Quand Fernand avait vu dans les bras du comte Otto sa femme, celle qui
depuis trois mois occupait toutes ses pensées, celle qu'il adorait...;
quand il avait vu s'évanouir dans l'ombre de la chambre le spectre
vengeur, dont la voix sépulcrale sonnait encore à son oreille, il
avait fermé les yeux une seconde; puis, fou, insensé, voulant réagir
contre sa douleur et sa terreur, il s'était redressé; c'est alors
qu'il avait vu sa femme sur le lit, crier à son amant en le désignant:
--Geo!... c'est lui; tue-le... tue-le!
Il avait eu le regard ébloui par un éclair, et il avait senti au front
comme un coup de poing, et, battant une seconde le vide avec ses
bras, aveugle, cherchant un appui, il s'était soutenu au marbre de la
cheminée et était retombé sur le tapis... Les deux amants s'étaient
sauvés, et, pendant ce temps, la porte s'était ouverte: les trois
hommes que nous avons vus franchir la grille du bord de l'eau entraient
dans le boudoir... L'un se pencha sur le moribond et le regarda.
Essuyant avec son pouce le sang qui lui couvrait le front..., il dit
aussitôt:
--Ce n'est rien... La balle est dans l'os; c'est le choc qui lui a fait
perdre connaissance...
Au-dessus d'eux, on entendait remuer dans l'hôtel: on entendait des
portes s'ouvrir, on entendait des bruits de voix...
--Il y a branle-bas là-haut, dit un des hommes; mon lieutenant, il faut
rentrer dans le vent et chasser.
Celui auquel il s'adressait demanda au premier, toujours à genoux,
soutenant la tête de Fernand:
--Il n'y a pas de danger... le coup n'est pas mortel...
--Non, maître, et c'est une chance, car le grand Golesko tire juste...
Mais ce n'est pas une de ses armes...
--Alors, partons vivement...
--Les deux hommes se disposaient à partir, lorsque le dernier courut
vers une petite panoplie et y prit le semblable revolver qui avait servi
à Georgeo...
--Que fais-tu? demanda le premier.
--Espère! espère! lieutenant. Il faut que tout s'explique..., et qu'on
ne cherche pas ceux qui ont tiré le coup de feu.
Étonnés, les deux hommes tenant la porte ouverte pour fuir, le
regardaient faire. Il souleva les matelas du lit et tira dans la
laine les deux coups du revolver; c'est à peine si dans la chambre on
entendit un bruit sourd...
--Comme ça, on n'entend rien... Je place le joujou sous sa main...
et on se dit que c'est lui qui fait des expériences de tir sur son
front..., la nuit, pour empêcher le pauvre monde de dormir.
--C'est bien, Simon, dit Pierre Davenne.
--En route, en route, disait le vieux Rig dans l'escalier: on descend
des chambres. Les trois hommes se hâtèrent; ils avaient traversé le
jardin, ils fermaient la grille sans bruit et ils montaient dans une
voiture qui attendait à vingt mètres de là, lorsque la femme de
chambre à peine vêtue et suivie par deux domestiques, après avoir
frappé, entrait dans le boudoir; voyant la glace brisée, elle fit un
pas et, se heurtant au corps de Fernand, elle jeta un cri et se recula
prête à se trouver mal en criant: «À l'assassin.»
Les domestiques avancèrent aussitôt, et le valet de chambre effrayé
exclama:
--C'est monsieur!...
--Vite! vite!... voyez madame, dit la femme de chambre...
Ils se précipitèrent, le lit était vide...
Tous les trois ils se regardaient stupéfaits; mais, revenant au plus
pressé, ils relevèrent Fernand pour lui porter secours.
--On lui a tiré un coup de pistolet dans la tête, disait la soubrette,
effrayée, mais se domptant et avançant curieusement sa bougie pour
mieux voir.
Le valet de chambre ramassa le revolver et dit:
--C'est lui qui s'est tué: voilà le revolver sous sa main.
--Ah! mon Dieu! qu'est-ce qu'il y a eu?
--Aidez-moi d'abord à le mettre sur le canapé.
