OÙ L'ON PRÉSENTE UN SINGULIER COMPTE.

Le mariage de Fernand Séglin avait rétabli sa situation; calme dans

l'avenir, il vivait heureux, enivré, tout entier à la pensée de sa

femme. Il avait totalement oublié sa maison de commerce, se reposant

sur son caissier Picard. Celui-ci était venu le trouver à Auteuil pour

assurer l'échéance de fin de mois, fort lourde en raison du changement

survenu dans la maison, et Fernand lui avait dit:

--Soyez tranquille, Picard, dans quelques jours nous devons recevoir un

avis de M. de Zintsky qui est parti le lendemain de mon mariage. Faites

le nécessaire, agissez comme si j'étais là, je vous donne carte

blanche.

Et calme il était retourné près de sa femme. Les jours passaient dans

cette situation. Fernand, voulant présenter officiellement sa femme

dans le monde au milieu duquel il vivait, avait résolu de donner une

soirée qui devait inaugurer le petit hôtel d'Auteuil.

On avait beaucoup parlé du riche mariage de Séglin, de la beauté

extraordinaire de sa jeune femme, de son originalité. La situation

brillante faite par cette union à la maison Séglin était une raison

de plus pour que les invitations à la soirée fussent recherchées.

Depuis deux jours, on ne s'occupait à Auteuil que de préparer l'hôtel

pour la grande soirée. La veille du jour choisi, le vieux Picard

était venu et avait parlé de nouveau à Séglin de l'échéance qui se

trouvait quatre jours après, et rien n'était encore parvenu de Jassy.

Séglin eut une légère contraction; mais, se remettant aussitôt, il

dit:

--La négligence de Danielo est naturelle: il ne croit pas que j'attends

après la dot de ma femme... Ce soir, Picard, vous écrirez en demandant

un premier envoi. Dites, qu'indifférent à cela... vous êtes mon

chargé d'affaires, au besoin même que j'ignore votre démarche...

--Une lettre, monsieur, mettra trois jours pour être rendue...

--Envoyez alors un télégramme...

--Bien, monsieur, fit le docile caissier.

Et tranquille, confiant, Séglin alla surveiller les préparatifs de la

soirée.

--Quelle indifférence ont ces gens, pensait-il, ce sont des sauvages.

Et en effet, depuis plus de quinze jours, le lendemain du mariage de

sa nièce, le vieux Danielo était parti, et depuis ce jour pas une

nouvelle! Cependant Séglin, tranquille, ne pensa pas seulement à en

parler à sa belle Iza; il avait bien autre chose à lui dire.

L'amour l'occupait tout entier, il était heureux, et rien ne pouvait

amener un nuage sur son front. Il avait reçu de l'individu qui avait

acheté la créance de Pierre Davenne une lettre absolument menaçante,

il s'était contenté de hausser les épaules, et il avait écrit au

coin:--Payer le 30,--puis il l'avait fait remettre à son caissier... Il

était calme, il allait recevoir un million!...

Aussi la soirée s'annonçait-elle brillante. Fernand avait fait de doux

reproches à sa femme; pendant une partie de la journée elle s'était

absentée, et il avait été malheureux de cette absence; il disait en

minaudant qu'il était jaloux... que ses regards ne lui appartenaient

pas, qu'ils étaient à lui, qu'il ne voulait pas que d'autres eussent

ses sourires; et Iza, faisant l'enfant, avait répondu que, voulant

être la plus belle, elle avait été elle-même chez la couturière

surveiller son travail... et ils s'étaient embrassés.

À huit heures, lorsqu'Iza monta dans sa chambre pour s'habiller, les

tapissiers donnaient les derniers coups de marteau, et les jardiniers

époussetaient et arrosaient les fleurs...

Les invitations portaient neuf heures; à dix heures, les salons

étaient pleins; il y avait concert et bal, et le jardin, couvert d'un

vaste velum, servait de promenade et de fumoir.

C'était une indéfinissable cohue, et sur les toilettes brillantes

des femmes, sur les épaules nues, toutes scintillantes de bijoux,

tranchaient les habits noirs des hommes.

Ce n'était que louanges sur la toilette, sur l'allure et surtout la

beauté de la belle Mme Iza Séglin; elle faisait les honneurs de son

salon avec une gaucherie pleine de grâce.

À dix heures et demie, le concert commença; les femmes étaient

assises sur des fauteuils rangés en ligne devant l'estrade qui portait

le piano. Les hommes se tenaient debout.

Le concert fut peu écouté; un grand murmure emplissait le salon. Les

dames avaient hâte de voir le bal commencer.

Il était près de minuit lorsque les premiers quadrilles se

formèrent... Alors la foule s'était divisée, des groupes étaient

autour des tables de jeu, dressées dans le petit salon; d'autres,

étouffant dans le grand salon, s'étaient réfugiés dans le jardin,

où le bassin jetait une certaine fraîcheur.

Fernand se sentait revivre; il était entouré, choyé, envié; enfin

le crédit, prêt à s'écrouler, était rétabli, tout le monde avait

reçu avec empressement son invitation...

