DIEU EST LE SAUVEUR DU MONDE.

Fernand, en sautant de voiture, s'était bien jeté dans la petite rue

où les agents l'avaient cherché; à l'extrémité était une porte

basse, qui ouvrait sur une maison enchâssée dans l'église... La porte

était enfoncée et permettait de s'y blottir... Fernand n'hésita pas,

il entra et tira violemment le cordon d'une sonnette; au-dessous

de l'anneau on lisait sur une plaque: _Sonnette de nuit four les

Sacrements_. La porte s'ouvrit juste au moment où les deux agents

regardaient à l'autre extrémité de la rue...

Fernand entra, se glissant adroitement pour n'être pas vu et repoussa

la porte doucement sur lui, en faisant jouer la serrure, afin qu'on

n'entendît rien.

Aussitôt un vasistas s'ouvrit, et l'on demanda ce qu'on désirait...

--Monsieur, dit Fernand d'une voix larmoyante, ne puis-je parler à M.

l'abbé? Je viens réclamer son secours pour une femme mourante...

--Bien, bien, monsieur, fit celui auquel il s'était adressé... Je vous

demande cinq minutes, le temps de me vêtir, et je vais prévenir M.

l'abbé... Si vous voulez me dire l'adresse...

--Je désire voir M. le curé, et partir avec lui.

--Bien, monsieur.

Le concierge fit lever sa femme pendant que Fernand, penché sur la

porte, écoutait les allées et venues; il entendit presque à son

oreille:

--Et là?...

--Oh! là, si on était rentré, on verrait du monde, c'est le

presbytère...

--Il n'aura pas été dans une église...

Fernand sourit...; les pas s'éloignaient. Le concierge sortait de sa

chambre et disait:

--Monsieur, si vous voulez attendre, je vais aller éveiller M. le

curé...

--Pendant ce temps, fit Séglin,--je suis venu hâtivement, et

nu-tête.. tout bouleversé,--pourriez-vous prier votre dame d'aller

chercher une voiture?... Je vais voir M. le curé; puis, en l'attendant,

je demanderai la permission de prier quelques minutes dans l'église...

La voiture nous attendrait dans l'autre rue.

Tout cela était fort naturel, le malheureux voulait prier pour la

mourante; puis il était élégamment vêtu, paraissait un homme très

distingué, et le concierge dit aussitôt:

--C'est la chose la plus facile du monde: ma femme va aller chercher une

voiture.

Pendant que la femme du concierge sacristain allait chercher la voiture

et que son mari montait éveiller le curé, Séglin, par la porte de

la sacristie, entrait dans l'église; il n'y était pas depuis deux

minutes, le sacristain était encore près du curé qu'il aidait à se

vêtir hâtivement, que la femme revenait; elle venait de rencontrer un

maraudeur revenant à vide. Séglin la remercia, prit le numéro qu'elle

lui tendit et dit qu'il attendait M. l'abbé en priant.

La femme se retira sans méfiance; dès qu'elle fut sortie, Fernand

sortait à son tour par la petite porte qu'elle avait ouverte, sautait

dans la voiture et se faisait conduire rue Payenne; là, il descendait

devant la porte de la maison où commence notre histoire...

Il sonna, et ce fut de la maison en face qu'un homme sortit aussitôt et

vint lui demander:

--Que voulez-vous, monsieur? La maison est inhabitée.

--Oui, monsieur, je le sais; je veux vous demander si vous savez ce que

sont devenus les anciens locataires.

--Le locataire est mort...

--Mais sa veuve, Mme Davenne...

--Ma foi, monsieur, je ne saurais vous renseigner absolument.

--On ne sait pas ce qu'elle est devenue?...

--On a vendu tout et la femme était malade; probablement on l'a mise

dans un hospice ou dans une maison de santé, et, pour le savoir, il

faudrait que vous alliez vous renseigner au notaire de la famille qui

demeure tout près, rue Saint-Antoine...

Fernand se serait bien gardé de faire une semblable visite... Il

était connu du notaire... Il remercia l'individu, remonta en voiture,

cherchant ce qu'il allait faire...; puis, audacieux comme un fripon, il

dit au cocher:

--Vous allez me conduire boulevard Ornano par le boulevard Magenta.

--Il voulait, en passant, voir ce qui se faisait chez lui.

