LES BONS COMPTES FONT LES MAUVAIS AMIS.

Pendant que Fernand Séglin s'installait dans le petit pavillon de la

rue Payenne, Iza, qui avait connu la fortune, s'apercevait qu'avec

sa première jeunesse elle avait perdu les goûts simples qui la

réjouissaient autrefois: la bohème lui semblait triste, et elle se

décidait à rentrer dans la vie superbe qu'elle venait de quitter si

étrangement... Est-ce qu'elle pensait à retrouver son mari? Oh! non,

pas une minute l'idée de Fernand ne vint à sa pensée, pendant le

trajet du chemin de fer à Charenton. Lorsqu'elle arriva, Pierre la

reçut aussitôt, et en la voyant il lui demanda:

--Qu'y a-t-il, Iza? comment te trouves-tu encore à Paris?

--Maître, je ne puis partir... Je n'ai rien.

--Tu n'as rien?

--Maître, vous m'aviez promis qu'on me rendrait les beaux bijoux qu'il

m'avait volés... Vous m'aviez promis que j'aurais plein le petit sac de

pièces d'or...

--Et tu n'as rien... Georgeo te les a pris?

--Comme moi, maître, Georgeo n'a rien.

--Pierre fronça les sourcils.

--Ainsi le vieux Rig ne vous a pas été porter hier matin à Boulogne

le prix que nous avions fixé?

--Non, maître...

--Le vieux coquin, murmura Pierre.

Et il sonna sur un timbre. Le nègre parut.

--Appelle Simon...

Le nègre sortit. Pierre se tourna vers Iza:

--C'est Georgeo qui t'envoie?

--Non, maître!

--Où est-il?

--Je ne sais pas,... fit Iza en baissant les yeux; je l'ai quitté.

--Comment ça? que s'est-il passé entre vous?

--Rien, maître.

--Est-ce qu'il t'a reproché ton mariage?

--Non, maître.

Et respectueuse devant Pierre, elle n'osait répondre. Il lui prit la

main, la fit asseoir en face de lui et demanda à l'étrange créature:

--Iza, dis-moi pourquoi tu as quitté celui que tu aimais?

--À vous, maître, je ne sais pas mentir... J'étais heureuse de partir

avec lui, c'est moi qui lui ai dit: Tue-le... pour me rendre libre, tout

à toi... Et il l'a tué. Je suis maîtresse de moi... Alors je suis

partie avec lui, j'étais contente en montant dans sa voiture, j'ai bien

vite rejeté mes beaux habits pour remettre les autres... et quand je me

suis vue habillée comme autrefois, je me suis jetée dans les bras de

Georgeo et je lui ai dit: Maintenant nous allons vivre heureux, et il a

ri... Alors, maître, il m'a semblé que ce rire était niais, bête...

Il ne répondait à mon enthousiasme que par des bêtises... Je me suis

couchée, et, cahotée d'abord par la voiture, je me disais: On est bien

là, libre, maître de soi... et je ne pouvais dormir. Au bout d'une

heure les cahots me faisaient mal, et puis il y avait dans la voiture

des senteurs d'huile âcre qui me portaient au coeur... Je ne pus

dormir, j'avais hâte de voir le jour... Au matin, quand je me levai,

j'eus un peu honte de mon costume, mais ça me fit rire... Puis des gens

qui passaient me regardaient singulièrement; je me dis alors que je

n'étais pas belle ainsi, que c'était parce que j'étais à peine

vêtue... qu'on me regardait... Quand Georgeo revint du marché, il me

sembla bête, cet homme, avec ses petits paquets dans les mains, son

pain sous le bras... Quand il vint m'embrasser, je le trouvai sale...

et toute la journée je ne pensai plus qu'à la belle chambre où je

dormais si bien, où ça sentait si bon... Les effets que je portais me

cuisaient sur la peau... et je pensais au beau linge fin parfumé que

je mettais chaque jour... Alors je me fis honte: je me trouvais moins

belle, et, au dîner du soir, je ne voulais pas manger en voyant le pain

dur, le gros vin rouge, la viande noire... Il me sembla que je n'avais

jamais vécu ainsi, j'avais le dégoût aux lèvres. Maître, je ne veux

plus être pauvre...

--Et Georgeo?

--Ce matin, maître, au petit jour, Georgeo était endormi, la voiture

suivait la route, je suis descendue, j'ai dit adieu... et je suis

venue...