Tous les domestiques étaient descendus, et c'était un brouhaha
général; tout le monde demandait:
--Mais où est donc madame?
Et l'on cherchait...
La femme de chambre dit alors:
--Monsieur ne devait pas rentrer cette nuit... et madame est sortie...
En ne la voyant pas lorsqu'il est rentré, il n'y avait pas à douter de
ce qu'elle faisait... n'est-ce pas?... Il s'est tué...
--Mon Dieu! fit un valet, que les gens riches sont bêtes! Se tuer pour
une femme!...
--Mais il faudrait courir chercher le médecin...
On n'y avait pas pensé... Ils avaient relevé le corps de Fernand,
l'avaient étendu sur le lit de sa femme, et personne n'avait pensé que
peut-être on pouvait encore le sauver.
Tout à coup ils entendirent retentir le timbre de la grille... ils se
regardèrent étonnés: il était à peine quatre heures du matin.
--C'est madame qui rentre, dit la femme de chambre; elle croit que
monsieur est loin. Ah! ça va être une jolie scène!
Un domestique alla ouvrir, tous les autres s'avancèrent vers le
vestibule, prenant des airs désolés; ils entendirent leur camarade qui
demandait:
--Qui est là?
On répondit aussitôt:
--Au nom de la loi, ouvrez!
Tous se regardèrent épouvantés, stupéfaits, semblant dire:
Déjà!...
La grille grinça en roulant sur ses gonds. Un commissaire, ceint de son
écharpe, et quatre agents guidés par le domestique effrayé, parurent
au seuil du vestibule; le commissaire et ses hommes échangèrent un
regard en voyant tout ce monde debout à cette heure.
--Conduisez-moi, dit-il, dans la chambre de M. Fernand Séglin...
--Monsieur, fit le domestique, il n'est pas dans sa chambre: il s'est
tué dans le boudoir de sa femme...
--Que me dites-vous là? fit le commissaire étourdi.
Sur son ordre on les conduisit aussitôt près du corps de Fernand
étendu sur le grand divan du boudoir; le commissaire se pencha sur lui;
un agent ramassa le revolver.
--Il s'est tué... il nous attendait!... puis, s'adressant au valet de
chambre:
--À quelle heure cela est-il arrivé?
--Monsieur, presque au moment où vous avez sonné!...
--Est-ce que quelqu'un de vous était là?
--Non, monsieur le commissaire, nous étions tous couchés et endormis
lorsque nous avons été réveillés par les coups de feu et un fracas
épouvantable...
Un des agents, qui regardait curieusement l'endroit où la balle avait
pénétré, et qui formait à un pouce de la tempe, sur le devant du
front, un trou noir semblable à un pain à cacheter de deuil qu'on
eût collé sur la peau, et duquel coulait un petit filet de sang rose,
s'écria:
--Mais, monsieur, il n'est pas mort.
Le commissaire lui saisit aussitôt le poignet, le pouls battait
vivement...
--Qu'on coure chercher le médecin...
Il y eut alors parmi les domestiques un bouleversement général, et,
pendant que l'on obéissait au commissaire, d'autres, sur son ordre,
avaient été chercher de l'eau et lavaient la plaie.
Pendant que l'on s'occupait de Fernand, il demandait à la femme de
chambre:
--Où est madame Séglin?
--Monsieur, je ne puis vous le dire, je suis venue aider madame à se
coucher, puis je l'ai quittée après avoir baissé un peu la lampe,
elle semblait s'endormir.
Sur la demande du commissaire, elle raconta le départ précipité de
Fernand, puis son retour absolument inattendu.
--Cette glace a été brisée par un coup de feu venant de la chambre.
Et le commissaire voulut entrer.
La porte était fermée en dedans...
--Tiens... c'est singulier, c'est le verrou en dedans...
Il fit passer un des domestiques, par l'ouverture de la glace, et lui
fit ouvrir la chambre.
Il entra aussitôt et regarda partout, craignant de trouver le cadavre
de la jeune femme; il regarda le lit et voyant les deux oreillers et le
froissement de deux corps, il dit en hochant la tête:
--Deux personnes étaient couchées dans ce lit... et cependant M.