La voiture monta rapidement vers les grands boulevards, la place du

Château-d'Eau, elle suivit le boulevard Magenta: lorsqu'elle allait

traverser la rue Lafayette, Fernand, blotti dans le coin, regarda ses

magasins. Tout paraissait encore dormir; mais, aux deux coins de la rue,

il vit deux hommes dont les allures révélaient facilement le métier

à un observateur intéressé. Fernand se rejeta tout à fait dans

l'angle et couvrit le bas de son visage avec son mouchoir. Assurément

les deux hommes postés au coin de la rue étaient deux agents qui

avaient été envoyés là aussitôt son évasion connue. La police

agissait rapidement. Il se demandait si des agents n'étaient pas à

l'intérieur: c'était plus que probable, et le pauvre et honnête

Picard était arrêté à son tour. Disons franchement que Fernand n'eut

pas une minute de remords à ce propos.

Sa maison devait être occupée par la police, et ses apparences calmes

ne le trompaient pas; le commissaire avait fait une faute en lui disant:

«À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison.» Sans

cet avis, il serait venu malgré lui s'y faire prendre... Il n'y avait

pas possibilité d'envoyer quelqu'un chez lui sans risquer de se faire

reprendre; de plus, la maison se trouvant en la possession absolue de la

police, il n'y pouvait rien retrouver de ce dont il avait besoin...

Fernand avait fouillé dans ses poches pour voir l'argent qui lui

restait, et il s'était mordu les lèvres en constatant que ses poches

avaient été fouillées et vidées, sur l'ordre du commissaire,

lorsqu'on l'avait étendu sur le lit... Il était absolument sans

argent... Qu'allait-il faire?... ne fût-ce que pour payer le cocher...

Il avait sa chaîne, sa montre, mais il ne se sentait pas rassuré pour

aller engager cela dans un mont-de-piété; il fallait des papiers pour

obtenir une somme un peu forte, et il n'avait plus un papier sur lui.

Quelques minutes avant, Fernand, en revenant de la petite église,

s'était demandé où il allait se cacher, pour se mettre à l'abri

des recherches; la fuite à l'étranger était difficile et dangereuse:

c'est la voie ordinaire que suivent tous les criminels, et c'est

aussi le point vers lequel se dirigent toutes les recherches... La vie

paisible dans l'ombre, à Paris même, lui offrait plus de sécurité

et lui permettait de se livrer tout entier à la lutte qu'il voulait

entreprendre contre celui qu'il était persuadé avoir vu vivant. Avec

le jour, les idées de spectre s'étaient envolées: le spectre était

en chair et en os. C'était un vengeur, il fallait le vaincre, ou sans

cesse il serait acharné après lui; ce que Pierre Davenne avait déjà

fait pour atteindre son but lui donnait l'idée de ce qu'il pouvait

faire encore.

Fernand voulait retrouver sa victime, il voulait revoir la malheureuse

Geneviève et en faire sa complice. Elle aussi devait avoir le désir

de se débarrasser de celui qui, sans pitié, l'avait implacablement

condamnée à la misère. À cette heure, pour Fernand, c'est lui, c'est

elle qui étaient les victimes, et Pierre Davenne, le mari outragé,

l'honnête homme trompé, était le coupable. C'est dans cette idée

qu'il s'était fait conduire rue Payenne, croyant que Geneviève y

résidait encore. Mais, en apprenant que la malheureuse femme était

tombée malade, qu'on avait vendu chez elle, qu'elle était à l'hospice

peut-être, pas un tressaillement n'avait secoué son être; tous ces

malheurs arrivés par lui et pour lui ne pouvaient l'apitoyer sur son

sort. D'abord, à cette heure, il ne pensait qu'à lui... Se sauver,

c'était fait; se ranger, il voulait le faire, et retrouver Iza.

En levant les yeux pour chercher ce qu'il allait faire, lorsque l'homme

chargé de garder la maison lui conseillait, pour avoir des nouvelles de

Mme Davenne, d'aller chez le notaire, Fernand avait lu: «Petit pavillon

richement meublé avec jardin à louer...» Il n'y avait pas fait

attention alors; en ce moment, cherchant par quel moyen il allait sortir

de sa situation, il trouvait un plan sûr...; mais il n'avait pas un

liard, et il fallait de l'argent, beaucoup d'argent.