--Tu ne veux plus le revoir?

--Jamais...

--Que vas-tu faire?

--Je ne le sais pas..., je serai riche!

--Tu n'aimes plus Georgeo... tu n'aimais pas Fernand?

--Il est mort...

Pierre Davenne savait que Fernand était vivant; mais il ne crut pas

utile de détromper Iza.

On gratta à la porte. Pierre commanda d'entrer. Simon parut.

En voyant Iza, il dit malgré lui:

--Tiens! la sauvage!

Pierre regardait Simon, tout surpris de son costume. C'est que Simon

avait repris son ancienne défroque. Il avait rattaché à ses oreilles

ses grands anneaux d'or, il avait revêtu son pantalon étroit du genou

et large sur le pied; il avait son grand châle rouge en ceinture, sa

chemise à col lâche, nouée par une cravate sur laquelle était une

ancre; on voyait, sous la chemise, le tricot à raies bleues, puis

la petite vareuse, et ce chapeau, si bizarre d'équilibre, qui était

placé sur le derrière de la tête comme un chignon. En voyant Pierre

le regarder des pieds à la tête, il lui dit joyeusement en changeant

sa praline de côté:

--On a mis la petite tenue... Maintenant que l'autre n'est plus de

ce monde, nous pouvons faire notre rentrée dedans... Voilà assez

longtemps que je me déguise, ça semble bon de mettre des vêtements

comme tout le monde.

Simon était persuadé qu'il était très élégamment vêtu.

--Simon, dit Pierre, sais-tu où nous pourrions bien trouver le vieux

Rig?

--Le vieux Rig: on pourra encore le trouver chez lui, dans son trou;

mais ce soir il n'y sera plus.

--Je vais y aller, dit aussitôt Iza.

--Non! commanda Pierre. Iza, tu vas retourner à Paris, descendre dans

une maison que je vais t'indiquer. Voici de l'argent: tu vas te revêtir

en Parisienne... Dans deux jours tu recevras ce que je t'ai promis et tu

seras libre.

--Bien, maître...

Pierre écrivit une lettre, la lui remit, et lui donna un rouleau d'or.

--Va à cette adresse, et attends-moi, d'ici deux jours...

Iza sortit aussitôt, et Pierre dit alors à Simon:

--Simon, le vieux sauvage a gardé l'argent qu'il devait porter à

Iza...

--Il disait qu'elle était chez lui...

--C'est faux...

--Les deux malheureux, au lieu de se dérober prudemment aux recherches,

étaient obligés de l'attendre et risquaient ainsi de tout perdre... Il

faut que tu me trouves le vieux Rig...

--Espère! espère! Je le trouverai... Ah!, le vieux coquin, il n'est

pas content de sa part...

--Pour être certain de le trouver, il faut t'y rendre immédiatement...

--Je chasse dessus, tout de suite... En voilà un vieux gourmand... pas

même laisser la solde à cette petite bellotte... Espère! espère! je

vais le secouer, le vieux marsouin.

Il allait partir, et déjà il fouillait dans sa poche pour changer ses

«munitions de bouche,» comme il disait.

Pierre le rappela:

--Ton homme est-il revenu de là-bas?

--Oui, mon lieutenant; il n'y a rien de nouveau, la maison est toujours

gardée comme si l'on attendait quelqu'un, mais pas moyen de tirer un

mot de ces gens-là... C'est muet comme des phoques, ça ne dit qu'un

mot: «Passez votre chemin.»

--Sait-on où a été transporté Fernand?

--On ne sait rien... Il a été arrêté presque aussitôt après notre

départ. Pour la blessure, il n'en était plus rien; le médecin ne

s'est même pas aperçu de ce que le vieux Rig avait mis dessus...

--La maison est toujours gardée; ils espèrent que sa femme viendra, et

la croient sa complice... Il faudrait savoir si l'on a saisi sur lui ou

chez lui les fonds qui devaient servir à payer les traites...

--Je n'ai rien pu savoir par Martin... Le caissier n'est pas venu à la

maison, et on croit qu'il s'est sauvé.

--Ah! il se pourrait que ce soit le caissier qui se soit sauvé avec

l'argent en apprenant la dégringolade de la maison...

--Espère! espère! mon lieutenant, je saurai tout ça ce soir... Je

vais d'abord vous chercher le vieux Rig, puis après j'irai flâner par

là... Moi, je suis inconnu, maintenant, il n'y en a qu'un qui pouvait

me reconnaître, et, à cette heure, il ne flotte guère!...