Séglin est habillé... Que s'est-il passé, en dehors de ce qui nous
amène?... Personne n'est sorti de la maison?
--Oh! non, monsieur, tout est soigneusement fermé et nous n'avons rien
entendu que les coups de feu et le bruit de la glace cassée.
--Mais qu'est devenue Mme Séglin, que vous aviez couchée ici?
--Monsieur le commissaire, je ne sais pas, moi... J'ai très peur, fit
la bonne dont les yeux se mouillèrent.
--Y a-t-il une autre porte que celle-ci?...
--Oui, monsieur, une porte de service qui conduit au jardin... La
voici...
--Vite, venez. Dirigez-nous...; peut-être allons-nous la trouver par
là...
Ils descendirent jusqu'à la porte du jardin; l'escalier était vide, la
porte fermée, et rien ne faisait supposer que quelqu'un eût passé par
là. Entendant du bruit, le commissaire remonta... C'était le médecin
qui venait d'arriver...
--Ah! mon Dieu! exclama-t-il, quel malheur est arrivé ici?
--Voyez, monsieur, et dites-nous s'il est dangereusement atteint.
Le docteur regarda attentivement, et en souriant:
--Ce n'est rien, la balle est aplatie sur l'os... et je vais l'extraire
immédiatement. Mais il vaudrait mieux coucher le malade...
--Qu'on ne dérange rien ici... Vous m'avez dit que c'était
l'appartement de madame? demanda le commissaire.
--Oui, monsieur...
--Qu'on le porte dans sa chambre. Casto, dit-il à un de ses hommes,
vous allez rester près de lui et le veiller. Vous, Josset, vous allez
courir me chercher dix hommes que vous placerez dans la maison. Et,
s'adressant aux gens qui l'écoutaient effrayés:
--Mesdemoiselles et messieurs, personne ne doit sortir de la maison.
Pendant qu'on obéissait aux ordres du commissaire, que Fernand était
couché sur son lit sans connaissance, que le docteur procédait à
l'extraction de la balle, la femme de chambre était interrogée, et un
agent prenait des notes.
--Quand vous avez quitté cette chambre, vers minuit, Mme Séglin était
couchée?
--Oui, monsieur le commissaire, elle était couchée, bien tranquille,
bien calme, elle semblait de très bonne humeur; monsieur était venu
lui dire au revoir, en lui promettant de revenir le lendemain soir.
--Et depuis cette heure, vous n'avez rien entendu?...
--Rien, monsieur, et ma chambre est au-dessus.
--La conduite de Mme Séglin était-elle régulière?...
--Oh oui! monsieur le commissaire, ce sont des tout nouveaux mariés, et
ils s'adoraient; monsieur ne pensait qu'à madame, et madame ne pensait
qu'à monsieur.
--Ces jours-ci, vous n'avez rien remarqué de changé dans leurs
relations...
--Rien du tout, monsieur le commissaire...
--Cependant il y a eu ici quelque chose d'inexplicable... S'il s'est
tué, ce n'est pas lui qui a pu briser cette glace...
--Monsieur le commissaire, dit l'agent qui avait regardé le revolver,
il y a deux coups de tirés...
--Eh bien!...
--Peut-être que, sachant qu'il devait être arrêté ce matin...
--Arrêté ce matin! exclama la femme de chambre.
--Il s'est décidé à se tuer, mais n'a pas voulu que sa femme lui
survécût... Mme Séglin, effrayée, se sera enfermée chez elle; il
aura tiré d'ici en brisant la glace et se sera tiré le second coup
après.
--Oui... c'est une hypothèse; mais au moins nous trouverions la
femme... Touchée, nous la retrouverions blessée; non atteinte, elle
serait revenue aussitôt après la tentative de son mari.
--Peut-être est-elle dans le jardin.
--Ah! mais, j'y pense, monsieur le commissaire, j'ai enlevé la toilette
de jour de madame; j'ai monté tout cela à la lingerie en ne lui
laissant que son grand peignoir et un châle qu'elle garde toujours
ici...
--Ce peignoir est-il là?...