Il était fier, heureux des compliments qui s'adressaient à sa femme,

de ce parti admiratif des femmes. Il avait été voir la salle où l'on

jouait, surveillant partout...; il avait été s'assurer que le service

des buffets était bien fait; il avait laissé Iza au milieu d'un groupe

de dames qui la complimentaient sur son mariage. Il descendit et chercha

sa femme dans le groupe. Iza n'y était pas; il la chercha et la trouva

assise dans le petit salon qui précédait le jardin, causant avec un

homme qu'il ne connaissait pas. En le voyant, Iza s'était levée, et,

le présentant aussitôt à son mari, elle lui dit:

--Mon ami, je vous présente le comte Otto..., un de mes compatriotes,

un ami de ma famille, qui, ayant appris mon mariage, s'est fait

présenter par un de vos amis. Je remerciais M. le comte de sa bonne

pensée...

--Je suis heureux, monsieur, et très flatté de l'honneur que vous nous

faites...

Et en disant ces mots, Fernand avait regardé l'homme et avait froncé

le sourcil.

Celui-ci balbutia quelques mots inintelligibles et s'éloigna aussitôt,

paraissant heureux d'en avoir fini. Fernand bouillait de demander à

Iza quel était cet individu; mais un ami de Fernand vint réclamer une

valse promise.

Comme si la jeune femme avait compris l'ennui qu'avait éprouvé son

mari, elle se pencha à son oreille et lui dit gaiement:

--Vous savez, il ne faut pas trop vous lier avec lui... c'est un

importun... nous le verrions tous les jours.

--Oui, oui, fit-il de la tête, tout à fait rassuré et décidé à

faire ce que lui recommandait sa femme.

L'homme, comme gêné du milieu dans lequel il se trouvait, était

rentré dans la salle de bal, et, accoudé sur le chambranle d'une

fenêtre, presque perdu dans les tapisseries, il regardait valser.

Lorsque Iza, entraînée par son cavalier, se mêla aux valseurs, son

regard plein d'admiration la suivait sans cesse... Fernand, accoté sur

la porte du petit salon, le vit, et ennuyé, blessé, il murmura les

dents serrées:

--Monsieur le comte Otto..., je crois que nous ne nous verrons pas

souvent.

Il lui sembla qu'Iza avait en souriant répondu à son regard. Il ajouta

avec rage:

--Mais cet homme est fou!...

Puis, regardant sa femme qui lui souriait à son tour, cherchant dans

chaque mouvement de la valse à ne pas quitter son regard... il passa la

main sur son front, et, haussant les épaules, il dit:

--C'est moi qui deviens fou, ma parole d'honneur!

Et tranquille il se dirigea dans le jardin et se mêla à ses invités.

Celui qu'Iza avait présenté comme le comte Otto, nos lecteurs le

connaissent: c'était Georgeo Golesko, le beau bohémien, qu'elle avait

été voir quelques jours avant son mariage.

Mais, à cette heure, l'enfant des Karpathes ne ressemblait guère au

misérable que nous avons vu dans la hutte de Montrouge. Il était fort

beau dans sa toilette de soirée, son teint chaud ressortait sur son col

blanc. Il y avait de la superbe dans sa façon de porter la tête;

sa tête magnifique dans ses longs cheveux frisés par le fer et sa

gaucherie dans l'habit avaient une certaine distinction; il semblait

réservé, embarrassé comme un étranger. Et dans les salons, sur son

passage, maintes femmes avaient tourné la tête.

Vers trois heures du matin, un domestique vint dire à Fernand que M.

Picard, qui assistait au commencement de la soirée, avait trouvé en

rentrant chez lui une lettre de Jassy à l'adresse de Fernand et était

revenu l'apporter. Picard demeurait dans la maison du boulevard Magenta

où étaient les bureaux. Le domestique ajouta que Picard attendait.

--Dites à Picard de s'aller coucher, remerciez-le et montez la lettre

dans ma chambre. Et calme, plus tranquille, car il ne doutait pas que

la lettre ne le renseignât sur le banquier chez lequel il devait aller

toucher,--calme, disons-nous, il se mit à une table de whist, où l'on

demandait un quatrième.

Vers quatre heures tout le monde était parti, à part quelques amis

plus intimes, avec lesquels Fernand se mit à table dans le jardin,

devant le buffet, pour souper.

Iza, vers trois heures, s'était retirée. Le calme était revenu dans

le petit hôtel si agité quelques heures auparavant. Les jeunes gens

qui soupaient avec Fernand étaient ses amis avant son mariage; aussi,

naturellement en vint-on à parler des _anciennes_. L'un d'eux lui

demanda:

--Et Madeleine de Soizé... la Superbe!... Ça a donc été bien grave

pour vous quitter? Tu devais l'épouser...

--Quelle folie!... dit Fernand. Nous nous sommes quittés le plus

banalement du monde..., à la suite d'une scène de jalousie, bien avant

mon mariage.

--Dame, elle le disait. Je l'ai rencontrée il y a deux jours...