--Allons, hâte-toi! Prends une voiture, j'attends...

--Aie pas peur, lieutenant, je l'embosse, la vieille carcasse, et je

vous l'amène.

Simon partit aussitôt en clignant de l'oeil. Il était à peine sorti,

que Pierre se levait à son tour, allait frapper discrètement à la

porte d'une chambre voisine de la sienne... Une jeune femme vint ouvrir;

en voyant Pierre, elle lui dit:

--Si je ne vous ai pas encore conduit Jeanne, c'est que la chère jolie

est encore endormie...

--Ce n'est point cela qui m'amène, Madeleine... Asseyez-vous, mon amie,

et écoutez-moi.

La jeune femme que nos lecteurs ont vue au début de cette histoire,

Madeleine de Soizé, était bien changée; quoique toujours belle, une

pâleur maladive couvrait son visage; dans le regard et dans le sourire

régnait une profonde tristesse; sur ses beaux traits on sentait que

la douleur et la souffrance avaient passé. L'on se souvient de l'état

dans lequel était la malheureuse jeune fille lorsqu'elle vint, un soir

d'orage, raconter à Pierre le terrible secret; c'est cette situation

qui, la flétrissant à jamais, l'avait poussée à la cruelle vengeance

qu'elle exécutait... Sans espoir, elle voulait désespérer les autres.

Depuis ce jour, le malheur sans cesse l'avait poursuivie. Lorsque, ne

pouvant plus cacher sa faute, elle se jeta aux genoux de son père et

lui raconta qu'elle avait été non une coupable, mais une victime, le

vieux paralytique s'était levé superbe comme au jour où il marchait

au feu; son regard avait eu l'éclair de mort des jours de combat, il

aurait voulu trouver devant lui celui qui avait déshonoré son enfant.

Il s'était levé, il avait voulu agir et il était retombé sur son

fauteuil, épuisé; il avait avancé les mains sur la tête baissée de

son enfant à genoux; à la contraction de rage de son visage avaient

succédé le calme et la prière. Deux larmes avaient coulé de ses

yeux, il s'était raidi et sa tête était tombée en arrière. Sa

fille, toujours à genoux, sentant les mains de son père sur ses

cheveux, n'avait entendu qu'une phrase qui était pour elle le pardon

demandé:

--Ma pauvre enfant! Dieu juste, prenez-moi, mais vengez-la!

Et elle n'osait lever les yeux; en sentant les mains plus lourdes de son

père, elle relevait la tête et les bras retombèrent inertes de chaque

côté du fauteuil... Elle regarda son père, et jeta un cri en se

dressant épouvantée. Le capitaine Antoine de Soizé était mort...

Folle de douleur, se reprochant la mort de son père, la malheureuse

enfant criait, sanglotait et voulait mourir... Les voisins, accourus à

ses cris, cherchaient à la contenir; mais rien ne saurait dépeindre

l'état dans lequel était la malheureuse jeune fille, dont nos lecteurs

ont pu juger, au reste, l'ardeur et l'énergie. Elle se roulait sur

son lit, arrachant ses cheveux, blasphémant, proférant des menaces,

répétant un nom inconnu des femmes qui cherchaient à la consoler

et qui se regardaient entre elles, effrayées de l'intensité de cette

douleur.

La secousse produite par la mort de son père la força à prendre

le lit le soir même; elle passa tout un jour dans les plus atroces

douleurs: il semblait qu'un être refusait de naître dans cet

appartement occupé par la mort... À l'heure où, évitant de faire

du bruit, on enlevait le corps du capitaine Antoine de Soizé pour le

conduire à sa dernière demeure, Madeleine retombait presque mourante

sur son lit en mettant au monde un fils qui mourut le soir même.

Pendant dix jours, la malheureuse jeune femme fut entre la vie et la

mort, et les soins ne lui manquèrent pas... C'est Pierre qui la faisait

veiller; lorsqu'elle put sortir, il la fit aussitôt venir à Charonne,

où elle acheva de se rétablir en s'occupant de la petite Jeanne...

Les terribles épreuves par lesquelles la malheureuse avait passé

augmentèrent encore sa haine, et Pierre s'en réjouissait; car,

dans ses moments de défaillance, c'était elle qui le poussait à la

vengeance.

