UNE CORVÉE QUI PLAÎT À SIMON.

Simon reconduisit Iza à Auteuil; lorsque celle-ci descendit de voiture,

l'ancien matelot lui tendit une lettre en lui disant:

--Voilà ce que le lieutenant m'a commandé de vous remettre.

Iza, surprise, allait ouvrir la lettre; mais Simon dit:

--Rentrez vite, qu'on ne vous voie pas... vous lirez ça chez vous, il

n'y a pas de réponse.

Iza rentra chez elle et le cocher improvisé reconduisit la voiture

à l'endroit où elle était le matin et dit à l'individu qui vint

au-devant de lui:

--Tu vas épousseter les deux canards, les rentrer à l'écurie... et

cette nuit, vers trois heures, la voiture attelée à la même place.

--Bien, monsieur.

-Il est matin encore, l'air est _fraîche_, si tu veux tuer le ver, je

paye le vin blanc...

--Ça, c'est jamais de refus.

Le palefrenier et Simon allèrent trinquer chez le marchand de vin du

coin, et Simon en partant dit en serrant la main de l'autre:

--Tu sais, sur le coup de trois heures... pas de bruit... tu viendras

t'embosser au pont...

--C'est entendu...

--Tu payeras tout... et tu pars avec moi...

--Oui, ami, je le sais...

--Et muet... comme un phoque...

--Vous me connaissez bien.

Et Simon prit le bateau-mouche pour remonter vers Paris; il descendit au

pont d'Austerlitz et grimpa sur l'impériale de l'omnibus de Charonne.

Lorsqu'il arriva à la petite maison, le nègre lui dit qu'on

l'attendait. Il monta vivement dans la chambre de son maître. Pierre

était assis près de la cheminée; le vieux Rig, debout, attendait. En

entendant monter le matelot, il courut au-devant de lui.

--Mais monte donc; on t'attend...

--Vous m'espérez, mon lieutenant? dit-il aussitôt.

--Oui, tu vas retourner chez Séglin; habille-toi vite et arrange-toi

pour rester ce soir jusqu'à la fermeture des bureaux... Rig se

présentera à la caisse, il viendra pour toucher, la caisse étant

fermée... Il déclarera ne pas pouvoir venir le lendemain et se rendra

immédiatement à Boulogne. Il faudra obliger Martin à se rendre

aussitôt à Auteuil, chez Séglin, pour lui raconter ce qui se sera

passé.

--Mais si le père Picard est là..., c'est chez lui qu'il faudrait

aller maintenant.

--S'il en était ainsi, je n'aurais pas besoin de toi... Je ne te

demande pas ce qu'il faudrait faire, je te dis ce qu'il faut qu'on

fasse. Que Martin soit assez gris pour ne plus se souvenir et pour

t'obéir... ceci est ton affaire.

--Compris, mon lieutenant, je navigue dans du cirage... mais c'est vous

qui gouvernez, ça suffit... Je vais voir Martin, je le mouille, je

le rentre... Quand tout le monde est parti... Rig arrive et conte son

affaire... et je mène Martin à Auteuil.

--C'est ça.

--Vous savez que Rig peut se dispenser de venir. Je peux préparer

Martin de façon qu'il soit persuadé d'avoir vu ce que je voudrais

qu'il ait vu.

--Fais simplement ce que je te dis, Simon... et remue-toi... c'est pour

cette nuit. À minuit il faut être ici.

---Bien, mon lieutenant. Si ça se pouvait, mon lieutenant, je partirais

maintenant et j'irais déjeuner avec lui... Comme ça, je serais plus

sûr en le commençant de bonne heure.

--C'est ce que je te dis...

--Et ce soir... vous sortez avec nous?...

--Oui!...

--Ah! à la bonne heure, vous allez rentrer dans le monde...

--Allons, va vite...

--On y va... ces services-là, ça m'amuse... Et Simon sortit en

glissant une pastille dans sa bouche.

--Toi, Rig, je t'ai dit ce que tu avais à faire... Tu vas t'habiller

pour la circonstance, et tu te trouveras ici à minuit, nous partirons

tous les trois. Golesko est prévenu; mais tu vas chez toi, tu le verras

encore... Dis-lui qu'il est attendu à dix heures, qu'il ne manque pas.

--C'est convenu, mon lieutenant.

--En revenant demain matin, tu auras ce que je t'ai promis pour toute

cette affaire, et tu seras libre...

--Tant pis, lieutenant... c'est un travail qui m'amusait.

--Va, Rig, et à ce soir.

Le vieux sauvage sortit.

Seul, Pierre, accoudé dans son fauteuil, songeait au plan qui

s'exécutait. Il tenait enfin, dans le filet qu'il avait tendu, le

misérable qui avait brisé sa vie; il n'en devait sortir que flétri,

déshonoré et désespéré. La vie brillante allait s'éteindre et

il allait rentrer dans l'ombre et dans le mépris, avec la rage et la

douleur pour compagnes... sentant planer enfin sur lui la malédiction

qui lui avait été jetée. Les dents serrées, les yeux clos, accoudé

d'un bras et la tête dans sa main, l'autre main sur son genou, Pierre

rêvait... Il sentit tout à coup sur ses doigts comme une caresse,

puis un baiser: il baissa les yeux et vit sa Jeanne, son enfant, qui, le

croyant endormi, n'osait le réveiller.

Il eut un heureux soupir: de la nuit noire de ses pensées de haine,

il retombait dans la radieuse aurore du sourire de l'enfant adoré. Les

pensées tristes s'envolèrent. Il prit son enfant sur ses genoux et

but sur ses lèvres les zézayements de sa parole sainte. Dans sa

face impassible, l'oeil vainement cherchait à rire. Admirant sa belle

Jeanne, il lui demanda:

--Comment es-tu montée seule, mignonne?

--Petit père, dit l'enfant, parce que je veux te demander quelque

chose.

--Pierre penchait la tête, tendant l'oreille pour mieux entendre cette

parole douce comme un chant d'oiseau.

--Dis, ma belle aimée.

--Petit père, j'ai vu tout à l'heure des petites filles qui portaient

des fleurs.

--Eh bien?...

--Elles étaient habillées en noir... comme moi!...

Pierre se redressa et, inquiet, regarda l'enfant.

--J'ai dit à la petite fille de me donner des fleurs de son bouquet...

et l'autre petite fille m'a montré alors une couronne... et elle a dit:

Oh! non, nous ne donnons pas nos fleurs, nous allons les porter sur la

tombe de petite mère qui est morte!... Nous allons prier pour elle.

Pierre était livide; il regardait son enfant, croyant qu'on lui avait

dicté sa phrase... Mais la petite belle continuait, naïve, avec des

mouvements d'ange:

--Pourquoi donc, dis, père, que nous n'allons jamais porter des fleurs

sur la tombe de petite mère?... Pourquoi que nous n'allons pas prier

pour elle?

Malgré les efforts qu'il fit, le malheureux ne put retenir les larmes

qui l'étouffaient, et, prenant la tête de l'enfant dans ses mains,

pleurant dans ses cheveux, il gémit:

--Oh! mon Dieu! que je suis malheureux!... Et je ne peux pas cependant

l'empêcher d'aimer sa mère.

Et l'enfant, tout attristée, se mit à pleurer en voyant pleurer son

père.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 52 / 73 题