LE JOUR D'ÉCHÉANCE. (Suite.)

Fernand alla dans trois autres maisons... Il retrouva partout le même

accueil et le même refus.

Il rentra chez lui, caressant l'espoir de rencontrer le vieux Danielo...

Mais non seulement le vieil oncle n'était pas là, mais madame était

en promenade. Il fut heureux de cette dernière circonstance, car il

était dans un tel état qu'il n'aurait pu cacher ses tourments.

Il se fit conduire boulevard Magenta... Il demanda, anxieux, si l'on

avait reçu des nouvelles! Rien, rien!

Il se laissa tomber vaincu dans son fauteuil devant son bureau, et là,

accoudé, la tête dans ses mains, arrachant ses cheveux, il rageait.

--Arrivé au port... y toucher pour sombrer...

Il resta ainsi quelques minutes, puis se redressant tout à coup...

--Eh bien, quoi! après tout... je touche demain... on liquide... et

dans un mois, je me relève plus brillant... car j'ai de l'argent, j'ai

de l'argent, je suis riche...

Il s'arrêta une minute et devint blême: une affreuse pensée venait de

traverser son cerveau.

--Mais si les billets avec l'endos de Wilson ne sont pas payés... s'ils

vont là-bas... c'est le bagne! dit-il d'une voix sourde... À tout

prix, il me faut de l'argent aujourd'hui... à tout prix.

Il sonna le caissier, celui-ci parut.

--Picard, dans votre bordereau, pour combien sont les traites Wilson?

--Cent quarante-cinq mille francs, monsieur.

--Bien! et n'avez-vous rien à encaisser aujourd'hui?

--Oh! presque rien, à peine dix mille francs...

--Merci! demain matin, vous aurez les fonds.

Et comme s'il avait tout à coup trouvé ce qu'il cherchait, il devint

calme; le caissier était à peine sorti qu'il disait en souriant:

--Je suis sauvé... et je ne pensais pas à cela... elle n'en saura

rien; j'en engage pour la somme qu'il me faut, je les reprends lorsque

la somme m'arrive de Jassy... Allons, je suis sauvé... je devenais

fou...

Et résolu il se leva, décidé à engager les bijoux de sa femme qu'on

avait tant remarqués et auxquels les bavards attribuaient une valeur de

plus de cinq cent mille francs.

Ce n'était point la délicatesse qui étouffait Séglin; devant la

nécessité, tout le côté vil de sa nature reparaissait. Il combina

quelques minutes le moyen d'arriver à son but sans donner l'éveil chez

lui, car il était certain que l'emprunt forcé qu'il allait faire à la

corbeille de sa femme serait remboursé sous deux ou trois jours.

Dans le petit hôtel d'Auteuil, monsieur avait sa chambre ainsi que

madame; mais c'était là une affaire d'élégance confortable. L'amour,

qui avait présidé au mariage de Séglin, avait mis les scellés

sur les portes de son appartement; la chambre d'Iza était la chambre

conjugale; le soir, veille d'échéance, il rentrait et se mettait à

travailler dans le boudoir qui précédait la chambre, pendant qu'Iza

s'endormait.

Les meubles, les armoires étaient communs, puisque ce seul appartement,

depuis l'entrée dans l'hôtel, avait été habité; Fernand avait pris

l'habitude d'y serrer ses papiers, sa correspondance; il était donc

tout naturel qu'il fouillât partout sans que cela occupât l'attention

de sa jeune femme.

Le soir même, en rentrant, il prendrait ainsi le petit sac de cuir de

Russie dans lequel se trouvaient les écrins... Si,--il prévoyait tout,

un caprice de sa femme voulait que le lendemain elle désirât voir ses

bijoux, il dirait que des valeurs semblables ne pouvaient rester sous

la main des domestiques;--qu'il les avait prudemment rangées dans son

coffre-fort. Et tout cela passait naturellement.

Calme cette fois, il gagna sa demeure... Tout se passa ainsi qu'il

l'avait prévu. Il raconta à sa femme, qui lui demandait la raison

de son front soucieux, qu'il était à la veille d'une échéance

l'obligeant à un travail de nuit, et Iza, venant au-devant de ses

désirs, lui dit en minaudant:

--Tu ne travailleras pas dans ton cabinet... seule, j'ai peur... Tu

feras porter tes livres sur le guéridon du boudoir et tu travailleras

près de moi.

--Oui, ma belle Iza, oui, quand mon cerveau, las de chiffres, voudra se

reposer, j'irai vers toi, j'irai embrasser tes yeux clos.

--C'est bien ça!... vous veillerez sur votre esclave.

--Sur mon amour!

Et ils échangèrent un long regard...

L'heure du repos sonnée, Iza appela ses femmes et monta à sa chambre,

pendant que Fernand prenait dans son cabinet quelques livres utiles pour

justifier sa veille...

Lorsqu'il monta à son tour, Iza dormait; il fouilla les armoires et

prit le petit sac de cuir de Russie, orné d'une garniture de platine.

Le sac pesait lourd, il le porta dans le boudoir, ferma les portes de la

chambre, laissa retomber sur elles les lourdes tapisseries, et évitant

de faire du bruit, il revint vers le guéridon.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 43 / 73 题