--Madeleine, le misérable va subir le châtiment; à l'heure où je

vous parle, la punition commence...

Madeleine releva la tête, interrogeant, le sourcil froncé.

--Fernand, vous le savez, a continué sa vie épouvantable, ne reculant

devant aucun moyen pour satisfaire à ses désirs... Il aimait la vie

grande, il l'a eue; il n'avait jamais aimé véritablement, il a aimé,

il est fou d'amour.

--Je sais tout cela..., et la vengeance?...

--Hier, il est rentré chez lui au milieu de la nuit: je l'attendais

dans sa chambre...

--Vous!...

--Il a reculé devant moi comme devant un spectre..., et j'ai soulevé

les rideaux de son lit pour lui montrer sa femme, son idole, endormie

dans les bras d'un autre.

--Eh bien? demanda Madeleine, l'oeil ardent.

--Il a jeté un cri épouvantable; pour se soutenir, il dut s'accrocher

à la cheminée, le regard fixé sur les deux amants... Ceux-ci

s'éveillèrent, et la femme coupable, celle qu'il aimait, criait à son

complice: Tue-le! tue-le!

--Ah! Dieu juste, fit Madeleine, vous lui rendez ce qu'il a fait aux

autres!

--Les amants se sauvèrent, et alors qu'il pouvait avoir l'espoir de se

venger, ce plaisir âpre de ceux qui ont beaucoup souffert, on est

venu l'arrêter comme faussaire... Il est en prison, et chaque nuit il

pensera que celle qu'il aime est avec l'autre.

--En prison!... Il sera jugé... et acquitté?

--Fernand sera condamné, sa vie finira au bagne: il est à jamais

perdu, et il aura dans son existence de condamné la pensée constante

que celle qu'il aime le trompe, qu'elle se moque de lui... Dans ses

rêves, il les entendra rire, il a le châtiment auquel nous l'avons

condamné; la vie avec la honte et le désespoir, l'amour, comme un

vautour, lui déchirant le coeur...

--C'est sans regret, sans remords, que j'apprends sa peine... Je ne sens

en moi que de la haine.

--La moitié de l'oeuvre est faite, à l'autre maintenant...

--Monsieur Pierre, pour...

--Ne prononcez pas son nom maudit...

--Pour elle, sinon le pardon, au moins l'oubli...

--Non... Est-ce que vous avez oublié, vous?

--Moi, j'aurais pu avec le temps oublier s'il n'était venu s'ajouter,

à la faute commise par moi, la mort de mon père, le brave et loyal

soldat, emportant dans l'éternité son nom flétri par son enfant...

Jamais je n'oublierai, jamais je ne pardonnerai la mort de mon père!...

--Moi, jamais je ne pardonnerai ma vie brisée; jamais je ne pardonnerai

cette trahison, cette lâcheté;... jamais je ne pardonnerai ce doute

qui me ronge en regardant le seul être que j'aime, Jeanne; ce doute qui

revient sans cesse troubler mes pensées: Est-elle bien ma fille?... Et

alors, il me semble que je serais capable de tuer la pauvre enfant.

--Oh!...

--Pourtant je l'aime!... ma fille... la sienne. Oh! à cette pensée,

toute ma haine, toute ma rage revient. C'est ma vie tout entière

qu'elle a empoisonnée, c'est sa vie tout entière qui doit payer la

mienne... Larmes pour larmes, sang pour sang, rien ne m'arrêtera,

j'irai jusqu'au bout, sans pitié...

--Elle fut coupable, monsieur Pierre; car, si l'épouse avait une heure

d'égarement, la mère devait s'arrêter sur la voie fatale... Mais

la femme, c'est la faiblesse: elle peut à certaines heures être la

victime de sa nature... Le coupable, c'est l'ami indigne abusant de ces

heures, pour apporter la honte et le désespoir. Croyez-vous que par la

mère vous n'avez pas assez puni l'épouse?

Pierre, les poings serrés, la tête baissée, abîmé dans ses sombres

pensées, ne répondait pas. Madeleine continua.

--Vous avez une volonté de fer... Je ne vous dis pas: oubliez,

pardonnez; je vous dis: Ne punissez pas, laissez-la... Et puis, est-il

possible qu'un homme s'attaque à une femme? Ah! avec Fernand, c'était

la lutte; mais avec elle, c'est l'écrasement, c'est le crime...