--Mais non, monsieur le commissaire; justement, madame a son peignoir,
ses pantoufles et le châle...
--Il faut la retrouver. Qu'on fouille la maison, dit-il, en voyant
entrer les agents qu'il avait envoyé chercher.
On vint dire que la victime reprenait connaissance. Le commissaire
courut vite vers la chambre de Fernand Séglin. Il était étendu sur
son lit, le front entouré d'un linge blanc. Il ouvrit les yeux, se
souleva sur son coude et son regard farouche erra autour de lui. Il
cherchait. La vue des gens qui l'entouraient ne l'étonna pas, il se
souvenait de ce qui s'était passé. On avait été réveillé par les
coups de feu et ses gens étaient venus à son secours. En reconnaissant
le commissaire à son écharpe, il lui demanda:
--Monsieur le commissaire..., vous les avez arrêtés... lui et elle?...
--Qui est-ce? dit le commissaire sans répondre.
--Lui, c'est le comte Otto...
--Le comte Otto, et vous l'avez surpris dans la chambre de Mme Séglin?
--Oui, dit-il avec rage... Je l'ai surpris dans ses bras... Vous les
tenez... C'est lui qui m'a assassiné, c'était un guet-apens, il
m'attendait... Vous le tenez, l'assassin?
Tout entier à la souffrance aiguë de sa jalousie, il voulait surtout
qu'on s'occupât de celui qui lui avait pris celle qu'il aimait... Il
n'accusait pas sa femme... C'était l'homme qu'il accusait.
--Vous l'avez arrêté? demanda-t-il encore.
--Non, monsieur... nous les cherchons.
--Il est parti?...
--Nous n'avons trouvé aucune trace...
--Mais elle?... interrogea-t-il anxieux.
--Quand nous sommes entrés dans la chambre de votre femme, elle était
vide, toutes les portes étaient fermées... vous étiez étendu sans
connaissance dans le boudoir qui la précède, et d'abord nous avions
attribué votre blessure à une tentative de suicide...
--Non, monsieur, c'est l'a...
Il allait dire l'amant, mais ce mot lui brûlait les lèvres; il reprit:
--Non, monsieur, c'est le comte Otto, un riche Moldave, qui a tenté
lâchement de m'assassiner...
--Et votre femme, qu'a-t-elle fait?
Il y eut un silence au bout duquel il dit:
--Monsieur le commissaire, je désire ne pas parler d'elle... Ceci est
d'elle à moi... Mais l'homme, je vous le livre... C'est un assassin...
Les agents rentraient à ce moment. On avait fouillé tout le jardin,
ce qui avait été facile, car le jour était venu. On n'avait trouvé
personne; la perquisition avait amené pour tout résultat la trouvaille
d'un petit bout de frange de châle trouvé dans la rainure de la petite
porte de fer du bord de l'eau. C'est par là que Mme Séglin avait fui
en suivant le comte Otto...
--Oh! les misérables! hurla de douleur Séglin, en laissant tomber
sa tête dans ses mains, au risque de faire tomber l'appareil qui
enveloppait son front.
Le commissaire avait parlé bas au médecin, il l'avait interrogé sur
la gravité de la blessure. Celui-ci avait dit qu'elle était absolument
nulle... Alors, il se tourna vers l'agent qui avait écrit et lui dit:
--Commencez la perquisition ici, et saisissez tous les papiers.
Séglin se redressa aussitôt et, regardant le commissaire avec
stupéfaction:
--Mais, monsieur, à quel propos faites-vous une perquisition chez
moi?... En vertu de quel mandat?...
Le commissaire dit gravement:
--Monsieur Séglin, j'ai le regret de vous dire que ce n'est pas la
tentative criminelle dont vous avez été victime qui m'amenait chez
vous... Je venais vers vous directement... Monsieur Fernand Séglin, au
nom de la loi, je vous arrête!
On juge de la stupéfaction des domestiques. Séglin devint pâle comme
le linge qui lui enveloppait le front.
--Mais, monsieur le commissaire..., pourquoi m'arrête-t-on?
--Vous devez le savoir.
--Je vous jure, monsieur!
--Pourquoi vous prépariez-vous à fuir cette nuit?
