Au dehors tout était silencieux; c'est à peine si le coup de feu,
si le fracas des débris de la glace avaient été entendus, tant
la chambre de la belle Iza était discrètement protégée par le
capitonnage et les tentures qui la garnissaient. Un bruit strident avait
cependant été perçu par les deux amants: c'était celui du sifflet
auquel ils devaient obéir, et aussitôt, malgré le danger de la
situation, oubliant tout, Iza, s'étant enveloppée dans son long
peignoir rouge et or, Georgeo s'était hâtivement vêtu et, en moins
d'une minute, sans s'occuper de leur victime, ils avaient quitté la
chambre et ils descendaient le petit escalier. Georgeo avait prudemment
à la main son revolver, dont le canon fumait encore. Arrivés en bas,
ils entendirent le sifflet doucement modulé... Ils se dirigèrent du
côté et trouvèrent le vieux Rig qui leur dit:
--Vite, courez à la voiture de Georgeo... Iza, reprends ton ancien
costume et partez... comme si vous alliez à Versailles; demain tu me
verras...
--Bien!... Vite, vite, mon Geo, fit Iza en l'entraînant, craignant
qu'il ne vînt à surgir un incident qui les obligeât à rester.
Dans la nuit épaisse des bords de la rivière, ils coururent sur le
quai, et moins de cinq minutes après ils étaient blottis tous les deux
dans le fond de la case, rayonnant de bonheur de se retrouver enfin
chez eux et seuls... Ils ne furent pas longs à revêtir le costume
misérable et bizarre qu'ils portaient habituellement et cachèrent
soigneusement les vêtements luxueux qu'ils venaient de quitter.
Avant l'aube, ils fouettèrent le cheval et partirent; au jour levant,
ils se trouvaient à l'entrée de Boulogne; le cheval dételé
mangeait derrière la voiture. Les gens du pays crurent que la baraque
_Entre-sort_ des saltimbanques était arrivée le soir et avait passé
la nuit là. En agissant ainsi, ils avaient obéi aux ordres de celui
qu'ils appelaient le maître. Vers sept heures seulement, l'étroite
porte de la baraque s'ouvrit et Iza vint allumer le petit fourneau,
pendant que Georgeo allait aux provisions dans les boutiques
avoisinantes.
Iza avait repris son ancienne allure, et son visage, souvent triste dans
le bel hôtel d'Auteuil, rayonnait de son beau sourire. Sur ses reins
souples pendait cette jupe en loques si singulière; elle avait en
ceinture le vieux châle turc aux couleurs criardes, et ses épaules
révélaient leur admirable contour sous la chemise de soie éraillée
et jaunie par l'usage...; ses petits pieds mignons et blancs chaussaient
les hideuses savates jaunes... Elle avait, avec son costume,
retrouvé toute sa sauvage étrangeté, et à cette heure les passants
émerveillés la regardaient...
Elle calme, du plus loin où elle le voyait, souriait à son Geo qui
revenait portant du vin et du pain sous son bras, et à la main, dans un
papier, la viande qu'il venait d'acheter chez le boucher...
Le maître avait écrit:
«Il faudra être à Boulogne la nuit, de façon à paraître y être
arrivé le soir. Ostensiblement déjeuner, aller chez quelques marchands
du pays, afin d'être vus, puis partir vers huit ou neuf heures, afin
d'être à Versailles au milieu du jour.»
À huit heures et demie, Iza s'étendait sur le petit matelas dur
qui était dans la voiture, laissant la porte ouverte pour voir; elle
voulait se reposer et non dormir. Georgeo s'asseyait sur le brancard,
ramassait les guides et le cheval partait... Une fois le village passé,
lorsqu'ils furent sur la grande route, Georgeo se tourna vers Iza,
laissant le cheval aller à sa guise, et celle-ci, ayant échangé avec
lui un sourire, se mit à chanter une chanson bizarre qui devait être
un souvenir pour les deux bohèmes, car Georgeo, tout le temps qu'elle
chanta, lui tint la main et l'écouta le visage radieux, tendant
l'oreille pour ne pas perdre un mot.
À onze heures et demie, Georgeo allait à Versailles demander le droit
de stationner tout le jour, en disant qu'il venait de Paris, près
Montrouge; qu'il était parti vers sept heures, était arrivé à neuf
heures à Boulogne, y avait passé la nuit et comptait rester jusqu'au
soir à Versailles pour partir la nuit, à la fraîche, se dirigeant sur
Chartres.
Ses papiers en règle, il revint trouver Iza; celle-ci lui dit:
--As-tu été voir pour une belle voiture?
--Non, ce n'est que lorsque nous serons loin que nous vendrons celle-ci
pour en prendre une autre.
--Mais c'est ce soir... que nous serons riches.