--C'est le châtiment..., dit Pierre d'une voix sourde.

--Le châtiment n'est-il pas déjà terrible? Veuve et mère, et

l'enfant perdu!...

Pierre redressa la tête.

--Madeleine, depuis le jour fatal, vous m'avez vu sans cesse; est-ce que

mon coeur a battu? M'avez-vous vu chercher d'autres amours?... Je suis

resté austère, chaste... C'est qu'il y a là un amour profond, un

amour puissant que rien ne peut arracher. Geneviève fut une infâme...,

mais je l'aime; Geneviève fut une ingrate..., mais je l'aime;

Geneviève n'avait pour moi ni amour ni amitié, mais je l'aime, je

l'aime, entendez-vous?... J'ai pour elle du mépris, de la haine, et je

l'aime, et je ne sais si, me trouvant devant elle, je ne la prendrais

dans mes bras pour l'étouffer ou pour l'embrasser... Cet amour, que

je ne puis arracher de moi et contre lequel ma raison, mon honneur

protestent, cet amour devient de la haine... Non! j'ai trop souffert

pour pardonner, et je ne suis pas assez maître de moi pour oublier.

--Mais que voulez-vous donc?...

--Qu'elle meure! Et peut-être irai-je avec son enfant prier et pleurer

sur sa tombe.

--Monsieur Pierre, continua Madeleine, au nom de Jeanne, pitié pour la

mère...

--Je vous en supplie, Madeleine, je vous en supplie, ne mêlez jamais le

nom de l'enfant au souvenir de la mère.

--Pitié, au moins... Dieu pardonne, lui...

--Qu'en savez-vous? qui vous dit que la mort est le pardon, et qu'il n'y

a pas l'éternité pour le châtiment?...

Puis changeant brusquement...

--Madeleine vous êtes vengée... Ne parlons jamais de tout ceci; c'est

seul que je veux agir...

--Prenez garde!... c'est vous qui allez devenir criminel...

Pierre haussa les épaules.

--Comme le bourreau!... Adieu, Madeleine, laissez-moi... et retournez

près de Jeanne.

Et comme, tout fiévreux, il se promenait dans la chambre, elle dit à

mi-voix en sortant:

--Pauvre homme!

Et Madeleine de Soizé sortit de la chambre, attristée par cette grande

douleur, épouvantée par cette haine, mais respectueuse devant cette

force de volonté. Pierre, sombre, restait l'oeil fixe, sans regard, la

pensée tout entière sur le but qu'il poursuivait.

Pendant ce temps Simon obéissant s'était rendu à Montmartre dans la

rue étroite où le vieux Rig résidait depuis qu'il avait été chargé

de jouer plusieurs rôles dans le drame de Pierre Davenne. Il apprit que

le sauvage avait couché là; mais il était sorti au lever du jour. Sa

vie, avait-on dit, était très régulière depuis quelque temps, et il

était probable qu'il ne tarderait pas à revenir; assurément il devait

être dans le quartier! Simon ne fut pas embarrassé; il avisa, en

face de la maison de celui qu'il venait chercher, un bureau de tabac

augmenté d'un débit de liqueur.

La grande salle du premier étage était occupée par un billard.

Simon se dit aussitôt:

--Le vieux gredin tire des bordées dans les environs... Espère!

espère! J'entre là, je monte au premier, je me mets de quart à la

fenêtre... Il y a des munitions dans le dessous... Espère! espère!...

Il entra dans le débit de tabac, renouvela sa boîte de «pralines» et

dit à la marchande stupéfaite:

--J'espère un ami, je monte dans le dessus... Et je me place en

vigie... Il faut de l'oeil... faites-moi servir un verre pour brûler le

quart...

--Qu'est-ce que vous demandez... un petit verre?

--Envoyez-en un grand... et qu'on oublie la bouteille... Si la vieille

carcasse fait des escales, il n'abordera peut-être pas avant la

soupe... Espère! espère! Je vas me monter.

Et, ainsi qu'il le disait, au grand ébahissement de la débitante,

ayant renouvelé sa praline, il monta au premier étage... Les longues,

les éternelles heures passées à bord, devant l'immensité muette,

avaient rendu l'ancien matelot patient. Il prit un siège, se mit à

califourchon dessus, et accoudé sur le dossier, le menton dans ses

mains, le visage si près de la vitre que son haleine la couvrait de

buée, il guetta l'arrivée du vieux Rig. Sur une table près de lui le

garçon avait placé une bouteille de cognac et le verre.