--Moi?
--Des agents étaient postés aux gares de l'Ouest et du Nord, depuis
minuit... Ne deviez-vous pas partir ce soir?
--Si monsieur.
--Où alliez-vous?
--Je ne sais! À Londres, peut-être.
--Vous alliez à Londres, nous le savons, pour fuir en Amérique...
--Mais de quoi suis-je donc accusé? demanda-t-il, tremblant.
--Vous avez fait pour plus de cent cinquante mille francs de faux sur
une maison Wilson.
Fernand était terrifié. Il protesta.
--Monsieur, les effets Wilson sont payables chez moi, et les fonds sont
à ma maison du boulevard Magenta, où l'on doit se présenter ce matin.
--À cette heure, un de mes collègues s'occupe de votre maison... Vous
partiez à l'étranger, emportant l'argent de ces valeurs négociées...
plus trois cent quarante mille francs escroqués à M. Samuel sur un
dépôt de bijoux...
--Escroqués! exclama Fernand.
--Vous le savez bien, ces bijoux sont faux.
--Que me dites-vous là?
--Allons, levez-vous, une voiture est en bas... Vous allez nous suivre.
--Mais, messieurs, je suis innocent de ce dont on m'accuse... C'est moi
qui suis la victime d'une escroquerie.
Le commissaire eut un sourire... On obligea Fernand à descendre et
on le fit monter dans une voiture avec deux agents, l'un près de lui,
l'autre placé sur le siège, près du cocher. Ordre leur avait été
donné de ne pas répondre aux questions de celui qu'ils emmenaient. Le
commissaire restait à Auteuil pour faire faire la perquisition et pour
interroger les domestiques.
La voiture se mit en marche; blotti dans son coin, écrasé moralement
par la suite d'événements qui le jetait entre les mains de la police,
il se trouvait sans force pour lutter, sans calme pour discerner. Dans
son cerveau se heurtaient tous les incidents au travers desquels il
avait dû passer. Cette chute rapide qui, dans une même nuit, faisait
de l'homme riche et envié le faussaire qu'on emmenait en prison,
l'avait anéanti.
Balancé par le cahotement de la voiture, la tête appuyée en arrière,
il ferma les yeux pour se souvenir de tout.
L'agent, en voyant l'homme distingué auquel il avait affaire, était
respectueux et poli; voyant ses allures absolument calmes, il était
tranquille et ne le surveillait pas: il se faisait petit dans l'étroite
voiture pour ne pas le gêner.
Fernand pensait à sa nuit... Tout ce qu'il avait longuement combiné
venait de s'écrouler, ce qu'il avait eu tant de peine à établir
était détruit... Il avait fait un riche mariage pour se sauver d'une
situation difficile; pour soutenir cette situation, il avait fait des
faux, et, loin de le sauver, c'était justement ce mariage qui avait
précipité sa perte.
On avait livré les faux à la police, cela était bien singulier,
puisque la veille au soir seulement il avait encore l'assurance qu'on
viendrait pour toucher, et l'argent était prêt. Quelle fatalité avait
pu faire découvrir les faux? Était-ce que ce Lorillon, cet ancien
notaire chargé de toucher, inquiet du résultat négatif, avait
télégraphié à Londres; qu'un télégramme ayant révélé la
fausseté des valeurs, il avait aussitôt déposé sa plainte? C'était
bien hâtif. Car il lui était facile de savoir la demeure particulière
de Séglin, et, avant de faire une aussi grave et aussi ennuyeuse
démarche, il pouvait se présenter chez lui. Est-ce que M. Wilson, se
trouvant à Paris, avait rencontré le porteur des traites au cercle?...
Un hasard, mais il n'y avait que le hasard, que l'invraisemblable qui
pouvait renverser un plan si habilement arrêté... Il avait les fonds,
il pouvait immédiatement payer les traites, oui, dans le cabinet du
juge instructeur, il fallait être adroit et persuader qu'on avait été
dupe... Payer les fonds, et on pouvait faire abandonner les poursuites.