Accoudé sur la rainure de la glace de la voiture, le menton dans

les mains, rongeant ses ongles pendant que la voiture remontait plus

lentement, il se disait:

--La petite maison de la rue Payenne est absolument discrète, et

personne ne viendrait me chercher là; il est probable que, lors de la

vente, c'est le propriétaire qui a racheté le mobilier, ce qui assure

une habitation confortable. Avec de l'argent je l'aurai, et de là je

puis, à mon tour, faire payer à Pierre le mal qu'il m'a fait. _Par

pari refertur_, et nous verrons alors. Mais où trouver de l'argent?

Tout à coup, Fernand eut un soubresaut, et il fit aussitôt arrêter le

cocher.

Il venait de voir Picard, son caissier; Picard qui marchait libre!...

et qui, tout soucieux, semblait se diriger vers les magasins. Il regarda

s'il n'était pas suivi; ne voyant personne de suspect, il le héla. Le

vieux caissier vint tout hésitant, ne le reconnaissant pas... Lorsqu'il

fut près de lui, il exclama:

--Ah! monsieur, que je suis heureux de vous voir!

--Montez près de moi, Picard...

Le caissier obéit et la voiture remonta au pas, sur l'ordre de Fernand.

--Qu'y a-t-il?

--Monsieur Séglin, je viens de l'hôtel du Helder... M. Lorillon est

parti cette nuit, quelques minutes après votre départ: il a dit qu'il

ne pouvait attendre.

--Vous avez les fonds? demanda aussitôt Séglin.

--Oui, monsieur, fit tristement le caissier.

Séglin, au contraire, dit joyeusement:

--Donnez-les-moi!... L'affaire est arrangée, j'ai reçu un mot de lui:

il vient déjeuner avec moi demain au retour d'un voyage court qu'il

devait faire, et il touchera chez moi...

--Ah! bien, tant mieux... je ne vis plus depuis deux jours... Il me

semble toujours que je vois arriver des protêts; ah! monsieur Séglin,

j'en aurais fait une maladie...

--Mon cher Picard, désormais vous pouvez dormir tranquille...

Donnez-moi les fonds...

--Voici, monsieur!... et le caissier retira de dessous son gilet un

vaste portefeuille; il décrocha la chaîne qui l'attachait après lui

et en tira les liasses: Tenez, monsieur Séglin, comptez bien; un,

deux, trois, quatre, cinq, six, sept... Sept liasses de vingt billets de

mille, ça nous fait cent quarante...

Les doigts de Fernand tremblaient en prenant les papiers...; jamais

il n'avait ressenti pareille impression en touchant des sommes plus

considérables... C'est qu'à cette heure la vie de Séglin était

nouvelle: il allait changer d'existence, d'allures, de nom, et il allait

rentrer riche dans la vie.

Picard, heureux de se débarrasser de l'argent et de la responsabilité

qu'il entraînait, souriait à mesure qu'il le donnait.

--Vous avez cent quarante mille en papier, voici maintenant une liasse

de six billets de cinq cents... cent quarante-trois mille.

Picard serra son portefeuille sous son gilet sans s'occuper de la

chaîne cette fois, et, fouillant dans son gousset, il ajouta:

--Et voici deux rouleaux de mille francs chacun... Cent quarante-cinq

mille francs.

--Bien, dit Fernand fiévreux en serrant précieusement ses billets et

son or... Très bien! Maintenant, mon cher Picard..., il faut que vous

me rendiez un service absolu... J'allais vous chercher pour cela, ce

matin... C'est ce qui m'a fait lever d'aussi bonne heure...

--Moi, monsieur, j'étais si inquiet que je n'ai pas dormi de la nuit;

à quatre heures, j'étais déjà parti afin de ne pas manquer mon

homme, je m'étais décidé à aller attendre son lever chez lui.

Séglin, qui devait à cette circonstance la fortune qu'il retrouvait,

se dit que décidément Dieu était avec lui. Il reprit:

--Picard, sans retourner à la maison où je vais vous remplacer, vous

allez vous rendre chez notre correspondant à Turin.

--Tout de suite? exclama le vieux caissier stupéfait...

--Tout de suite; les fonds expédiés par M. de Zintsky arrivent cette

nuit: un million... Il faut que vous soyez là. Vous prendrez du repos

en wagon... Vous ne me refusez pas?...

--Oh! non, monsieur, puisqu'il le faut...