Sous son calme apparent, Georgeo cachait une certaine crainte. Il était
parti de son pays pour des causes à peu près semblables à celles qui
l'avaient fait quitter si précipitamment Auteuil le matin même...
Nos lecteurs se souviennent qu'Iza, le soir où elle avait été le
rejoindre pour manger un peu du «pain bénit de la gaieté,» lui avait
dit négligemment en évoquant le passé:
--C'était un soir, au rendez-vous derrière la mosquée. Il faut que tu
me sauves, avais-je dit, et le soir tu entras dans la grande maison, tu
m'enlevas du lit, j'étais sans connaissance... Quand je revins à moi,
dans ta cabane, sur ma chemise blanche on voyait l'empreinte de tes
mains... en rouge... du sang!
Et Georgeo, souriant, avait répondu avec simplicité:
--Oui, oui, je me souviens... j'en avais tué deux!
Georgeo avait échappé à toutes les recherches; il avait traversé les
hautes montagnes des Karpathes, dont il connaissait les défilés; il
était parti et s'était mis à l'abri chez l'étranger. Mais la police
française est beaucoup moins discrète que celle de son pays: il le
savait, et il entendait encore, dominant le bruit de la glace brisée,
le cri aigu d'un homme... Il espérait et il redoutait d'avoir tué
celui qui avait enlevé Iza. C'est à regret qu'il avait obéi aux
ordres du vieux Rig, commandant de se rendre à Versailles pour l'y
attendre.
Georgeo aurait voulu recevoir le soir même la somme promise à lui et
à Iza. Il aurait vendu aussitôt sa voiture, son petit cheval et
il aurait emmené Iza par le chemin de fer, de l'autre côté de la
frontière d'Espagne.
Lorsqu'il voyait des gens tourner autour de sa voiture, il fixait sur
eux un regard perçant, cherchant à deviner si des gens de police
n'étaient pas cachés dans leurs vêtements.
De regrets, de remords, pour un homme probablement tué, il n'en était
pas question dans ses pensées.
Iza, au contraire, était gaie, plus légère, comme un oiseau
apprivoisé duquel on a ouvert la cage, elle cherchait à croire à sa
liberté... mais elle n'osait s'éloigner trop de la petite voiture...
La vie nouvelle qu'elle menait depuis le matin l'amusait... elle s'y
grisait... et cependant, si Georgeo avait été plus attentif, il aurait
vu que c'était plutôt un caprice qu'une passion, qui ramenait la jeune
fille; à chaque instant les détails de sa vie heurtaient sa nature,
gâtée par les mois d'opulence qu'elle venait de passer... Ce n'était
plus Iza la Moldave, l'alouette de route, sautillant sur la crête des
ornières séchées, secouant sa tête huppée... C'était la belle
Iza, fausse comtesse de Zintski, la superbe enfin, qui se déguisait en
bohémienne... Mais Georgeo ne voyait rien et la croyait revenue pour
toujours, et il avait hâte de voir arriver Rig, pour en finir et se
sauver afin de se mettre à l'abri; tandis qu'Iza, déjà lasse de sa
matinée et ennuyée de ses mains salies, se disait que lorsqu'on serait
loin, il faudrait prendre une femme pour la servir... Elle avait trop
souvent pressé l'or dans ses mains mignonnes pour ne pas trouver laids
les gros sous... Enfin, elle avait mis les lèvres à la coupe, elle
avait bu, et sa bouche en avait encore le parfum... Elle trouvait
étrange, bizarre, amusant, c'est le mot juste, de boire le gros vin au
parfum dur, mais déjà il était épais sur ses lèvres, lourd à son
coeur... et, quand Georgeo n'était plus là, quand le soleil ne faisait
plus scintiller les couleurs de ses haillons, elle trouvait la misère
de la baraque bien sale... et elle fermait les yeux pour revoir par la
pensée la belle chambre où ses cheveux étaient noirs, et la grande
peau d'ours noir où ses pieds étaient si blancs... Il lui semblait
déjà que les vêtements de misère qui couvraient sa peau la
brûlaient: elle cherchait dans ses torsions les caresses du linge fin,
blanc et parfumé.
Et Georgeo ne voyait rien... Il regardait si, sur la route, dans la
grande nappe de soleil, on voyait se dessiner la silhouette du vieux
Rig.
--S'il ne vient pas, disait Georgeo, nous partirons toujours et je
reviendrai à pied demain...
Et Iza pensait:
--Est-ce que je pourrai vivre comme ça maintenant?...
Puis elle regardait Georgeo... Elle le trouva beau...; mais ses lèvres
laissaient tomber la juste expression de sa pensée.
--Quel malheur!... s'il avait vécu autrement, il serait intelligent
aussi... délicat...
Puis, comme pour s'excuser elle-même, elle ajoutait:
--Il est beau... il est bon... mais...
