'est toi qui as fixé les conditions?

--Oui, maître, fit le vieux matelot, courbé, comme humilié et

regardant en dessous.

--Ai-je tenu mes engagements?

--Oui, maître..., et je ne réclame rien!

--Lorsque je t'ai fait revenir avec Iza... pour jouer le rôle de

Zintsky, tu m'as dit que tu risquais ta liberté; qui a fixé le

prix?...

--Moi! maître!

--Tu m'as amené Iza, tu m'as amené Georgeo, et chaque fois ai-je payé

tes services?

--Oui, maître.

--Tu as aujourd'hui beaucoup d'argent, Rig; tu vis sobrement et la somme

que tu as aujourd'hui est pour toi plus qu'une fortune... Pourquoi ne

veux-tu pas finir la vie odieuse que tu mènes? Pourquoi veux-tu voler

même tes frères?

--Pourquoi? Parce que Rig est vieux et qu'ils sont jeunes;... qu'Iza

sera toujours riche maintenant..

--Rig, je lis dans ton regard; prends garde. Celui qui est capable de

faire ce que tu as fait gardera peu de mesure; je connais pour te faire

obéir certaine histoire arrivée à bord de la _Souveraine_...

Le vieux sauvage baissa la tête...

--Aujourd'hui, Rig, si je pouvais seulement penser que tu devinsses

ingrat avec moi, que tu oubliasses ton serment et que tu devinsses

traître; enfin, si cette pensée me venait, j'enverrais ton signalement

au bas du rapport du capitaine de la _Souveraine_, au procureur

impérial; je l'inviterais à passer par ton cloaque de Montrouge, et,

lorsqu'il aurait vu le corps du grand Georgeo, je lui dirais le nom du

coupable. M'as-tu compris?

--Si le maître parlait..., moi aussi je parlerais.

--Et que dirais-tu? fit Davenne en se levant hautain et croisant les

bras. Simon clignait de l'oeil et troussait ses manches, s'apprêtant,

au premier signe, à sauter sur le sauvage.

--Je me suis fait mourir..., puis tu m'as sauvé..., et j'ai renoncé à

voir tous ceux que je connaissais. Qu'y a-t-il à dire à cela?

--Alors que craignez-vous?...

--Je veux que tu comprennes que je n'ai rien à craindre. Il ne me

plaît pas qu'on sache que Pierre Davenne est vivant; mais il n'y a

là ni délit ni crime... Souviens-toi donc que je ne relève que de ma

conscience et non de la justice... Mais, autour de ce que tu sais, je

veux le silence;... entends-tu, le silence? Sinon, Rig, je l'obtiendrai

violemment...

Il y eut une pause pendant laquelle Rig, muet, attendait les yeux

baissés. Pierre reprit:

--L'or de Georgeo est à toi avec le sang qui le tache...; mais tu vas

rendre la part d'Iza... Où est-elle?

--L'argent d'Iza est à moi!...

--Que dis-tu? demanda sévèrement Pierre, qui d'un signe ordonna à

Simon de sortir. Simon cligna de l'oeil semblant dire qu'il comprenait,

et il sortit.

--Je dis... Je vous ai servi, vous m'avez payé..., je n'ai rien à vous

réclamer... Mais vous n'avez rien à voir dans ce qui regarde Iza...

Vous ne connaissiez pas Iza: elle était chez moi; c'est moi qui l'avais

arrachée des mains de ceux qui la voulaient prendre; c'est moi qui

l'ai amenée à Paris, c'est moi qui l'ai nourrie... Iza était ma

domestique, et dans son pays on dirait mon esclave... C'est pour moi

qu'elle travaillait lorsque je l'ai amenée chez vous, et ce qu'elle a

gagné est à moi. Rig est vieux... Rig a eu assez de mal à gagner sa

vie, à assurer le pain de ses vieux jours. Iza était une pauvrette

bonne à rien... et Rig l'a prise quand même... Mais si le vieux Rig

l'a prise, ce n'est pas pour rien, c'est qu'il avait un but: il savait

qu'un jour Iza lui payerait largement ce qu'il avait fait pour elle...

--Ainsi, tu veux dire que la somme qui revenait à Iza, suivant nos

conventions, t'appartient; je t'ai donné cinq mille francs pour ton

expérience, cinq mille francs pour jouer le rôle de vieux Moldave,

cinq mille francs pour achever l'affaire d'Auteuil... et aujourd'hui tu

n'es pas satisfait...