Et abattu, harassé, le père Picard baissa la tête, écoutant

attentivement les instructions qu'il devait suivre et que lui donnait

Séglin sur cette rentrée imaginaire. Le but de Séglin était, on

le devine, d'éloigner le vieux caissier de la maison pendant quelques

jours: son arrestation immédiate aurait aidé à mettre la police sur

ses traces...; car le père Picard était la probité même. Il était

dévoué à son maître parce qu'il le savait un peu fou, mais honnête

et embarrassé... S'il avait su que celui qu'il respectait, qu'il

estimait, était un escroc, un faussaire, son sentiment se serait

absolument transformé: il aurait aidé les agents à prendre celui dont

il avait été la dupe.

Le voyage que Séglin lui faisait faire pouvait, en écrivant à Picard

à son arrivée à Turin, l'obliger à y rester quinze jours, le temps

dix fois nécessaire pour se mettre tout à fait à l'abri. Séglin,

arrivé boulevard Ornano, se fit descendre à quelques pas de la

boutique d'un chapelier, il paya la voiture et dit à Picard:

--J'ai une personne à voir, l'affaire de deux minutes. Ce cheval ne

marche pas, nous arriverions en retard pour le train; courez donc à la

place chercher une voiture avec un cheval un peu vigoureux.

Le père Picard obéit... C'était une manoeuvre pour que le cocher ne

pût donner de renseignements. Fernand entra dans une allée, puis en

ressortit aussitôt pour s'acheter un chapeau chez le chapelier.

Quand le père Picard revint, il monta dans la voiture qui l'amenait et

lui dit:

--J'étais ici à six heures et je n'avais pas trouvé mon homme; le

temps que j'allais au magasin, j'avais laissé mon chapeau pour qu'on

lui donnât un coup de fer...

--Je n'avais pas remarqué que vous étiez nu-tête.

--Cocher, dit Séglin, très vite à la gare de Lyon et vous aurez un

bon pourboire...

Le cocher enveloppa son cheval d'un vigoureux coup de fouet, et la

voiture se dirigea rapidement vers la gare. En repassant devant la

maison du boulevard Magenta, Séglin regarda: il vit que tout était

dans le même calme. Les deux agents postés de chaque côté de la rue

fumaient tranquillement leur pipe en regardant s'ils ne voyaient pas

paraître celui qu'ils attendaient. Fernand, dévoré de fièvre, avait

hâte d'être débarrassé de Picard, et, pour tromper son impatience,

il parlait, ne tarissant pas sur ce que Picard devait faire en arrivant

à Turin. Il donna cinq cents francs au vieux caissier. La voiture

allait entrer dans la gare, il pensa tout à coup que peut-être des

agents avaient été placés dans toutes les gares et qu'il serait

imprudent de s'y montrer; il fit arrêter la voiture. Il eut un frisson

en voyant qu'elle arrêtait juste devant la porte de la prison de Mazas.

Mais, se remettant aussitôt, il dit:

--Voyez-vous, Picard, vous allez arriver juste à temps pour prendre

le train; mais comme ma femme doit être dans une inquiétude mortelle!

elle m'a vu partir au reçu de la dépêche pour laquelle vous allez

faire cet ennuyeux voyage et je ne lui ai rien dit. La pauvre amie doit

m'attendre; je vais me hâter de retourner à Auteuil...

--Bien, monsieur.

--Vous tiendrez bien compte de mes recommandations; il n'y a lieu

d'écrire que lorsque vous aurez vu directement l'envoyé de M. de

Zintsky.

Le vieux caissier, plein de confiance, honoré de la mission qui lui

était confiée, serra affectueusement la main de son patron. Fernand

sauta de voiture, et le cocher dirigea ses chevaux vers la chaussée qui

conduit à la gare de départ.

Séglin gagna à pied la rue de Charenton. Ayant avisé un coiffeur qui

ouvrait sa boutique, il y entra, il se fit raser la barbe, ne conservant

que ses moustaches, et il fit changer la coupe de ses cheveux; ainsi

rajeuni, il gagna le faubourg Saint-Antoine et, chez un spécialiste

pour les vêtements de velours, que portent assez souvent les artistes

qui ne veulent point qu'on ignore ce qu'ils sont, et les peintres en

bâtiments qui veulent paraître ce qu'ils ne sont pas, il se choisit un

vêtement complet de velours..., c'est-à-dire une vareuse sans collet,

attachée au cou par un seul bouton et sur laquelle le col de la chemise

s'étendait, un gilet fermé comme la soutane d'un prêtre par une

cinquantaine de petits boutons, et un pantalon à la hussarde, large sur

les reins et les jambes, et retombant étroit sur le pied.