Elle n'osait pas dire il est bête!...--Lui, toujours inquiet,
ne s'occupait pas d'Iza...; il savait qu'elle lui appartenait, il
attendait, impatient, l'arrivée du vieux Rig.
Et ses regards s'épuisaient sans rien voir. La journée était presque
terminée, il devait partir le même soir, et Rig ne venait pas: il alla
consulter Iza... Celle-ci, étendue dans le fond de la cabane, les
bras relevés au-dessus de la tête, son chignon appuyé sur ses
mains, l'écouta, presque indifférente, et cependant ce que disait le
bohémien était grave:
--Mais si le maître a remis au sauvage l'argent et les bijoux qu'il
devait t'apporter, s'il lui a donné en même temps la somme qu'on
m'avait promise...? Sais-tu que c'est beaucoup d'argent, Iza?
--Oui, c'est de quoi vivre pour toi, Georgeo...
--Mais oui, c'est de quoi vivre, et bien vivre tous les deux... Le
vieux sauvage est maintenant libre comme nous, le maître n'en a plus
besoin... Une fois l'argent en main..., il peut s'être sauvé...
--Le vieux Rig en est capable.
--Tu dis cela comme ça... Mais sais-tu que je retournerais à Paris
cette nuit, que je le chercherais, qu'il faudrait que je le retrouve et
qu'alors il passerait une mauvaise heure?
--Il ne faut jamais penser à cela, Georgeo... Le vieux maître est plus
fort que tous... Si tu voulais lutter avec lui, il te tuerait, mais
sans laisser de trace... Si c'est lui qui a l'argent... et qu'il soit
décidé à le garder, tu ne le trouveras plus...
--Oh! je le trouverai bien...
--Mais si tu retournes à Paris, qui te dit qu'il ne te dénoncera
pas?... Qui te dit que depuis ce matin ils ne sont pas eux-mêmes
arrêtés dans la maison d'Auteuil... et que c'est pour cela que nous ne
les voyons pas...? Tu as tiré sur Fernand, et tu vises juste, toi...
Tu te souviens du cri, je l'ai eu dans les oreilles jusqu'au lever du
soleil...
Georgeo restait pensif, il ne dit rien: mais Iza, qui l'observait et
qui le connaissait, comprit qu'il avait pris une violente résolution.
Toujours silencieux et pendant qu'Iza fermait les yeux comme pour
s'endormir, il attela son cheval et se mit en route. La nuit venue, il
traîna sa voiture dans un champ et rentra dans sa baraque. Il revêtit
son costume de montagnard, ses chaussures étranges, mais souples, dont
les lacets se tordaient autour de ses jambes, il glissa dans sa poche
son revolver, son couteau dans sa ceinture et, ayant mis par-dessus une
vieille blouse, il dit à Iza:
--Dors, je reviendrai au matin.
--Où vas-tu?
--À Auteuil.
--Eh! quoi faire? dit la Moldave en se redressant.
--Voir ce qui s'est passé là-bas après notre départ.
Iza réfléchit quelques minutes, puis:
--Va, Georgeo..., mais prends garde.
--Celui qui voudra prendre Georgeo, dit-il, avec un mauvais sourire et
en montrant son couteau peut faire sa prière. Malheur au sauvage s'il
m'a trompé...
Et il partit en courant.
Au milieu de la nuit Iza fut réveillée en sursaut. C'était Georgeo
qui revenait tout suant, fatigué...
--Iza, la police est dans l'hôtel depuis ce matin... C'est toi qu'on
cherche, m'a-t-on dit. Nous allons partir...
--Ah! fit Iza comme ennuyée d'avoir été éveillée... Pendant que
Georgeo se hâtait de seller son cheval pour partir, elle se rendormait
en maugréant.
--Non! ce n'est pas possible maintenant... j'étais folle d'y croire...
Au matin, Georgeo trouva Iza éveillée et pensive, assise sur le lit
dur.
--Georgeo, dit-elle, viens te reposer, je vais conduire...
Georgeo était épuisé, il la remercia et vint prendre sa place. Elle
l'embrassa longuement en lui disant:
--Bon sommeil, Georgeo!
Et le grand bohème s'endormit en lui souriant. Lorsqu'Iza fut assurée
de son sommeil, elle fouilla dans la malle, mit ses vêtements les plus
beaux, sa robe rouge et or, elle s'enveloppa dans un long châle, et,
mettant la bride sur le cheval, elle laissa la voiture suivre la route.
Debout le long d'un arbre, elle la regarda s'éloigner, puis lorsqu'elle
ne parut plus que comme une petite masse noire sur le jaune blanc du
soleil du matin, elle envoya un baiser:
--Adieu, Georgeo!... Adieu, passé!... Cette vie-là est trop dure...
Et elle revint à Saint-Cyr où elle prit le premier train. Arrivée à
Paris, elle sauta en voiture et se fit conduire à Charonne.