--Iza était ma servante...

--Lorsque j'ai chargé Iza du rôle qu'elle a joué..., je t'ai payé

encore; tu l'oublies, et la misérable petite n'a consenti à prendre le

nom du coquin qu'à un prix arrêté entre nous... Est-ce qu'aujourd'hui

tu es responsable, toi, de ce qu'a fait Iza?... Et tu oublies toujours

Georgeo: c'est toi aussi, toi qu'il haïssait cependant, qui me l'as

fait connaître... Rig, je ne m'occupe pas de Geo, mais tu vas rendre la

part d'Iza.

--Personne ne reprendra à Rig l'argent qui est à lui... Là-bas, il

m'a surpris; mais ici, je suis libre.

Et comme Rig semblait se redresser, qu'il avait déjà regardé, deux

fois autour de lui--comme le fauve, prêt à s'élancer, cherche la voie

qu'il suivra,--calme et froid, Pierre ouvrit le tiroir d'un meuble, en

sortit un long revolver et en tira la baguette d'arrêt...; puis, le

doigt sur la détente:

--Rig m'appartient... Il est chez moi, et sa vie est dans mes mains.

S'il essaye de fuir, je l'étends à mes pieds.

En voyant le canon de l'arme dirigé sur lui, le vieux sauvage eut un

tressaillement involontaire qu'il réprima aussitôt; il dirigea son

regard sur celui de Pierre: il n'eut pas de doute sur l'exécution de la

menace, mais il se redressa crânement aussitôt en disant:

--Je ne fuirai pas, vous lâcheriez la police à mes trousses; mais je

ne rendrai pas la part d'Iza, elle m'appartient...

--Et si je te faisais arrêter?

--Vous ne le ferez pas... Vous n'avez pas à craindre la police..., mais

vos intérêts vous obligent à ne pas le faire. Et en disant ces mots

il regardait Pierre, il vit qu'il disait vrai.

Pierre dit brusquement:

--Finissons-en, veux-tu être tranquille...? Veux-tu que j'oublie ce que

tu viens de faire? Garde la part de Geo. Rends la part d'Iza et pars

ce soir pour ne plus mettre les pieds en France; car, dans trois

jours, Rig,... dans trois jours, entends-tu? les intérêts que j'ai à

ménager seront satisfaits... et je pourrais te livrer à la justice...

Alors ce serait tout qu'il faudrait rendre, tout avec ta vie... Veux-tu?

Le front du vieux saltimbanque se plissa une seconde, ses yeux se

fermèrent bien...; mais se domptant et raidissant les bras, les poings

fermés, comme pour imposer nerveusement à lui-même sa volonté, il

dit en serrant les dents:

--Non! non! l'argent est à moi... Et puis je ne crois pas à tout

cela...

--Rig, réfléchis!

Le vieux coquin regarda autour de lui, la porte derrière était

ouverte, le bras armé de Pierre était baissé; en une seconde il pensa

que Davenne était incapable de le poursuivre pour une somme d'argent,

qu'on voulait seulement l'intimider pour l'obliger à rendre l'or volé.

Il répondit:

--Non! non, vous ferez ce que vous voudrez!... L'argent d'Iza, c'est le

mien.

Et d'un saut prodigieux en arrière, il se trouva sur l'escalier, il

glissa plutôt qu'il ne descendit, bousculant tout.

Il y eut un fracas dans l'escalier, suivi d'un bruit métallique qui

fit aussitôt sortir Pierre Davenne la lampe d'une main, le revolver de

l'autre. On entendait crier dans l'ombre.

--Ah! vieille potence, tu m'as abordé... Espère! espère!... ne te

baisse pas, vieux gredin...ou je t'étrangle.

La lumière apportée par Pierre éclaira la scène. Simon tenait le

vieux Rig au cou, et celui-ci cherchait à écraser le matelot sur les

barreaux de la rampe; sur les marches de l'escalier, le petit sac de

cuir de Russie tout garni de platine, éventré et duquel tombait,

ruisselant sur le tapis qui couvrait les marches, un flot d'or...

C'était la sacoche d'Iza que le matelot avait été reprendre dans la

voiture du vieux sauvage...

Aussi, en voyant l'or qu'il avait caché pris par Simon, était-il

décidé à en finir avec le matelot; mais si l'un était adroit,

l'autre était plus jeune et plus fort.