Ce costume seyait à merveille à la tête intelligente de Fernand. Il

l'essaya, mais ne le revêtit pas. Il en choisit deux autres ne variant

que par la couleur et fit porter le tout dans une voiture. Il se fit

conduire au boulevard et fit là de nouvelles acquisitions chez un

chemisier. En deux heures sa garde-robe fantaisiste était absolument

remontée..., et, avisant chez un marchand d'articles de voyage une

malle d'occasion, il l'acheta et la fit charger sur la voiture. Ces

acquisitions terminées, voulant dérouter toutes les recherches, il

changea encore de voiture et se fit conduire avec son bagage au quartier

Latin. Une heure après, il était installé dans une chambre d'hôtel,

et il en sortait ayant revêtu le costume dont nous avons parlé plus

haut, la tête couverte d'un chapeau de feutre à larges bords, ayant

au col une cravate de soie blanche nouée à la Colin, la pipe à

la bouche, les mains dans les poches. Il descendit le boulevard

Saint-Michel et regagna la rue Payenne; il vit le même homme auquel il

avait parlé le matin. Celui-ci ne le reconnut pas.

--À qui faut-il s'adresser pour visiter le petit pavillon à louer?

--À moi, monsieur.

Séglin visita la maison qu'il connaissait trop... Ainsi qu'il l'avait

pensé, le pavillon était garni par les meubles de Davenne, ou du

moins par la plus grande partie.. Tous les objets d'art avaient été

enlevés... La chambre de Davenne était complètement démeublée.

Il en demanda la raison, et on lui répondit que l'amateur qui avait

acheté les objets de prix, les tableaux, les armes, le linge, avait

également acheté les meubles de la chambre, au grand désespoir du

propriétaire.

Fernand dit:

--Au contraire, moi, cela me va très bien... Je ferai ici mon

atelier...

--Le propriétaire ne demandera pas mieux; car il est fatigué des frais

qu'il a déjà faits: il croyait louer plus facilement et il aimerait

mieux qu'on ne l'obligeât pas à garnir cette chambre.

--Vous voyez que cela tombe à merveille.

--Il y a deux fenêtres... Celle-ci est masquée par des voliges qu'il

n'y a qu'à arracher...; elle est cachée, par de la tapisserie. Quel

est le métier de monsieur?

--Je suis sculpteur.

--Ah! artiste... Et aussitôt il ajouta: Vous savez, monsieur, que le

propriétaire exige, si vous louez à l'année, six mois d'avance.

--Ceci m'est indifférent; et le prix?

--Il dit dix mille francs, mais vous pourrez l'avoir pour huit mille en

ne lui demandant aucun changement et en louant à l'année.

--Ce n'est pas vous qui traitez...

--Non, monsieur...

--C'est que je suis très pressé... Mes travaux m'obligent à venir par

ici très souvent; si je le pouvais, j'entrerais demain.

--Rien n'est plus facile, monsieur; le propriétaire reste rue de

Turenne, je vais vous y conduire; nous sommes certains de le trouver, il

est infirme.

On se rendit aussitôt chez le propriétaire et l'affaire fut traitée.

Fernand versa quatre mille francs d'avance, il donna cinq louis au

concierge qui l'avait dirigé dans sa location, et le chargea de lui

trouver pour le surlendemain une domestique. Il avait loué sous le nom

de Carle Lebrault, artiste sculpteur. Toute la journée du lendemain,

des Italiens chez lesquels il avait été faire ses emplettes, rue de

la Roquette, organisaient l'atelier, plaçaient le décor de son métier

improvisé...; les plâtres étaient accrochés, les selles garnies de

terre, les ébauchoirs traînaient partout... Et, le soir, le sculpteur

Carie Lebrault prenait possession de sa nouvelle demeure.

Le concierge, questionné par les vieux curieux du voisinage, disait:

--C'est un grand sculpteur qui restait dans le quartier du Luxembourg.

Il se nomme Carle Lebrault. Et c'était un cri d'admiration lorsqu'il

ajoutait: Il m'a donné cent francs de denier à Dieu.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 63 / 73 题