--Et que t'a-t-elle dit?

--C'est inutile de te le dire... C'était si fin! si fin! que je n'ai

pas compris...

--Dis toujours?

--Mon Dieu, je lui ai dit que tu étais marié.--Je le sais! dit-elle!

et c'est ma vengeance! Et elle est partie. Comprends-tu?

--Ce serait difficile, dit Fernand en riant et en haussant les épaules.

Messieurs, ajouta-t-il, ce n'est pas pour vous mettre à la porte...

Restez si vous voulez, moi je monte me coucher... Je tombe de sommeil.

--Oui, oui, nous connaissons ça, firent-ils en riant... Bonne nuit...

Ils se serrèrent la main, les jeunes gens se retirèrent et Fernand se

dirigea vers sa chambre. En montant, pensant à ce que lui avait dit son

ami, il murmura:

--C'est ma vengeance. Qu'a-t-elle voulu dire, cette Oie majestueuse?...

Bah! Et, haussant encore les épaules, il entra dans sa chambre.

Lorsqu'il fut chez lui, Fernand trouva la lettre apportée quelques

heures avant; il la lut aussitôt. Elle était adressée de Vienne par

la maison Strucko, ce qui ne l'étonna pas, puisque c'était le client

qui avait servi d'intermédiaire à son mariage. On lui disait que les

fonds devaient être déposés dans une maison de Vienne et que sous

deux jours il recevrait avis de l'ouverture de crédit sur une maison de

Paris.

Tout à fait rassuré, et pour n'être pas réveillé le matin, il

écrivit à son caissier Picard le contenu de la lettre qu'il venait de

recevoir. Cette fois l'échéance était assurée, et enfin la maison

allait entrer dans une voie de prospérité depuis longtemps inconnue.

Le silence qui régnait autour de lui l'avait envahi; il pensait, et les

différentes scènes pénibles des derniers mois repassaient devant

ses yeux. Il avait failli être ruiné, déshonoré, et pendant quelque

temps la tête perdue. Il lui avait semblé que la malédiction _in

extremis_ de son ami s'abattait sur lui, et, juste à l'heure où la

désespérance s'emparait de lui, il avait reçu de son correspondant de

Vienne une lettre dans laquelle celui-ci lui disait qu'il devrait songer

au mariage, un riche mariage lui permettrait d'étendre sa maison. Il

avait aussitôt répondu qu'il était bien disposé à se marier, mais

que les jeunes filles dotées aussi richement qu'il désirait que le

fût sa fiancés étaient rares.

À cette lettre, il recevait presque aussitôt une réponse dans

laquelle on lui proposait une orpheline, de famille noble et riche, qui

désirait se marier en France. La maison Strucko connaissait la famille,

on pouvait donc s'abandonner; c'est ce que fit Fernand. Des portraits

furent échangés, les situations de chacun établies, toujours par

l'intermédiaire de la maison Strucko; et, enfin, la demande faite

directement par Fernand fut agréée.

Pas un instant Fernand, qui trompait sur sa situation par

l'intermédiaire de Strucko, ne pensait qu'il pouvait être également

trompé. Suivant sa maxime, Séglin faisait de son mariage l'assemblage

de deux situations: d'amour, d'affection, de famille, il n'était

nullement question. Il s'attendait à se trouver avec une fille

bien sotte, bien naïve, qui resterait à la maison et en ferait les

honneurs. Nous avons vu combien peu ses prévisions se réalisèrent;

fasciné, ravi, ébloui, il avait été pris tout entier, il adorait sa

femme à ce point que si, à la dernière heure, on lui avait dit que la

dot promise ne pouvait être donnée, il aurait passé outre...

Aussi était-il le plus heureux des hommes: il adorait sa femme, il en

était aimé, il était riche, il pouvait vivre enfin de la vie qu'il

avait rêvée. La malédiction de Pierre Davenne avait eu pour résultat

d'amener le bonheur. La menace de Madeleine de Soizé était sans

valeur, le dépit de la femme abandonnée en était la cause, et puis

cet amour-là était bien vieux, ce n'était pas pour se marier qu'il

l'avait quittée; celle qu'il avait quittée pour se marier, c'était

Geneviève.

Geneviève! qu'était-elle devenue? et n'est-ce pas elle qui, à cette

heure, portait seule le poids de la malédiction de Pierre...? Comment

vivait-elle? Seule, avec son enfant. Fernand ne s'était jamais occupé

de la malheureuse qu'il avait perdue, et il ignorait que sa fille lui

avait été enlevée. Il savait que la pauvre femme était restée sans

ressource, qu'il en avait été la cause; mais le souvenir du mépris

avec lequel il avait été traité par elle dominait tout autre

sentiment. Riche à cette heure, il ne pensa pas une seconde à secourir

celle qu'il avait ruinée.

Se levant et se secouant comme pour chasser ses attristantes pensées,

il dit:

--Allons, oublions tout ça... Maintenant la vie a des horizons roses.

La femme du mort, Tome I (1897) · 第 40 / 73 题