Simon montait l'escalier tout fier, il tenait la sacoche, le trésor

d'Iza; un large rire s'étendait sur sa grande bouche: c'est que, pour

la retrouver, il s'était fait aider par le nègre, et à eux deux ils

avaient tout bouleversé dans l'_entre-sort_. Chaque fois qu'une fiole

lui tombait sous la main, Simon disait au nègre qui se nommait Ali:

--Tu sais, Rissolé, goûte pas à ça, ma vieille..., ça te rendrait

pâle..., c'est de la poison.

Et les fioles du vieux Rig, si soigneusement rangées, allaient se

perdre dans les chiffons.

Lorsque Simon avait trouvé le sac, lorsqu'il avait reconnu le premier

cadeau que Pierre avait fait à Iza, il s'était écrié joyeusement:

--Espère! espère! tu peux atteler... j'ai l'affaire...

C'est alors que, content de sa trouvaille, heureux d'avoir entièrement

exécuté les ordres de son lieutenant, il se précipita dans

l'escalier, la petite sacoche dans ses bras, grimpant la tête en avant,

dans l'ombre, habitué à la maison... C'est à ce moment que le vieux

sauvage se sauvait, menaçant. La tête de Simon donna dans la carcasse

du vieux Rig, le choc eut pour résultat de faire tomber les deux hommes

de côté; près de la rampe la sacoche, en tombant, creva, et l'or

jaillissant tinta... Rig eut un éclat de rage.

--Potence à l'ail! avait crié Simon dans l'abordage.

Ce juron avait suffi à Rigobert pour savoir à qui il avait affaire...;

le bruit de l'or, en tombant, lui avait appris ce que le matelot venait

de faire, et, fou de colère, de rage, de haine et de lui-même, il

cria:

--Ah! c'est toi... Je vais te finir là...

C'est alors que Simon, le reconnaissant à son tour, avait étendu ses

longs bras et ses mains de fer avaient serré comme dans un carcan le

col du vieux sorcier... Mais le cou de Rig était bien mince... et bien

dur.

Alors Simon avait reçu un coup de poing, un coup de poing énorme; il

avait heureusement frappé sur la joue gonflée, ça avait amorti le

coup; mais la pression trop forte avait rendu «la praline» amère.

Oh! alors, le vieux Rig gâtant ce que Simon disait qu'il y avait de

meilleur dans la vie..., le vieux Rig était un homme perdu...; les

doigts se serraient sur son cou...

Pierre Devenue parut...; il ordonna à Simon de lâcher le vieux Rig,

qui tirait la langue...

Ce fut pour Simon un ordre difficile à exécuter, il regarda deux fois

Pierre; son regard était suppliant... Pierre dit:

--Laisse Rig sortir d'ici; puisque tu as l'argent d'Iza.

Simon lâcha Rig, mais en lui disant tout bas:

--Toi, vieux gredin, tu abîmes ma nourriture...; nous nous

retrouverons... Espère! espère!

Rig, souple, s'était laissé glisser; il avait déjà repris la

sacoche; il ramassait sans bruit l'or sur les marches, semblant se

retirer à reculons, humilié... Pierre descendit deux marches, lui

plaça le canon du revolver sur le front en disant:

--Laisse l'or que tu as volé, misérable, ou cette fois, vieux brigand,

je te fais sauter la cervelle.

Rig regarda en dessous, son regard se croisa avec celui de Pierre: il

vit qu'il était condamné s'il n'obéissait pas; il descendit alors à

reculons, grinçant des dents, n'osant dire haut les blasphèmes, les

injures et les menaces qu'il grognait tout bas, bien convaincu qu'il

suffirait d'une seconde d'hésitation pour que Pierre l'étendît sur le

tapis tout ruisselant d'or.

Simon, au paroxysme de la rage, faisait tous ses efforts pour se

contenir; il avait pris à pleine main dans sa boîte à praline... et

il mâchait, il mâchait de rage, de colère, è croire qu'il voulait se

mordre la joue.

Rig sortit. Quand la porte du vestibule fut retombée, il exclama

le plus odieux blasphème... Il courut vers sa voiture, elle était

attelée, il sauta sur son siège, et montrant le poing vers la maison,

il s'écria menaçant:

--C'est ta condamnation que tu viens de signer là?... L'argent que tu

as pris à Rig, il faut qu'il le regagne... Il le regagnera en vendant

ta peau!... Hue! là, Jupiter, hue!... et il enveloppa son cheval d'un

vigoureux coup de fouet.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 67 / 73 题