La bouteille était presque vide et la nuit tombait, lorsque Simon

se leva de son siège, pour descendre renouveler ses munitions... La

marchande de tabac, très intriguée et peu rassurée par cet homme

qui depuis le matin était dans la maison et qui à chaque demande du

garçon n'avait répondu que:

--Espère!... espère! file dans ta cale,... fit un effort pour lui

demander:

--Mais, monsieur, qu'est-ce que vous guettez donc?

--Espère! espère... C'est le vieux marsouin d'en face... Je

l'attendrai plutôt jusqu'à demain.

La perspective d'avoir jusqu'au lendemain ce singulier consommateur

semblait ne point charmer du tout la vieille dame; elle dit naïvement:

--Marsouin? je ne connais pas ce nom-là dans le quartier.

D'abord Simon crut que la vieille débitante voulait se moquer de lui;

il la regardait avec son gros rire, qui fit tant l'effet d'une grimace

à la marchande de tabac qu'elle se rejeta en arrière... et Simon,

se disant qu'on voulait rire, fit par-dessus le comptoir des feintes

d'armes avec la main sur le corsage abondant de la débitante

scandalisée, qui se reculait en tapant ferme sur les doigts de fer du

matelot.

--On veut donc rire, la maman?

--Assez! Voulez-vous vous taire, polisson!... A-t-on jamais vu?... Où

vous croyez-vous?...

C'est en se tordant de rire que le matelot s'écria:

--Espère! espère!... Alors, il ne s'appelle pas Marsouin... C'est le

vieux Rig dont je parle...

La vieille dame ne répondit plus. Ce fut le garçon qui dit:

--Ah! je ne sais pas si c'est son nom...; mais ce doit être cette

espèce de vieux hibou d'en face.

--Oui, fit la débitante avec dégoût, ce doit être votre ami... Un

vieux sale...

--Vieux sale... c'est lui...

--Ah bien! fit le garçon, vous ne le verrez pas... Il sort d'ici...

--Comment! d'ici?...

--Absolument... il a acheté un timbre-poste. Il avait une petite

valise...

--Une petite valise... Il se sauve... Espère! espère! Je te vas mettre

le grappin dessus.

Et d'un bond Simon sortit de la boutique, laissant étourdis, effrayés,

et la patronne et le garçon.

Il faisait presque nuit; toute la journée le matelot était resté là,

solide au poste... et il avait perdu son temps. Mais Simon n'était pas

homme à ne pas exécuter les ordres de son lieutenant. Pierre Davenne

lui avait dit:

--Va me chercher Rig...

Et mort ou vif, Simon ramènerait Rig...

Où allait-il à cette heure? Il aurait été bien embarrassé pour le

dire lui-même... Il allait chercher Rig, et il causait se disant pour

se consoler, en changeant sa praline de joue:

--Espère! espère! je t'aurai, ancien.

Arrivé en courant sur les boulevards extérieurs, il lut sur l'omnibus:

_Montrouge_. Ce fut comme une révélation. Rig se sauvait; mais

assurément, avant de se sauver, il devait rentrer dans l'étrange

demeure où il l'avait trouvé. Simon courut après la voiture, et,

donnant ses trois sous au conducteur en s'élançant sur l'impériale,

il s'écria dans son bon rire:

--Ouf! là, dans la hune!

Il se mit près du cocher. Cinq minutes après il lui offrait une

praline... Dix minutes après il était presque debout, un genou sur la

banquette, les mains sur la rampe, se tenant de face dans la direction

de la voiture et la tête presque sur l'épaule du cocher... Ils

étaient déjà très amis... Simon lui racontait que, dans ses voyages,

il avait été dans un pays où les chevaux avaient un siège naturel

sur la croupe; en achetant la bête, on avait à la fois le cheval et

la voiture... On pouvait y tenir trois... Le cocher lui demanda s'il y

avait une capote. Simon faillit se fâcher, mais ce fut l'affaire d'une

seconde; il continua en racontant qu'avec la crinière intelligemment

nattée, on se faisait les guides...

Arrivé à Montrouge, il paya une bonne bouteille à son voisin... d'une

heure... et lui fit jurer qu'ils se reverraient; puis ils se dirigea

vers le bizarre village où nous avons déjà mené le lecteur.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 65 / 73 题