Fernand soupira bruyamment; il se releva dans la voiture, et le linge
qui lui enveloppait le front tomba... Il avait oublié sa blessure:
c'est qu'elle était peu grave; son pansement était inutile, il ne le
remplaça pas.
Mais ses pensées se portèrent aussitôt sur la scène épouvantable
qui s'était passée dans l'appartement de sa femme. À ce souvenir ses
dents se serrèrent, ses doigts se crispèrent, la rage et la douleur
mordirent son coeur de leurs dents aiguës... Sa femme, cette admirable
créature, la seule qu'il avait aimée de sa vie, son Iza, cette enfant
qu'il croyait chaste, pure, à laquelle il ne parlait quelquefois, lui
l'époux, qu'en rougissant, il l'avait vue dans les bras d'un autre...
C'était épouvantable et les larmes lui venaient aux yeux... Lui qui
si longtemps avait joué avec l'amour, il sentait à cette heure quelle
horrible torture il avait fait endurer à d'autres...
Puis il eut tout à coup un frisson et il ouvrit vite les yeux pour
regarder autour de lui; et l'agent, le voyant si violemment secoué, lui
demanda:
--Qu'avez-vous, monsieur?...
--Rien, rien, fit-il...
Et il pencha sa tête en arrière et ferma les yeux: il avait besoin de
cette ombre pour voir dans ses pensées. Le frisson qui avait couru dans
son corps était venu au souvenir du spectre qui s'était placé devant
lui... N'était-ce pas étrange qu'à cette heure, où lui-même était
victime d'un crime, l'ombre outragée de celui qui l'avait maudit vînt
se placer devant ses yeux... vînt lui dire:
--Regarde!
Il se demandait si ce n'étaient pas les tourments endurés depuis huit
jours, les veilles dans la crainte, les appréhensions de la chute, les
nuits sans sommeil qui avaient assez troublé son cerveau pour qu'il
subît ce mal qu'amène la faiblesse cérébrale: les hallucinations.
Fernand se redressa et ouvrit les yeux. Dans son cerveau était
passé comme un éclair. Celui dont la menace posthume annonçait
les catastrophes qui le frappaient aujourd'hui était mort bien
singulièrement, et cette nuit il avait bien entendu sa voix...
N'était-il pas la victime de celui qui l'avait maudit?... Est-ce
que Pierre était bien mort? Cette lueur, en traversant la pensée de
Fernand, le bouleversa au point que toutes les invraisemblances lui
parurent réalisables...
Si Pierre vivait?... et si sa femme avait été la complice de Pierre
Davenne? Non, cela était une folie, il ne fallait pas aux terreurs de
la ruine ajouter les douleurs du ménage... Sa femme l'avait trompé; et
il se sentait presque fautif, car le jour où elle lui avait présenté
le comte Otto, il avait eu comme un pressentiment. À dater de cette
heure, il aurait dû veiller... Cette pensée lui déchirait le coeur,
mais Fernand avait une nature spéciale: au lieu d'être affaibli par
ses souffrances, il paraissait y retrouver cette force du dompteur qui
excite les animaux qu'il doit combattre, piquant leurs plaies pour les
rendre féroces.--Fernand, à mesure qu'il pensait au malheur qui le
frappait, se sentait animé pour la lutte... Il n'était pas homme à
subir, c'est lui qui faisait subir aux autres!... Il n'avait pas de
sotte superstition après le moment bête où l'inattendu impressionne
la chair, il demandait l'explication à la raison... Il n'y avait pas
de fantôme...; et il avait vu, de ses yeux vu; il avait entendu
distinctement Pierre Davenne..., celui qu'il avait outragé..., celui
qui avait écrit cette phrase qui souvent avait battu son cerveau:
«... Infâme et ingrat, tu dois avoir ta part dans ce testament: je te
lègue la banqueroute. Lâche, sois maudit!»
Pierre était vivant, Pierre était venu la nuit dans la maison
d'Auteuil; c'était lui qui le poursuivait sans cesse; c'était lui qui,
sans qu'il s'en doutât, l'avait conduit où il était. Ce créancier
cruel qui n'avait jamais voulu entendre raison..., c'était lui... et
pardieu, tout s'expliquait, c'était lui probablement qui avait entre
les mains les faux de la maison Wilson!... Son mariage? Non, de ce
côté Pierre n'avait pu rien faire, et justement il avait précipité
la ruine, sachant que, deux jours plus tard, que le soir même les
moyens de le poursuivre lui échappaient. Un grand malheur était
arrivé; mais, à cette heure, il n'y voulait plus penser...: Il fallait
sortir de là... il fallait être debout pour combattre. Le cerveau d'un
coquin est large... Il arrêta son plan. Se venger de Pierre, se venger
du comte Otto... et, malgré sa rage contre elle, plein de son amour et
de son infamie, retrouver Iza qui le faisait riche. Le commissaire avait
parlé de bijoux faux... Mais il n'y croyait pas: cela devait être
encore une manoeuvre de Pierre. Samuel ne l'aurait pas livré à la
justice, il serait venu d'abord essayer de reprendre son argent.
Pierre Davenne vivait, et il fallait engager la lutte avec Pierre
Davenne!... Séglin s'arrêta à cette idée.
Mais pour cela il fallait être libre, et Fernand résolut de se sauver.
La voiture marchait depuis une dizaine de minutes: il était encore de
très bonne heure, et sur la route qu'elle suivait on ne voyait que peu
de passants. Séglin ouvrit à demi les yeux sans bouger, et regarda de
côté l'agent chargé de le surveiller; celui-ci, très tranquille en
raison du mutisme et du calme de son prisonnier, était accoudé sur
la portière et regardait dans la rue. Le misérable pensa à se
précipiter sur l'agent, à l'étrangler, et à sauter par la portière.
Mais une lutte, si courte qu'elle pût être, engagée dans la voiture,
secouerait assez le cocher et l'agent placé sur le siège pour que ce
dernier, étonné, regardât ce qui se passait... Fernand chercha un
plan... Il l'eut vite trouvé.
Toujours penché en arrière, il remarqua que, sur le siège, l'agent se
trouvait placé du même côté que celui qui était dans la voiture;
il glissa son doigt dans le pêne de la porte, et fit tourner le loquet
sans être vu; cela fait, il eut un soupir, un long bâillement et dit
comme se parlant à lui-même:
--Que je voudrais être arrivé... je suis exténué...; puis,
s'adressant à l'agent: Êtes-vous fumeur?
--Non, monsieur!... Mais que voulez-vous?...
--De quoi faire une cigarette...
--Je puis demander ça à mon collègue...
--Je vous serai bien obligé...
Fernand Séglin avait regardé où il se trouvait; la voiture, après
avoir longé la Seine, à cause de travaux sur les quais, s'engageait
dans les rues de l'ancien Passy; et à cette heure matinale personne
n'était dans la rue. L'agent ouvrit la vitre de la portière et se
pencha pour demander du papier et du tabac à son camarade. Au même
moment et en même temps que ce changement de place produisait un
balancement, les deux agents se penchant du même côté, l'un pour
demander, l'autre pour donner, Fernand poussait la portière et
descendait, puis, rapidement il courait et tournait dans la première
rue...
Quand l'agent rentra dans la voiture pour lui donner le papier, il
s'aperçut seulement de sa fuite... Il jeta un cri et sauta à terre...
--Il s'est sauvé. Le vois-tu?
--Comment sauvé? exclama l'agent placé sur le siège...
Et, se dressant, il regarda de tous les côtés et ne vit personne; le
cocher arrêtait ses chevaux en disant:
--Voyez la rue, là-bas!...
Les deux agents se précipitèrent: la rue était vide...
Ils se regardèrent stupéfaits...
--C'est pas possible: il doit être entré quelque part, dit l'un. Va
d'un côté, moi de l'autre.
Ils sonnaient à chaque porte, ils entraient et demandaient:
--Vous ne venez pas d'ouvrir à quelqu'un?... C'est un voleur que nous
cherchons...
Ils obtenaient partout une réponse négative; mais, en dix minutes,
tout le quartier était en rumeur, et une demi-heure après les deux
agents et le cocher retournaient à Auteuil tout honteux et confus de ce
qui venait de se passer.